‹ Gazette des beaux-artsChapitre 8 sur 68 · XXX. — 3° PÉRIODE · texte numérisé non relu

XXX. — 3° PÉRIODE

sa souscription à vingt pour qu'elle ne dépassàt pas trop celle à laquelle ses confrères de lettres pouvaient atteindre. Vertueux encore le Grand Frédéric dont Voltaire tenait beaucoup à voir figurer le nom au nombre des souscripteurs : « Non pas parce qu’il est roi, disait-il, mais parce qu'il me doit une réparation. » À son incitation d’Alembert écrivit à Frédéric une lettre habilement tournée, et Frédéric lui répondait par une longue missive datée de Sans-Souci, qui débutait en ces termes :

« Le plus beau monument de Voltaire est celui qu'il s’est érigé lui-même, ses ouvrages, qui subsisteront plus longtemps que la basilique de Saint-Pierre, que le Louvre et tous ces bâtiments que la vanité humaine consacre à l'éternité. On ne parlera plus français que Voltaire sera encore traduit dans la langue qui lui aura succédé. Cependant rempli du plaisir que m'ont fait ses productions si variées, et chacune s1 parfaite en leur genre, je ne pourrais sans ingratitude me refuser à la proposition que vous me faites de contribuer au monument que lui élève la reconnaissance publique. Vous n’avez qu'à m'informer de ce qu'on exige de ma part, je ne refuserai rien pour cette statue, plus glorieuse pour les gens de lettres qui la lui consacrent, que pour Vollaire même. On dira que dans ce xvinr siècle où tant de gens de Icttres se déchiraient par envie, il s’en est trouvé d'assez nobles, d'assez généreux pour rendre justice à un homme doué de génie et de talents supérieurs à tous les siècles, que nous avons mérité de posséder Voltaire, et la postérité nous enviera encore cet avantage. » D'Alembert communiquait cette lettre à l’Académie, et l’Académie « jugeait à propos de la faire mettre dans ses registres comme flatteuse pour les gens de lettres à qui ce prince s'associe ». és |

D’autres souscripteurs furent moins heureux. Me Necker refusa personnellement les deux louis de son coreligionnaire La Beaumelle, Reïlusées aussi les souscriptions de Palissot et de Fréron. Piron, mieux inspiré, n'offrit pas la sienne et se borna à dire : « Je me charge de l'inscription. » Rousseau fut moins avisé. Il envoya ses deux louis, qu'il accompagnait d’une lettre un peu ampoulée à laquelle d’Alembert répondait courtoisement : « M. de Voltaire sera sûrement très sensible à celte marque d'estime de M. Rousseau. Je ne manquerai pas de l’en informer. » Mais Voltaire ne prit point la chose comme d’Alembert. Il avait trop fort maltraité Rousseau dans son récent poème de La Guerre de Genève pour lui pardonner aussi aisément. Vainement d'Alembert voulut l’amener à voir dans

LA STAFUE DE VOLTAIRE PAR PIGAËLE 363

la souscription de Rousseau une réparation. « Je persiste, lui répondit Voltaire, dans la prière que je vous ai faite de faire rendre à Jean-Jacques sa mise », et la mise fut rendue. Cet affront infligé à Rousseau dut être sensible à M"° Necker, car il était l’ami de son ami Moultou, et jadis elle avait accepté que Moultou s’efforçàt d’intéresser Rousseau en sa faveur et de le déterminer à reprocher à Gibbon sa conduite. Mais sans doute elle n’osa point intervenir. Ce petitennui n’étaitrien d’ailleurs auprès de ceux qu’elle allait connaître.

Pigalle était donc parti pour Ferney où 1l arriva en juin. « Quand les gens de mon village, | écrivait Voltaire à Mme Necker, ont vu Pigalle déployer quelques instruments de son art : « Tiens, «tiens, disaient-ils, on va le dissé- «quer. Ce sera drôle. » Pigalle eut beaucoup de peine à faire poser Voltaire. Le pétulant vieillard ne voulait pas se tenir tranquille. Il sgambadait, grimaçait, soufflait des pois et faisait mille singeries.

«Enfin, le dernier jour, raconte Grimm, la conversation se mit,pour

le bonheur de l’entreprise, sur le veau d’or d’Aaron. Le patriarche

: | PORTRAIT DE J.-J. ROUSSEAU fut si content que Pigalle lui de- A

mandât au moins six mois pour. (Musée de Saint-Quentin.)

mettre une pareille machine en fonte, que l'artiste fit de lui, le reste de la séance, tout ce qu'il voulut. » Suivant une autre version, Pigalle n'aurait pu faire rester Voltaire tranquille qu’en lui témoignant le désir d'entendre quelques passages de Ja Pucelle, que Voltaire s’empressa de lui réciter. Quoi qu'il en soit du procédé employé, Pigalle fut si satisfait de son ouvrage qu'il fit immédiatement faire le moule de la tête de Voltaire par son mouleur et, dans la crainte qu'on lui fit changer quelque chose, il partit le lendemain matin clandestinement et sans voir personne. Il revint à Paris plein de Joie, et sa joie semblait partagée par les souscripteurs.

« Pigalle est arrivé, écrivait Mme Necker à Voltaire. Sa Joie et ses transports sont inexprimables, nous ne doutons pas que sa statue ne s’anime sous son ciseau, Car il a dérobé le feu à Ferney. Tout le

monde, Monsieur, approuve ce monument de notre admiration ; les folliculaires mêmes voudraient aussi offrir leur encens, mais nous les avons éloignés dans la crainte que la statue ne tombât sur eux et ne les écrasât. Où la mettrons-nous, cette statue ? Sera-ce à la nouvelle salle de Ia Comédie? Là, j'irais chaque jour la baigner de mes larmes en sortant de Zaire ou de Tancrède, et si quelque jeune auteur avait eu du succès, il poserait une guirlande de fleurs sur la tête du vieillard. Si elle était à l’Académie, Pigalle serait obligé d’en faire quarante : le poète, l’historien, etc. ; 1l faudrait des siècles pour diviser ainsi ce que la nature a réuni, et le sculpteur aurait besoin, pour ce grand ouvrage, de l’immortalité qu’il attend de votre statue. »

Mais lorsque Pigalle voulut se mettre à l’œuvre, les difficultés commencèrent. Avant son départ il avait soumis aux premiers souscripteurs une petite maquette que la Correspondance de Grimm décrit ainsi : « Le prince de la littérature y est assis sur une draperie qui lui descend de l'épaule gauche par le dos et enveloppe tout le corps par derrière. Il a la tête couronnée de lauriers; la poitrine, les cuisses, les Jambes et le bras droit sont nus. Il tient de la main droite, dont le bras est pendant, une plume. Le bras gauche est appuyé sur la cuisse gauche. » Aucune objection n'avait été faite à ce projet de statue à l'antique, pas plus par Me Necker que par un autre. Mais quand il s’agit de reproduire cette maquette en grandeur naturelle, les objections surgirent.

Question de goût ou question de convenance, plusieurs des premiers souscripteurs craignirent que la reproduction fidèle d’un vieillard tout nu füt d’un aspect déplaisant et qu’un corps décharné parûüt un morceau de sculpture peu agréable. Mme Necker se montra parmi les plus effarouchés. Elle savait que Pigalle faisait poser devant lui un vieux soldat de la guerre de Sept ans, et ce renseignement n'était pas pour la rassurer. Elle s’efforça d’abord de dissuader de ce projet Pigalle lui-même. Mais ce fut sans succès. Suivant l'abbé Morellet, l’idée de représenter ainsi Voltaire lui aurait été donnée par Diderot, toujours enthousiaste de la nature et de la réalité. Suivant Grimm, Pigalle aurait tenu au costume, ou plutôt à l’absence de costume, parce qu’il ne savait pas draper. Quelles que fussent ses raisons, Pigalle n’en voulut pas démordre, et justifia par son obstination la qualification de « mulet de la sculpture » que lui avait donnée Diderot. Repoussée par le sculpteur, Mme Necker eut alors l'idée de s'adresser au modèle, et, un peu embarrassée, elle écrivit à Voltaire la lettre suivante :

«Je viens vous consulter sur une fantaisie de Pigalle; il veut vous peindre nu, à quelque prix que ce soit. On a beau lui représenter que ce serait indécent au milieu des neuf Muses; qu'on ne doit voir sur cette statue ni rides, ni muscles; que la vieillesse de Voltaire est une portion de l’immortalité; qu’une draperie siérait bien à ce visage expressif; qu'on ne peut plus comme autrefois se revêtir de feuilles de lauriers; que vous avez trop mangé de l’arbre de science pour vous passer de vêtements; qu'il faut laisser travailler notre imagination qui donnera peut-être à la tête de cette statue un corps ailé ou diaphane; qu'on ne se met pas nu pour écrire, et cent autres excellentes raisons, le barbare répond invariablement que lui, Pigalle, veut aussi vivre dans la postérité, qu'il prétend que son nom vous suive dans toute la suite des siècles, qu'il y à place pour tout le monde et qu’il veut sculpter Voltaire. Que ferons-nous, Monsieur ? »

Nous n'avons pas la réponse de Voltaire. Il est probable qu'il se tira d'embarras comme à son ordinaire, par des plaisanteries, car, à la même époque, il écrivait à Tronchin : « Nu ou vêtu, il ne

m'importe. Je n'inspirerai pas d'idées malhonnêtes aux dames, de quelque façon

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