‹ Gazette des beaux-artsChapitre 7 sur 68 · Archives de Coppet · texte numérisé non relu

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LA SEXAFUE DE NOLTAIRE PAR PIGALEE 309

« Vendredi dernier, dans un de ces moments d'ivresse où nous sommes toujours quand nous prononçons votre nom, nous fimes un petit retour sur nous-mêmes et nous nous dimes les uns aux autres : Monsieur de Voltaire s’est érigé à lui-même des monuments sans nombre; ses ouvrages porteront sa gloire dans tous les siècles; mais comment immortaliser ce sentiment profond, ce délire de nos cœurs qui devrait aussi nous faire un titre à la postérité? Faisons donc la statue de M. de Voltaire vivant. Que Pigalle prenne son ciseau! Ouvrons une souscription. Que les gens de lettres vertueux aient seulement l'honneur d'y être admis; et tout de suite nous avons fait une liste nous l'avons composée de quarante personnes ou environ ; ce n’est pas précisément les quarante de l’Académie; on a bien voulu m'admettre dans le nombre:

Je n'avais qu’un seul droit, mais 1l me dispensait de tous les aulres, et personne n’a osé même me disputer la première place ; un sentiment

est cent fois au-dessus de l’es- porrrair DE PIGALLE, PAR C.-N, COCHIN FILS prul: il faut savoir à présent GRAVÉ PAR AUGUSTIN DE SAINT-AUBIN où nous placerons cette statue. Nous pourrions la mettre au Parnasse, mais alors Apollon ni les Muses n'auraient plus un grain d’encens, ou, pour parler sans hgure, à la Comédie-Française où vous faites oublier Corneille et Racine. Nous pourrions vous mettre aussi à la place des Victoires où nous subslituerions aux quatre nations : Virgile, Corneille, Tacite et Anacréon; mais je crains fort que ce projet qui me plaît n’essuyât quelques diflicultés. Voici l'inscription simple : À M. de Voltaire vivant par les gens de lettres ses contemporains; mais pour les attributs nous n’imaginons rien qui nous satisfasse, toutes les allégories sont faibles, et d’ailleurs elles distraient l'esprit par une multitude de petites idées. Il n’en faut qu’une grande, une seule, celle qui m'occupe tout entière en vous assurant de mon admiration respectueuse. »

Quel accueil Voltaire fit-il à la proposition? Il est impossible qu'au

fond du cœur il n’en ait pas été flatté, car dans le Commentaire historique 1l dit avec une singulière prévision de l’avenir : « Cette aventure, alors unique, deviendra bientôt commune. On érigera des statues ou du moins des bustes aux artistes, comme la mode est venue de crier : L'auteur! l’auteur! dans le parterre. » Mais il affectait cependant de se défendre. « M. Pigalle, répondait-il à Me Necker, doit venir, dit-on, modeler mon visage; mais, Madame, il faudrait que j'eusse un visage: on en devinerait à peine la place. Mes yeux sont enfoncés de trois pouces, mes joues sont du vieux parchemin mal collé sur des os qui ne tiennent à rien. Le peu de dents que j'avais est parti. Ce que je vous dis là n’est point coquetterie; c'est la pure vérité. On n’a jamais sculpté un pauvre homme dans cet état. M. Pigalle croirait qu'on s’est moqué de lui; et, pour moi, J'ai tant d'amour-propre, que je n'oserais jamais paraîlre en sa présence. » Et il terminait cette lettre en assurant Mme Necker que son cœur était à elle comme lorsqu'il avait vingtcinq ans.

Malgré ces réserves Me Necker n’en prenait pas moins, et elle avait raison, cette lettre pour un consentement, car elle adressait à Voltaire une réponse enthousiaste :

« J'ai été au comble de la joie, Monsieur, en lisant votre touchante lettre. Notre but est rempli si l'hommage que nous vous rendons vous est agréable. Cette couronne que nous posons sur vos cheveux blancs est le trophée du génie, l'honneur du siècle et de vos contemporains qui n'avaient que ce moyen de se rapprocher de vous et d'unir leur gloire à la vôtre; c’est encore l'expression d’un sentiment plus tendre, de cet attendrissement dont on ne peut se défendre, quand on entend tonner au milieu d’un désert la voix qui fait parler les morts pour découvrir leur innocence, cette voix dont les éclats réveillent la justice et arrachent à l’opprobre les malheureux qu'elle n’a pu enlever au bourreau. Vous êtes le seul dont la vieillesse a comblé la gloire, et le défenseur des Calas et des Sirven est encore plus grand que l’auteur de Mérope et d’A/zire. Poursuivez, Monsieur. Après avoir justifié l’homme vertueux, écrasez encore les vils insectes qui veulent anéantir la source de la vertu, et ensevelissez-les dans la poussière à laquelle ils aiment à devoir leur existence. Quand verrons-nous la réfutation du Système de la Nature? quand pourrons-nous dire : Voltaire en défendant l'innocence opprimée se rendit digne enfin de plaider la cause de Dieu. » |

Quelques jours après elle recevait de lui des stances qui se terminaient par ces vers bien connus :

Ah! si jamais de ma facon

De vos attraits on voit l’image, On sait comment Pygmalion Traitait autrefois son ouvrage.

La perspective de ce traitement, contre lequel les soixante-seize ans de Voltaire lui étaient une garantie suffisante, ne semble point avoir effarouché M"° Necker, car elle lui répondait fort gaiement, et prolitait en même temps de cette occasion pour répondre à certaines objections faites par lui.

« En lisant, Monsieur, les vers charmants que vous m'avez envoyés, Je vous ai cru vingt-cinq ans, Car vous faites toutes les 1llusions et vous êtes de tous les âges.

Pigalle sera trompé comme nous.

Qui s’est informé jamais si Démosthène avait un teint fleuri, ou Socrate des dents d'ivoire; mais Socrate futempoisonnéetnous vous érigeons une statue; je trouve que mon dîner du Vendredi a plusde bon sens que l'Aréopage. Pigalle partira PORTRAIT DE D'ALEMBERT doc démani puissiez vols partass à M + De ser le plaisir que nous éprouvons. »

Tout semblait donc arrangé et Pigalle, très fier de la désignation, partait en effet. Mais des ennuis que M" Necker n'avait pas prévus allaient commencer pour elle.

Et d’abord, qui serait admis à l'honneur de souscrire ? Seuls « les gens de lettres vertueux », avait écrit Me Necker à Voltaire. Mais qui était vertueux parmi les gens de lettres? Grimm, sans doute, malgré sa liaison notoire avec Mie d'Épinay, et Diderot quoiqu'il eût déjà écrit les Bijoux indscrets, et Dorat, l’auteur des Baisers, et Gentil-Bernard, l’auteur de l'Art d'aimer. Leurs souscriptions furent admises sans difficultés. La vertu, n’était-ce pas d'admirer Voltaire? Vertueux aussi le maréchal de Richelieu, et homme de lettres, naturellement, puisqu'il était de l’Académie française. 11 avait même envoyé cent louis, mais on le pria de réduire

(Musée de Saint-Quentin.)

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