‹ Gazette des beaux-artsChapitre 18 sur 37 · TROISIÈME ARTICLE · texte numérisé non relu

TROISIÈME ARTICLE

N fait capital, dans la biographie de Whistler, fut, à la date où nous sommes, la découverte du Japon. J'ai raconté ailleurs* comment se produisit cet événement artistique dont l’impor-

lance a été si grande sur l’évolution de notre esthétique et sur le caractère de notre production industrielle. L'inventeur, si on peut l’appeler ainsi, en fut Bracquemond. Un jour, en 1856, il découvrit entre les mains de l’imprimeur Delâtre un petit volume de la Mangwa d'Hoksaï ayant servi à caler un envoi de porcelaines. Les arts d'Extrême- Orient, qui avaient si profondément séduit Les artistes du xvin° siècle, marquant avec force leur empreinte sur notre goût, étaient complètement oubliés à cette heure. Ils n'étaient ni dédaignés, ni méconnus: ils étaient inconnus. Le petit livre de croquis produisit une impression très vive sur l'esprit de Bracquemond. Il essaya de l'obtenir de son possesseur, n’y parvint pas et ne réussit à l’acquérir que dix-huit mois ou deux ans après, au moyen d’un échange, des mains nouvelles — du graveur Lavieille — qui le détenaient. Bracquemond en avait fait son bréviaire. Il le portait toujours dans sa poche et le montrait à chacun et à tout propos, jouissant des surprises, des admirations et des curiosités qu’il suscitait. On pense si ses proches camarades en entendaient parler! Peu d’années après”, justement, s’ouvrit rue de Rivoli une boutique de pacotille exotique montée par

4. V. Gazette des Beaux-Arts, 1905, t. [, p. 496. 2. Félix Bracquemond (Art et Décoration, février 4905.) 3. 1862, date confirmée par E. Chesneau.

un ménage de Français qui avaient séjourné au Japon, un M. de. Soye et sa femme. Sans comprendre, assurément, la valeur d’art des. objets exotiques qu'ils déballaient, ils exhibaient des étoffes brodées, des laques, des porcelaines, et aussi de ces petits albums, qui servaient peut-être encore à les caler. Leur succès fut immense. A côté du témoignage de Bracquemond, Chesneau, un contemporain, nous. dit' que « l'enthousiasme gagna tous les ateliers avec la rapidité d'une flamme courant sur une piste de poudre ». « On ne pouvait, ajoute-t-il, se lasser d'admirer l’imprévu de la forme, la richesse du. ton, l’originalité de l'effet pittoresque, en même temps que la simplicité des moyens employés pour obtenir de pareils résultats. On. enleva toute la collection à des prix relativement élevés. On se tint au courant des arrivages nouveaux. » La fortune de la « Porte chinoise » fit naître des concurrences, et bientôt Paris fut envahi de tous. côtés par une foule de petits comptoirs japonais. Chesneau s’accorde avec Bracquemond pour nous donner les noms de la plupart des. chalands habituels de cette boutique dont le souvenir méritait d’être: conservé à l’histoire. C’étaient les peintres Manet, Fortuny, Tissot. Fantin-Latour, le graveur Jacquemart, le céramiste Solon. C’étaient les frères de Goncourt, le critique de la petite bande réaliste. Zacharie Astruc, qui publiait en 1866 ses articles sur L'Empire du Soleil levant; c'était Chesneau lui-même, avec Champfleury, Burty, Zola; c'étaient même des industriels comme Barbedienne, Christofle ou Falize, des amateurs comme Cernuschi, Duret ou Guimet. Et plus tard on vit se joindre à cette phalange d’autres recrues aussi importantes, comme celle de Degas. A la suite de l’exposition de 1867, où le Japon avait triomphé sur toute la ligne, quelques-uns de nos. japonisants les plus familiers fondèrent même la Société du Jinglar, — du nom d’un petit vin Japonais, nous dit Chesneau, — dans la réunion de laquelle on mangeait du riz avec des bâtonnets en buvant le saki national. Les membres, au nombre de neuf, comprenaient, entre autres, Bracquemond qui en a gravé le diplôme, Fantin, Burty, Z. Astruc, Solon, Jacquemart, etc. Chesneau avance le nom de: Whistler ou celui de Stevens comme le nom du principal initiateur de ce mouvement de japonisme. Si cette affirmation doit être considérée comme inexacte, il n’en est pas moins vrai qu’elle témoigne de: l'intérêt passionné que ces deux artistes portèrent dès l’origine aux choses d'Extrème-Orient*. Whistler, pour son compte, fut un des

1. Le Japon à Paris (Gazette des Beaux-Arts, 1° septembre 1878, p. 386-38f ).. 2. C’est ce qui, dans la similitude des ouvrages des deux artistes à celte

fervents les plus enthousiastes du Japon et l’un des fidèles les plus assidus de la « Porte chinoise ». Dans sa correspondance avec Fantin, notamment en 1864, il ne manque jamais de faire quelque recommandation à son ami ou de le charger de quelque commission « en revenant du Louvre » pour la marchande qu’il appelle « la Japonaise ».«Tu me raconteras tout ce qu’il y a à raconter », lui écrit-il en avril, «sur les on-dit du Salon, et du café de Bade et surtout sur ta petite visite chez la Japonaise. » Un jour, il le prie d’aller voir une certaine soupière en vieux laque qui lui a été signalée et il explique soigneusement comment on doit distinguer la différence entre « une vraie veille laque » et les laques plus modernes. Une autre fois, il le prie, en passant rue de Rivoli, de dire à « la Japonaise » de lui « mettre de côté tous les costumes ». En 1866 sa collection commence à être assez importante pour qu'il lui prenne l'envie d'en réaliser la valeur. Il annonce, en effet, son intention de la vendre et de venir à Paris.

Comme on pense, cet engouement pour les choses du Japon ne devait pas tarder à porter sa trace sur la production de tous ces artistes. Les céramistes s’inspirèrent largement des caractères de leur matière et des lois de leur décor, tels Solon, Bouvier, Cazin un peu plus tard, et surtout Bracquemond, dont le service dit « de Rousseau » est devenu célèbre. Tissot qui, en 1863, plaçait un épisode de ses quatre tableaux narratifs de l’histoire de l’Enfant prodigue dans le pays des mousmés, sur quelque bateau de fleurs, imita habilement leurs émaux cloisonnés. Les fondeurs pastichèrent les patines de leurs bronzes. Quant aux peintres, on a vu depuis, par toute l’histoire de l’impressionnisme, ce qu'ils ont dû au Japon.

Ce fut surtout, à l’origine, une imitation littérale. On copiait les mille bibelots merveilleux, laques, émaux, porcelaines, costumes, qui formaient les motifs inédits d’une incomparable nature morte. C’est ainsi que Fantin-Latour combine, sur ses albums de jeunesse, toutes sortes de compositions dans lesquelles interviennent, près de coupes, de boîtes, de laques, d’éventails, Les fameuses robes japonaises qui appartenaient à Whistler, dans l’une desquelles il peignait son ami au premier rang des manifestants de son Toast à la Vérité. Ce n'est guère autrement que fut compris au début le Japon par Stevens, Tissot ou Whistler lui-mème. L'Exposition de l’École des Beaux-Arts nous offrait plusieurs témoignages

époque, tous deux d’ailleurs sous l'influence de Courbet, a pu laisser croire à une prétendue action de Stevens sur Whistler.

Page 1