‹ Gazette des beaux-artsChapitre 27 sur 37 · Il est mort en · texte numérisé non relu

Il est mort en

Albert Moore exerca certainement un réel prestige sur Whistler. Dans cette lettre de 1866, où il est question de la Symphonie en blanc n° 3 et de cette peinture de « nous autres », mais dans une partie de cette lettre-journal, antérieure au mois d'août, Whistler parle à Fantin de son nouvel ami.[la pris, dans l'amitié de Whistler, la place tenue par Legros. Car, dans ce milieu d’individualités trop entières, les froissements se produisirent bientôt et l'accord parfait ne régna pas longtemps. On sait toutes les malheureuses brouilles qui séparèrent plus tard les divers membres de ce groupe primitif des réalistes qui avaient entre eux de si fortes affinités de tempérament. Albert Moore remplace donc Legros dans la fameuse « Société des Trois ». Dans un excès d’orgueil juvénile, Whistler prophétise l'avenir réservé aux trois amis. Après avoir manifesté son contentement du retard apporté au projet d'exposition en commun préparé avec Fantin, il ajoute : « Ta lettre m’a fait un vrai plaisir. Au fond, nous deux, nous prenons le devant. C’est comme aux grandes courses, comme au Derby. Cest le pur sang qui gagne! Je crois que nous pouvons maintenant en être sûr. Le champ est à nous. La race pure reparaît en nous. » Et — qu’on lui pardonne son injustice ou son manque de discernement! — il trouve que leur ancien camarade « reste déjà en arrière ».

«Il ya», ajoute-t-il, « un autre seulement digne de nous. Ce troisième, c'est le jeune Moore, dont je t'ai si souvent parlé. Et c’est joli »,conclut-il par une réflexion générale qui ne brille guère par la modestie et en faisant allusion à la nationalité de Fantin dont la mère était Russe, « c’est joli de voir ainsi la Russie, l’Angleterre et l'Amérique fournir chacune une continuation des vraies traditions de la peinture au xix° siècle. »

L'influence d'Albert Moore sur le tableau de la Symphonie en blanc n° 3 est si manifeste qu'il est vain et superflu d’insister. Cette sorte d'inspiration antique ou anglo-grecque, confondue à ses souvenirs japonais, a donné les esquisses des six « schemes, de M. Charles Freer, où Vénus sortant des flots se mêle aux groupes de jeunes filles drapées à la grecque et s’éventant avec des écrans japonais; elle a donné surtout naissance à cet étrange petit monde d'une Tanagra, située dans le voisinage de la Cythère de Watteau ou d’une Pompéi assise au pied d’un volcan qui n’est plus le Vésuve, mais le Fujiama; singulier et charmant petit monde de figures nues ou demi-nues, qu'il essaie en plus grand format en peinture, mais surtout qu'il adopte pour ses pastels et ses lithographies. Ce sont

de jeunes femmes, les cheveux couverts de coiffes roses, vertes ou violettes et vêtues de robes de mousseline, de gazes et de tulles qui laissent voir o1 deviner de petits corps ronds, bien potelés, aux seins fermes, jeunes et fleuris, aux attaches délicates, au petit ventre qui se termine par un modelé gras et voluptueux. Une légère et subtile sensualité, d’une grâce à la fois chaste et provocante, anime leurs attitudes de jolies petites bêtes souples et élégantes et leurs visages ronds, à la bouche charnue, d’une candeur que relève une toute petite pointe de perversité. Elles caressent des enfants, s’allongent avec paresse, esquissent un mouvement de danse, se promènent sous leurs parasols, jouent avec des écrans, cueillent desfleurs, jonglent avec des papillons, semblables elles-mêmes à des sortes de libellules brillantes et irisées dont les écharpes, comme des ailes, flottent au bord de la mer, ou au milieu des tiges de lys et d’iris en fleurs. Longtemps encore, aux heures de ses conceptions les plus austères et les plus graves, ce petit gynécée anacréontique de Phrynés, de Salomés et de « Madames Chrysanthèmes » servira de dérivatif aux caprices de sa fantaisie.

LÉONCE BÉNÉDITE

(La suite prochainement.)

Lornrel A be -

ARTISTES CONTEMPORAINS

Page 1