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QUATRIÈME ET DERNIER ARTICLE

gxpanT cette première période de dix années depuis son départ d'Amérique, Whistler avait traversé successivement les trois formes principales du réalisme qui marquent l’his-

toire de l’art contemporain dans le milieu du xix° siècle.

Appuyé sur les vieux maîtres de Hollande et d’Espagne, il avait débuté en prenant une place de combat au premier rang dans la phalange qui suivait la bannière fanfaronne de Courbet. Il avait subi avec une violence exceptionnelle la commotion des réalistes d'Extrême-Orient et, dans ce nouveau milieu britannique où il se décidait à vivre, il se rapprochait tout naturellement des réalistes poétiques qui, sous le nom de Préraphaélites, dirigeaient la réaction contre les routines tyranniques des Académiciens.

Avec ses facultés d'observation s'était en même temps développée sa technique. Il avait tâté du clair-obscur, de la matière et de la couleur. Il avait satisfait toutes ses curiosités.

Sans doute avait-il déjà donné sa mesure en des œuvres savoureuses et même originales, en ce sens, du moins, qu’elles ne pouvaient être signées d'aucun autre que de lui. Mais il ne s'était pas encore trouvé définitivement lui-même. Cette première période est donc, en somme, la période préparatoire de sa personnalité.

À ce moment, — les traces s’en font sentir dès la fin de 1867, — s'opère un changement profond dans l'orientation de l'artiste. Quel travail se produit alors dans sa pensée? Par suite de quels phénomènes intellectuels ou moraux, ou en raison de quels événements de sa vie, fut-il amené à effectuer ce retour sur lui-même, à perce-

41. V. Gazette des Beaux-Arts, 1905, t. I, p. 403 et 496 et t. IT, p. 142.

voir subitement l'erreur de son point de départ et à distinguer tout à coup la voie qu'il était destiné à suivre? On aimerait pouvoir pénétrer le mystérieux labyrinthe de ce cerveau et apprendre de quelle façon une œuvre d'art a été aussi une œuvre humaine.

La correspondance avec Fantin, par bonheur, nous offre justement une lettre qui est une véritable confession ; l'accent de conviction et d'émotion en est tel qu’elle atteint vraiment au pathétique. Un mot de regret sur Baudelaire, mort le 31 août 1867, nous fixe sur sa date qui ne doit guère s'éloigner de celle du décès du poète.

«Cher Fantin », écrit-il, « j'ai aussi bien trop de choses à te dire pour que je te les écrive ce matin, car je suis d’un accablé de travail impossible! C'est l'embarras d'accouchement! Tu connais ça. J'ai plusieurs tableaux dans la tête et ils en sortent avec difficulté. Car il faut te dire que je suis maintenant d’un exigeant et d’un difficile bien autre que dans le temps où je jetais tout ça pêle-mêle sur la toile, sachant que l'instinct et la belle couleur me mèneraient toujours à bout. Ah! mon cher Fantin, quelle éducation je me suis donnée! ou plutôt quel manque terrible d'éducation je me sens! avec les belles qualités que je tiens de la nature, quel peintre je serais maintenant si, vaniteux et content de ces qualités, je n’avais fait fi de toute autre chose! » Et, si occupé qu’il soit ce matin-là, il se laisse entraîner par ces premières confidences, par le besoin de déverser près d’un ami sûr, auquel on peut tout dire sans réserve, tout ce qu'il garde sur le cœur depuis si longtemps. Il fait un retour sur son passé, sur ses années de début en France. Il exhale une sorte de rancune vis-à-vis de son ancien maitre et il renie ses idées d'autrefois : « Non, vois-tu », continue-t-il, « le temps où je suis venu était bien mauvais pour moi! Courbet et son influence a été dégoûtant. Ce regret que je sens et la rage et la haine même que j'ai pour cela maintenant t'étonneraient peut-être, mais voici l’explication. Ce n'est pas le pauvre Courbet qui me répugne ni ses œuvres non plus. J’en reconnais, comme toujours, les qualités. Je ne me plains pas non plus de l'influence de sa peinture sur la mienne. Il n’y en a pas eu », — assure-t-il et sans savoir à quel point, certes, il se faisait illusion, — «et on n’en trouvera pas dans mes toiles. Ca ne pouvait pas être autrement parce que je suistrès personnel et que J'ai été riche en qualités qu'il n'avait pas et qui me suffisaient. [Comment lui demander, dans la crise qu'il traversait, de rester juste et de se montrer reconnaissant !| Mais, voici pourquoi », ajoute-t-il, «tout cela à été bien pernicieux pour moi. C’est que ce damné

Réalisme faisait appel immédiat à ma vanité de peintre et, se moquant de toutes les traditions, criait tout haut avec l'assurance de l'ignorance : « Vive la Nature! » La Nature, mon cher, ce eri-là a été un grand malheur pour moi. Où pouvait-on trouver un apôtre plus prêt à accepter cette théorie si commode pour lui, ce calmant pour toute inquiétude ? Quoi! il n'avait plus qu'à ouvrir ses yeux et peindre ce qui se trouvait devant lui, la belle Nature et tout le bataclan! Ce n’était que ça! Eh bien, on allait voir! Et l’on a vu le Piano, la Fille blanche, les Tamises, les vues de mer... des toiles enfin produites par un polisson qui se gonflait de vanité de pouvoir montrer aux peintres des dons splendides, des qualités qui ne demandaient qu'une éducation sévère pour faire de leur possesseur un maître, au moment qu'il est, et non un écolier débauché. Ah! mon ami », poursuit-il en un crescendo de plus en plus instructif et émouvant, « notre petite bande a été bien une société vicieuse! Ah! que n’ai-je été » — qu’on retienne bien cette déclaration! — « ah! que n’ai-je été un élève de Ingres! Je ne dis point cela par rhapsodie devantses tableaux. Je ne les aime que médiocrement. Je trouve plusieurs de ses toiles, que nous avons vues ensemble, d’un style bien questionnable, pas du tout grec, comme on veut le dire, mais très vicieusement français. Je sens qu'il y a bien plus loin à aller, de choses bien plus belles à faire. Mais, je répète, que n'ai-je été son élève! Quel maître qu'il aurait été ! Comme il nous aurait sainement conduits! » Et qu’on me pardonne ici de l'interrompre pour constater que ce cri ses camarades réalistes le poussèrent tous plus ou moins simultanément. Soit que la personnalité d'Ingres, accaparée par les milieux académiques, fût, après sa mort, mieux dégagée et enfin comprise dans son véritable caractère, soit qu'avec la maturité venue on tentât de réagir contre l’étroitesse des doctrines réalistes professées par Courbet, on vit, avec Whistler, tour à tour ses anciens amis Legros ou Fantin, comme Manet, Degas et Renoir, se tourner avec respect vers la figure du grand classique, qui apparaissait aussi comme le grand et le véritable réaliste.

Et Whistler, à ce moment, oublie ou veut oublier qu'il s’est affiché, une gerbe de fleurs à la main, au premier rang des manifestants de l’'Hommage à Delacroix. Il en arrive à blasphémer sur la couleur et à maudire sa palette. Tout ce nouveau passage est singulièrement intéressant pour comprendre l’évolution nouvelle et définitive que va subir son talent.

«Le dessin, pardieu ! » s’exclame-t-il. « La couleur, c’est vrai, c’est

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