‹ Gazette des beaux-artsChapitre 32 sur 37 · CHELSEA, LA NEIGE; NOCTURNE « GRIS ET OR », PAR WHISTLER · texte numérisé non relu

CHELSEA, LA NEIGE; NOCTURNE « GRIS ET OR », PAR WHISTLER

le souvenir de ce grand réaliste d'Espagne qui fut aussi le plus grand harmoniste, Le souvenir de ce Velazquez vers lequel s'étaient portées ses admirations enthousiastes des premières années, qu'il paraissait avoir oublié durant sa crise de japonisme et auquel, quoi qu'il ait pu dire plus tard, alors qu’on lui jetait toujours ce grand nom à la tête, et quoi qu'on ait voulu lui faire dire, il se rattachait par la plus glorieuse parenté. C’est l’heure de ses principaux chefsd'œuvre, l'heure du portrait de sa mère, de Carlyle et de Miss Alexander.

Quelle gratitude est due au ministre clairvoyant qui sut assurer à la France la possession du portrait de sa mère! Whistler a mis toute la tendresse de son cœur et toute la magie impénétrable de

son art dans cette noble, grave et douce image’. Ne dût-il rester de lui que cette toile, sa gloire n’en serait pas moins assurée.

Elle est assise, entièrement de profil et tournée à gauche, appuyée sur le dossier d’une chaise légère de bois noir, les pieds posés sur un petit tabouret qui hausse les genoux. Les mains, sortant de manchettes plissées, sont réunies et tiennent un mouchoir de dentelle. Elle est vêtue d'une robe noire et coiffée d'un léger bonnet qui découvre ses bandeaux châtains et dont Les barbes de tulle descendent de chaque côté des épaules. Le visage, rosé, reposé, dessine, sur le fond gris, ses traits délicats, sérieux et songeurs, tandis que l'œil, fixe et voilé, plonge dans une vision intérieure. De longtemps on n'avait tracé de la figure humaine une expression aussi grandiosement simple et aussi simplement émouvante. De longtemps la divine sorcellerie de l’art n'avait permis de pénétrer aussi à fond dans la mystérieuse retraite d'une âme. C’est bien. à la fois une œuvre de génie et d'amour.

Ce qui frappe au plus haut degré dans ce chef-d'œuvre, c’est la forte impression de gravité, de simplicité et d'unité. L'accord est complet entre la grande tenue austère de la composition, du dessin et de l’arabesque, et la sobriété rare de l'accompagnement coloré. Et, d’ailleurs, ligne, couleur, modelé, matière, tout est soumis à la loi impérieuse de l'accord et du sacrifice, tout est étroitement discipliné pour produire simultanément, comme du sein du plus profond silence, la symphonie la plus harmonieusement grave, calme et apaisée.

Désormais le ton est distribué parcimonieusement au milieu des gris, en vertu de cette loi musicale que le son le plus faible, dans le silence, se perçoit mieux que toutes les sonorités dans le bruit. La moindre parcelle de ton pur, si ténu qu’en soit le degré d'intensité, prendra une valeur exceptionnelle, soit du fait de ses rapports avec les autres teintes, soit grâce à ce procédé de la répétition, dont il dénonçait si finement le principe dans sa lettre à Fantin, soit simplement par sa résonance discrète, mais nette, dans l'harmonie assourdie, lointaine, on dirait presque dans le silence enveloppant des neutres. Il tient moins désormais au titre de coloriste qu’à celui d'harmoniste. Il ne prendra bientôt plus guère des couleurs que leur reflet ou leur ombre, et encore pour lui les couleurs en ellesmêmes n'existent pas : il ne connaît que les rapports des couleurs

1. Gravée par H. Guérard, dans la Guzette des Beaux-Arts, 1883, t. II, p. 10.

cntre elles. C'est un magicien qui fait de la musique avec du silence, comme il fait de la lumière avec de l'obscurité.

Aussi fortement expressif est le Carlyle par la même entente des éléments du dessin et de la couleur. Il le pose encore de profil, avec

rene

Page 1