XXXIV. — 3° PÉRIODE
physionomie solitaire et morose. L’ « arrangement » est aussi en gris et noir, mais dans un demi-jour égal, clair, moins mystérieux. Le fond est gris, d’un de ces gris indéfinissables, dont il a bien dérobé le secret à Velazquez, gris par la tonalité propre du mur, gris par la pénombre qui baigne la pièce ou par les couches de l’atmosphère. À gauche, deux cadres garnissent le coin de la composition. On ne sait trop ce qu’ils représentent. Que nous importe, d’ailleurs! cette peinture n’est pas un procès-verbal. La cimaise est noire, le vêtement est noir. Mais, encore, est-ce vraiment du noir! Ce qui s'en rapproche le plus est le col de velours, le chapeau et le siège. Ajoutez le ton du sol, gris fauve, auquel se raccordent la paille de la chaise, l'or des cadres et la poignée de la canne, puis le ton brunàtre du manteau et le gris plus bref d’un gant. Là-dessus ressortent avec un éclat plus vif, mais sans tapage, dans un effet tranquille et posé, les chairs de ce visage extraordinaire de grandeur fruste, d'intelligence supérieure et de hautaine mélancolie, qui s’éclairent, rosées, au milieu du gris argenté des cheveux et de la barbe et du blanc, relativement pur, du col. Les teintes sont étendues par larges localisations que ne rompt aucun incident pittoresque. C’est d'un art tenu, réfléchi, volontaire. Carlyle est à tout entier dans sa psychologie intime, par son attitude, par sa construction, par sa physionomie ; il y est aussi par ces accords qui, à eux seuls, expriment l'homme.
C’est le tour maintenant de Miss Alexander. Comment encore exprimer cela? « Harmonie en gris et vert », ajoute-t-il. Du blanc, ou plutôt du vert, mais une sorte de vert très pâle ou de blanc verdâtre, du gris, du noir; un gland d’or ici, le rose d’une main et du visage, le rose plus coloré des lèvres et le blond des cheveux, c'est tout ce qu’on peut nommer le #0on. Rien de plus surprenant pourtant comme notation colorée, rien au monde de plus subtil et de plus pénétrant. Le fond est gris, — quel gris! — transparent, léger, fluide, indéfinissable toujours, sur lequel passent on ne sait quels souffles et quelles fumées. La plinthe est d'un gris de fer qui touche au noir ou qui en donne la valeur. Une grande ligne verticale du même ton marque, à gauche, la séparation d’un panneau et suffit à garnir le fond. Le sol est gris, plus animé par les dessins du tapis. La robe de mousseline à volants est drapée de crêpe gris; à la ceinture s’épanouit une large cocarde vert pâle et noire. À la main gauche pend un chapeau de feutre gris, d’un gris un peu monté, qu’orne un nœud de velours noir et une plume grise ou verte. La jambe gauche est avancée comme dans un mouvement de marche ;
les pieds sont chaussés, sur les bas blancs, d’escarpins noirs à nœud de soie blanche. Au fond, à droite, quelques marguerites sur leurs
tiges grêles, font pétiller leurs pétales Le long du cadre; à gauche, une sorte de mantelet d’un blanc verdâtre à glands
d’or est jeté sur un es- |
cabeau. Et, tandis que le papillon schématique ouvre ses ailes dans un cercle, à gauche, plus haut voltigent deux papillons jaune et orangé.
Rien ne peut rendre la fierté simple de l’allure enfantine, la décision et l’autorité avec laquelle la brosse savante et sûre a établi cette jeune figure sérieuse dans la limpidité du jour et la fluidité de l'atmosphère. Il faudrait être musicien pour trouver, par des termes équivalents, le moyen d'exprimer la rareté en même temps que la sobriété de ces accords. C'est là que l’on comprend que l’art est un mystère et que les choses les plus simples sont inexplicables autrement que par la sensation.