ARRANGEMENT EN NOIR ET BRUN », PAR WHISTLER
(Appartient à M. R. A. Canfeld.)
Si ces trois œuvres semblent marquer l'apogée de son talent, une nouvelle étape lui restait cependant à franchir pour affirmer sa per-
sonnalité d’une facon encore plus catégorique. Ces arrangements,
formulés pour l'accord des tons avec les gris, pouvaient encore le rattacher à Velazquez. Whistler, dans un nouveau processus, prend désormais pour base préférée de ses combinaisons harmoniques, le noir, — le noir qui, à celte heure, était, dans toutes les écoles, si énergiquement honni de la palette. Miss Rosa Corder, cette j jeune fille au profil altier, fièrement campée, presque de dos, son chapeau à la main; la Jaquette de fourrure où la jeune femme est si expressive dans son attitude fixe et méditative, au milieu de la chaude et vigoureuse harmonie des bruns et des noirs; Mrs Huth, dont la robe dessine une large arabesque sur le sol, posée à demi de dos, elle aussi, la tête tournée de profil et doucement éclatante dans toute la fraîcheur de sa carnation; Zriwing dans le rôle de Philippe Il; Sarasale, pressant son violon contre sa poitrine, l'archet dans la main droite, sa face exotique s’éclairant étrangement, comme inspirée, dans la magnificence inconnue de ces noirs; la liste serait longue des nouveaux chefs-d'œuvre qui vinrent s'ajouter, dans cette nouvelle série symphonique, à ceux d'autrefois. Bien que, à l’occasion, il ne néglige pas de retourner aux associations de tonalités plus claires, le noir est à l'avenir sa base de prédilection; ces combinaisons préférées lui permettent de conduire l'impression lentement jusqu’à l'effet du visage où il concentre toute la puissance lumineuse et toute la force expressive.
Cette période est aussi celle de ses principaux nocturnes où « les hautes cheminées deviennent des campaniles et les magasins sont des palais dans la nuit », comme il dit lui-même si poétiquement dans son Ten o’clock. C’est, en même temps, l’époque de sa plus grande impopularité. À mesure que son art s'élevait dans un caractère de plus en plus personnel, le publie qui forme l'opinion arrivait àmoins le comprendre. Une première exposition en 1874, Pall Mall, dans laquelle il inaugura ses appellations musicales, commenca l’ère des hostilités ; l'exposition de 1877 à la Grosvenor Gallery, suivie de celle de 1878, déchaîna un véritable scandale. Tous ces fails sont désormais trop connus pour que nous ayons à nous étendre sur cette phase de sa biographie. Son procès avec Ruskin, ses luttes contre la critique, sa ruine, son départ pour Venise et le retour de l’opinion après ses expositions en France et l'entrée au Luxembourg du portrait de sa mère, tout cela a déjà été raconté et en particulier en historien attentif et bien informé par son biographe habituel, M. Duret. Ce qu’on retient de tout ce passé qui ne conserve plus qu’une valeur épisodique, c’est la verve, la crânerie
etla vaillance qu’il montra dans la lutte; c'est, avec de petits travers, comme ce goût d’oceuper l'opinion qu’il avait puisé peut-être, pen-
se judicieusement M. Duret, auprès de Courbet, c’est la force et la générosité du caractère.
A partir de 1882, où il recommencça à exposer à nos Salons, Whistler, d’ailleurs, redevint un des nûtres. Il avait épousé en 1888 miss Béatrix Birnie Philip, fille du sculpteur de ce nom et veuve de l’architecte Godwin. Il vint demeurer à Paris avec elle en 1892. La sympathie et la reconnaissance semblèrent l’attacher à ce pays auquel il devait ses premiers encouragements et ses derniers succès. Mais la mort de sa femme, survenue en 1896, porta le deuil et le trouble dans sa vie; il reprit ses vagabondages de jadis entre Paris et Londres, pour se fixer définitivement aux bords de la Tamise,