LA PRODIGALITÉ
| A seconde vertu capitale, madame, sera la prodigalité.
Attention, toutefois, à quelques nuances! N'est pas
prodigue qui veut, d'abord. Puis, comment doit-on l'être,
et à qui permet-on de se montrer tel?
Or, avant tout, insistons bien sur le premier point, à savoir que n'est pas prodigue qui veut, ah! certes non. Ainsi l'on vous aura conté assurément des histoires romanesques touchant certains êtres bizarres et un peu suspects, que l'on qualifie de «bohèmes», non sans un juste dédain. Entendez par là des hommes et des femmes qui se trouvent plus ou moins démunis d'argent, et vivent au milieu d'un désordre affreux, sans payer leurs notes, vêtus comme ça se trouve, couchant n'importe où, et mangeant à la six-quatre-deux. Comme ces pauvres diables possèdent parfois quelques sous, et les dépensent aussitôt en dépit du sombre lendemain, on les traite souvent de prodigues: eh bien, c'est une erreur. Nommez ces gens des croquants ou des manants, simplement. Ou plutôt ne les nommez pas du tout, ignorez-les : est-ce qu'on connaît ça?
Car l'on ne commence à s'apercevoir de l'existence d' autrui qu'à partir d'un bon chiffre de rentes : tenez donc le prodigue pour un personnage qui peut vraiment dépenser de grosses sommes, et qui par conséquent les a, ces sommes, puisqu'il les dépense. Bref, le prodigue use de sa fortune, voilà tout. Et quand celle-ci est usée, le prodigue passe dans la canaille : on ne le salue plus. Conséquence : afin de pouvoir vous montrer prodigue, madame, devenez d'abord très riche. A cet effet, vous n'aurez pas hésité — ou du moins je l'espère — à épouser un vieillard décrépit, mais millionnaire, à capter quelque héritage imposant, enfin vous aurez fait l'indispensable. Ceci posé, de quelle manière faut-il s'appliquer à dissiper son patrimoine, hypothéquer ses propriétés, semer aux quatre vents la dot de sa fille, etc? La réponse est aisée : il faut tout bonnement ne songer qu'à paraître.
Ayez donc force automobiles dernier cri, d'émouvants chevaux de selle, voire de courses, des meubles anciens, des domestiques en quantité, des fleurs partout, un chef de cuisine. Commandezvous des robes innombrables et des chapeaux étourdissants. Lorsqu'un journal lance une souscription et publie la liste des souscripteurs, envoyez maints billets bleus. Pourtant, n'allez point jeter sottement vos écus par la fenêtre : autre-
ment dit, ne donnez rien aux pauvres obscurs, que ne protègent ni un journal, ni une œuvre présidée par des personnes agréablement titrées. Le pauvre obscur n'est pas comme il faut.
Inutile aussi de garder le chef de cuisine toute la saison : qu'il vienne en extra, cela suffit. Pourquoi bien manger, alors qu'on ne reçoit personne? Les meubles anciens vous épargneront d'en acheter des neufs, souvent plus chers, et dont on se lasse: économie. Si vos chevaux font beaucoup d'effet, ainsi qu'il convient, à quoi servirait-il qu'ils fussent bons ? etc. Une prodigue examine de près ses livres de comptes, savez -vous bien.
De même vous ferez-vous exécuter des toilettes pour toutes les heures de la journée comme de la nuit : mais vous vous garderez férocement, par contre, de gaspiller le moindre denier à acquérir des choses inutiles, telles qu'un méchant livre de trois francs, par exemple. Vous vous détournerez, en serrant les cordons de votre bourse, devant les œuvres d'artistes modernes (avec l'art ancien, au moins, l'on est certain de «ne pas faire de faute», selon votre expression
coutumière). Vous ne perdrez pas non plus votre temps ni vos revenus à faire des voyages stupides: vous irez modestement où l'on va, c'est-à-dire à Nice, Deauville, Venise et Saint-Moritz, et voilà tout... Bah! la vie somptueuse revient à meilleur compte encore que le vulgaire ne croit.
Enfin, à quel monde appartenez-vous, madame ? Car si vous êtes née dans l'Europe centrale, en Russie, dans l'Amérique du Sud ou aux Etats-Unis, vous aurez beau semer les louis d'or à poignées sur la route, on déclarera négligemment : « C'est une folle... » et l'on passera, en jugeant cela tout naturel, de la part d'une étrangère, peut-être seulement un peu rasta. Que vous portiez en revanche un nom français, mais dépourvu de titre, ou même de particule, et l'on décrétera encore: « Peuh! elle se décrasse... » Rien de plus.
Au heu que si vous vous présentez ornée d'un joli titre de marquise, j'imagine, et que vous commettiez
les extravagances né- cessaires, on murmu-
rera, non sans un léger ^f attendrissement : « Une
prodigue, mon cher... Ç' est ^ ans * e sang '
que voulez-vous!... » M$$k Êtes-vous anglaise?
Alors on chuchotera, JBWV.,.- P* ein d'émoi : « Une lady... Une vraie la- (jp>\fP dy... » De toute façon, voy ez- vous, tâchez tou- fl^jL jours d'être anglaise. Parmi nous, en somme, | c'est ce qu'il y a de
plus sûr pour réussir.
Marcel BoULENGER.
\Aj\T)
Saint-Lambert, l'auteur des Saisons, a écrit, parmi beaucoup d'autres, ces vers :
plaisirs qui manquent à l'été.
C'est un vers qui n'a l'air de rien, mais qui, cependant, dit beaucoup. Et l'on peut même affirmer que les plaisirs de l'été, si l'on met en regard ceux que propose l'automne, sont chétifs et peu nombreux. Car l'automme est à la fois la saison des longs voyages et des longues conversations, celle où l'or des fruits mûrs et des soleils couchants emplit de sa richesse les sens et le cœur ; la saison grave et généreuse où, dans l'espoir, les souvenirs et les projets font alliance.
Une bonne allégorie de l'Automne ne serait-elle pas quelque déesse pleine de noblesse et de volupté, ayant, comme Janus, double visage, l'un marqué de traits et d'ombres par le travail de la mémoire, l'autre exprimant le calme et le courage, les profondes résolutions ?
L'antiquité, pour reprécette saison, avait
deux divinités: Bacchus et Diane; celui-là chargé de grappes eQ levant la coupe, celle-ci poursuivant, à travers les bois rouges et dorés comme le vin, un gibier dont le poil et le plumage ressemblent au feuillage de ces bois. Depuis que Pan est mort, l'autel de Bacchus et de Diane a été transporté, disons-le, dans la salle à manger. En automne, la gourmandise cesse d'être un passe-temps pour devenir un art et, même, une fonction. Il est midi. Octobre commence. Les fenêtres de la demeure sont ouvertes sur le parc que baigne un ciel dense et transparent comme une liqueur. Les fumées des champs se mêlent aux brumes naissantes. Un cor résonne au loin. Dans la salle à manger un feu tout à fait inutile crépite et joue. Sur la table les dernières roses, plus lourdes et plus lasses que les roses de juin, mêlent leurs teintes précieuses. Parmi l'argenterie et les porcelaines, une bouteille poudreuse, très accessoire de vieille comédie, est étendue dans son bourdalou d'osier. De quel vin est-elle emplie ? C'est selon. Il faut que ce vin accompagne harmonieusement le gibier que va apporter le maître d'hôtel. Un mauvais choix peut tout gâter.
Voici, enveloppé d'une double feuille de
lard et de vigne, le perdreau parfumé. Que la
bouteille contienne, dans le seau de glace, quelque
cru de la légère et brûlante Moselle, de
„ préférence aux vins du Rhin, plus enflammés
• que vraiment chauds. Si c'est
sur un ht de choux que la
perdrix repose, fais déboucher
quelque vin d'Anjou; par exemple
la Coulée de Sérens, couleur de
narcisse, et qui laisse au palais
un goût de soleil. Réserve, rouge
et blanc, le Bordeaux au faisan rôti. Ce sont tous deux, comme disait Odilon Barrot, des «justes milieux». Avec le civet de lièvre, tu approcheras des Bourgognes, mais en passant par le Beaujolais. Enfin le Nuits mystérieux, l'opulent Pommard, le Romanée-Conti, cher à Gorenflot, répandront leurs rubis et leurs grenats en l'honneur du lièvre à la sauce aigre-douce, en l'honneur des terrines étagées. Avec le chevreuil et le sangh'er tu atteindras le Basse-Bourgogne (Coulanges-la- Vineuse), les vins du Rhône (Châteauneuf-des-Papes) et les vins rouges italiens (Aleatico, Barolo, Barbera). Les vins blancs de ce pavs divin, tels que le Montefiascone et l'Orvieto, seront la compagnie des petits oiseaux cruellement enfilés sur des échardes de bois, odorants de genièvre, de pin et de laurier. Enfin les gibiers d'eau, un peu saumâtres et poissonneux, tels que le vanneau et le pluvier, appelleront impérieusement, peut-être, les capitales bouteilles où le Porto, le Tokay et le Sherry poursuivent, dans de riches ténèbres, des songes chargés de nostalgie.
-^s-ti
^A/\yy~< ~-\^s\ i/i^v- w^fy/i/îyitJ'Wi
Et le Champagne, me diras-tu? Hélas ! le Champagne n'est pas, pour le gibier, un très serviable ami ! Tout au plus s' entendra- t-il avec le perdreau, dans des repas plus éclatants que sérieux. Et ces cups au Chablis qui, dans les hautes carafes, sont si jolis à voir, ornés comme un chapeau de dame, de fruits plus brillants que des fleurs? Une fois la chasse ouverte, laisse de côté le cup. Tu le retrouveras avec un plaisir d'autant plus grand au printemps prochain, dans quelque restaurant du Bois, entre les bruits concurrents des tziganes et des autos. Un repas d'automne, offert, au cœur même de leurs domaines, à Bacchus et à Diane, est un événement qui mérite qu'on le considère sans légèreté. Que dis-tu? Le gibier et le vin te font mal, et ton médecin te les défend! Oh ! que tu es pusillanime! Eveille en toi l'esprit de sacrifice, et dévoue-toi. Déguste cette aile dorée et fumante, ce cuissot compact et moelleux ; vide ce verre où le cœur d'un dieu a, pour toi, versé son sang. Et puis, si cela est nécessaire, l'an prochain, tu iras passer quelques semaines à Vichy, à Vittel, à Châtel-Guyon, où tu boiras, en faisant la grimace, une eau crépitante et fade qui sentira la vase, la grenouille et le roseau.
J.-L. Vaudoyer.