‹ Gazette du bon ton (volume 2)Chapitre 20 sur 40 · SUR LE /COSTUME TAILLEUR · texte numérisé non relu

SUR LE /COSTUME TAILLEUR

|L est évident que le costume tailleur représente notre époque ; dans de lointaines années quand on portraicturera la femme Troisième République, ce sera revêtue d'une stricte jaquette et d'une jupe de serge, car non seulement robe et coiffure se prêtent aux exigences matérielles de celles qui les portent, mais elles répondent encore plus à leur état d'esprit. Les pieuses dames du moyen âge cachaient leur chevelure sous des coiffes, les galantes du dix-huitième échancraient largement leur corsage ; nos contemporaines aux idées avancées, voulant être les égales de l'homme, s'habillent absolument comme lui, car la jupe trop étroite n'a plus l'air actuellement que d'un pantalon trop large. Pourtant la jupe

tailleur n'eut pas d'abord tant d'audace.

Timide à son début, elle se tenait longue, large, gardant dans son ampleur gênante quelque chose des entraves du passé, mais elle est devenue tout à fait pratique depuis que le mouvement féministe s'est accentué : à mesure qu'il s'élargissait elle rétrécissait. Depuis l'admission des dames dans les restaurants et les professions libérales, le costume tailleur court, collant, pratique est celui qu'elles portent le plus volontiers, le jour bien entendu, aux heures de mâle activité.

Mais elles auront beau vouloir être des hommes, elles resteront toujours des femmes, ce n'est pas ce bon M. de La Palisse qui en cette occasion répand cette vérité trop connue, mais leur costume favori qui la révèle. En réalité le tailleur féminin

devrait suivre le masculin; strict et sévère,

il ne devrait, comme lui, que très peu varier,

mais allez donc demander tant de constance

aux femmes, en matière de mode surtout !

N'est-ce pas là que leur caprice règrie en

grand maître? De sorte que nos contemporaines n'ont qu'une idée : garder le tailleur

tout en le modifiant, et le porter tout en ne

le portant pas. Elles en jouent comme d'un

thème connu ; le tailleur a ses variations,

actuellement il en a de telles qu'il n'est plus guère reconnaissable. Jugé sévère, ennuyeux, de mauvais ton quand il est trop virilisé, il a commencé par s'agrémenter de légers détails. Sur sa ligne nette les boutons ont piqué des notes fantaisistes, des soies plus claires ont égayé le parcours rigide des piqûres, et ces timides essais d'émancipation ayant obtenu le plus grand succès, du détail on a passé à l'ensemble, c'est lui qui peu à peu s'est modifié. On a interprété à la manière féminine le costume masculin : les chasseurs, les marins, les hussards, les étudiants ont prêté leurs vareuses, leurs grands cols, leurs brandebourgs, puis, comme ce champ était forcément limité et que les personnes ainsi vêtues avaient un peu l'air échappées de revues, on s'en est vite fatigué et on est entré carrément en pleine fantaisie. Du reste, rien ne saurait mieux marquer la différence du tailleur d'autrefois avec celui d'aujourd'hui que son mode de confection; jadis il était exécuté par des hommes, maintenant ce sont des femmes qui le créent, ne gardant que sa division primitive, le tailleur n'est plus maintenant qu'une robe en deux parties : jupe toujours courte, jaquette, boléro ou vareuse s' allongeant ou se raccourcissant selon le physique et le

caprice de celle qui le porte. Les grandes, les majestueuses, sont condamnées à la basque longue, aux couleurs sombres, aux "ornements discrets; mais les petites, les trognons, les bouchons, celles pour qui la mode actuelle semble faite, se rattrapent copieusement. Leur fantaisie frise l'excentricité, mais n'oublie pas que par ces temps d'esthétique le costume doit servir à corriger les fautes de dame Nature, aussi celles qui, pourvues de jambes trop courtes désirent les allonger, s'en tiennent presque toujours au boléro; celles qui ont le désir contraire affectionnent la ceinture placée le plus bas possible ; les hanches trop minces revêtent la veste persane dont la basque à godets s'ourle de fourrures; les poitrines trop généreuses se dissimulent sous de larges manches orientales.

Tous les styles, toutes les époques, toutes les couleurs se retrouvent et se fondent sur le costume tailleur. 11 n'est pas jusqu'à la classique amazone qui se soit incroyablement modifiée, et l'ombre de Mlle Guerra se cabrerait de surprise en voyant galoper dans une allée du Bois la Cow-girl que vous voyez ici. Il n'y a du

reste aucune bonne raison pour que nous ne l'y rencontrions pas un de ces matins. Mesdames, vous rirez d'abord d'elle, un peu plus tard vous direz « mais pourquoi pas ? » et vous finirez par la copier très exactement. C'est l'histoire de toutes les modes et il n'y en a pas de plus pittoresque et de plus amusante que celle-ci.

Sylviac.

-ucien

Murât

IL faudrait entrer ici avec une plume majuscule.

Mais que dire qu'on ne sache? C'est un triste porteur de nouvelles que celui dont les confidences sont épointées et qui pousse un tremplin sous L'écho.

Si mince qu'elle persuade être pluô longue, coiffée par Carpaccio, accoutumée a l'imprévu, elle ressemble a une rime de Banville. Elle invente des choses que la foule décalque ei provoque des modes qui vont do cheveux aux pieds, du turban au tango. C'est de son point que se lire la ligne qui aboutit. Mais si on la salue à la source, on adultère ce qu'elle conçoit, et si on perpétue ce qu'elle tente, on pervertit ce qu'elle touche. C'est le péché du rare qu'il de laisse bousiller a la hâte. L'idée qu'elle drape lui revient attifée et le singulier reparaît au pluriel. Le brocart se transforme en pilou, le bombassin en madapolam et le lampas en rapatelle.

Il n'importe. Déjà d'autres fantaisies admirables la requièrent : elle a porté des perruques

de couleur, et les femmes des

barbares, clignant des yeux

à La façon des musaraignes dans le soleil, se touchant du coude, rognonnent. Demain pourLant ces hordes servîtes poseront des toitures en chanvre bleu sur les poutres de leurs cerveaux inhabités. La encore, elles appliqueront la règle. Qu'elles endlmanchenl l'exceptionnel, c'est le précepte de leur tribu.

Mais ces simulacres ne rencontrent chez elle aucune corde. Ils ne l'exaltenl ni ne l'accablent. Elle est a une égale distance du pinacle et du pilori Et si, a la pensée du pastiche, elle a libéré un sourire, c'est comme sur l'étang vient s'écarter un cercle, fait d'une bulle oubliée.

Plutôt, dans un atelier qui lire don jour d'un jardin intérieur, elle peint. Debout contre la toile, elle chasse, avec un art certain, les couleurs. Mortes à gauche sur la palette, elles deviennent a droite, confisquées par <>on pinceau têtu, lumières, transparences. Et brusquement elle épingle l'expression. Elle la prolonge. Elle ramasse tout ce que son modèle sécrète. Elle le confesse intégralement.

Elle ne préfère à ces minutes que celles où l'Orient la talonne. Pour avoir, des Indes au Caucase, en traversant la Perse, poursuivi sept printemps successifs, elle est maintenant cernée par tant d'Images et de parfums : les villes de faïence, les frises des chameaux dépassés le jour et qui vous rejoignent a la halte du soir, le thé, l'opium, les porteurs pressés autour des citernes comme des mouches qui tettenl un œil, le désert blond, les troupes d'embaumé uses, le Ghilan gonflé d'odeurs de pluie, la mer Casplennne et le Caucase enfin, ou dans ses terres, au milieu des clameurs et des torches, elle est accueillie par des adolescentes a cheval, vêtues de sole, descendues de leurs villages lointains qui sont des colliers roses aux cous musculeux des montagnes.

André PUGET.

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