LA ROSE D'OR
La rose d'or est un bijou d'or et de pierreries que le Pape bénit ebaque année, la nuil de Noël, et offre le 25 mai à une reine ou princesse souveraine.
ipEST la nuit de Noël, l'an 1902. Au sommet du Vatican, dans des combles qui sont un palais plus austère audessus d'autres palais plus somptueux, le vieillard est enfin seul.
Sa chambre, grande et nue, où des livres rares se perdent sur le lapis des consoles immenses, sa chambre est éclairée par la lueur d'une lampe d'or qui fume plus qu'elle ne brille.
Le pape a fini de manger la côtelette froide de porc de Carpinetto que, chaque soir, dans une assiette précieuse
aux armes de Louis XIV, il dépèce de ses doigts, sans fourchette.
Le maître de chambre a essuyé la table de travail, enlevé le plateau de laque bleue et s'est retiré.
Léon XIII est aux dernières limites de la vie et de la gloire : trente-cinq ans de captivité ont donné à ce prêtre, mince et blanc comme la colonne de marbre posée sur l'autel du Dieu vengeur, la majesté avec la magnificence royale. Il peut repasser en sa mémoire la longue et solennelle ascension vers l'apothéose dans laquelle il va s'éteindre. Il voit la reine d'Angleterre, l'auguste aïeule des rois et des reines, la femme la plus reine qui ait porté une couronne sur un front calme ; il la voit écrivant au pape adversaire de sa foi les lettres de l'admiration. Il revit cette audience donnée par lui à l'empereur allemand. L'entrevue devait durer vingt minutes; elle se prolongea deux heures par la volonté de Guillaume II, tenu sous le charme.
Il pense à la jeune République française, dont il a calmé les élans et séduit les minis très.
Il se voit au milieu du Sacré Collège, au milieu des Ambassadeurs. Et parmi ces vieillards chenus, vêtus de pourpre ou brodés d'or, sur ce fond de chevelures blanchies étagées autour de lui, il apparaît, lui, le hiérarque, se détachant comme une perle orientée, au-dessus d'un fouillis d'or et de gemmes.
Le miroir qui domine la console aux pieds de sphinx, à la table de lapis, ce miroir, don de Bonaparte à Pie VII, montre au pape le visage du pape : de beau qu'il a été, de fin
et régulier, le visage est devenu translucide, presque divin. Tout ce qui avait paru splendide aux foules, dès le début du règne, dans la majesté de la Scdia et la gloire des Flabdli, tout ce qui étonnait les regards dans ce regard, est devenu doux et invincible. Les rois hérétiques, les princes schismatiques, les ministres démocrates s'inclinent devant cette tête qui a l'éclat d'une flamme.
Le pape voit ses yeux qui, du fond de la glace, lui renvoient leur double éclair. Il voit aussi le saphir profond, présent du sultan des Turcs, qui brille à un doigt de sa dextre et le saphir éteint sa couleur à côté des yeux. La neige des cheveux s'est transformée, autour du petit bonnet de moire blanche, en une vaporeuse auréole semblable à celle que les peintres mettent au front des Bienheureux.
Le chef de la religion est devenu une céleste figure,
calme et placide, dominant les trônes et les autels.
En Léon XIII, ce n'est pas la fonction qui a fini
par absorber l'homme. La fonction ne se voit
plus sous les pieds du vieillard, comme un
socle serait inaperçu sous quelque draperie
du chevalier Bernin.
Nul monarque au monde n'est plus souverain de geste et d'attitude que ce prêtre, né pauvre gentilhomme dans une ferme de la montagne. Courbé sous la douleur de sa captivité volontaire, Léon XIII est, en majesté, l'égal de François-Joseph d'Autriche, descendant de cent empereurs, victime sublime du destin contraire.
Mais Léon XIII a cessé de se voir dans la glace profonde. Il a introduit ses mains sèches et tremblantes dans les mitaines de soie blanche, qui servent depuis le matin et ne serviront plus le lendemain.
Il a posé sur la table la grande tabatière parée de brillants enchâssant le portrait du premier roi des Belges, son ami.
De la petite clé d'acier damasquinée, attachée par un ruban blanc au bouton de la robe blanche, le pape ouvre un tiroir, et dans ce tiroir prend un écrin. Il fait sauter le couvercle de la boîte et en tire avec amour une fleur d'or qui se
balance sur une tige ciselée.
Au bord des pétales, au coeur
des feuilles, les pierres éclatent
en leurs couleurs joyeuses. Le
vieillard passe le bijou à la
flamme de sa lampe. Une à
une, il examine les gemmes :
les rubis ont la chaleur du sang
qui jaillit; les émeraudes ont la
douceur des jeunes feuilles ; les saphirs semblent avoir été
coupés dans le ciel d'un jour d'été ; les diamants sont
d'une eau si profonde qu'ils paraissent bleus, comme les
neiges au soleil.
Le pape est heureux : la rose d'or est belle cette année. Le bijou mystique sera digne de celui qui l'offre et de celle qui le recevra. Car ce vieillard proche du siècle, penché sur les bords de l'éternité, a le privilège des jeunes princes amoureux. Il peut tous les ans envoyer à la princesse de son choix le don mystique, la rose où son âme de pasteur éternel a versé des bénédictions.
Ce prêtre, hors du temps et du monde, ce captif qui a la couleur du premier arc de la lune, prépare, la nuit de Noël, des feuilles d'or et des fleurs de pierreries pour la divinité d'une femme.
N'est-ce pas une survivance du paganisme vaincu, dans le christianisme vainqueur? Les déesses en marbre des galeries du Vatican ne doivent- elles pas tressaillir sur leurs socles ? Le pape sourit une dernière fois à la rose, prend une feuille de ce papier lourd et mat où une colombe se détache en filigrane, et qui est le papier du pape. Il prend la plume de cygne qui dort dans l'encre et il écrit :
« Je veux que soit cherché sur le Gotha le nom de la dernière née des princesses royales en Europe et je veux lui donner la rose de 1903. »
Puis le pape remet la fleur dans le tabernacle de satin blanc, au fond du tiroir que ferme la clef damasquinée, et il reprend la lecture d'un rapport diplomatique sur les relations du Saint-Siège et du Brésil.
« ... Cinq mois plus tard, la volonté de Léon XIII était éteinte ; les fleurs de mai étaient sans couleur pour ses yeux que la mort allait fermer. Les cardinaux désobéissaient déjà et, malgré l'ordre du pape encore vivant, la rose d'or fut envoyée à une princesse régnante, sans grâce et sans jeunesse. »
Jean de BoNNEFON.