‹ Gazette du bon ton (volume 3)Chapitre 11 sur 43 · DE LA BEAUTÉ · texte numérisé non relu

DE LA BEAUTÉ

t^w £} jgJ^i NE dame avait un amant. Ce sont des choses qui arrivent.

\ S~S> tf Afin de plaire à cette dame, son amant lui dit : "Tu es

">(©3 U £©** ^e^6 " — en l'envel°PPant d'un regard sérieux. Il faut

i je». \ avouer que ce garçon manquait totalement d'imagination,

f r^fè"^ \ et il en fut aussitôt puni, car la dame éclata de rire, à

t quoi il reconnut qu'il avait mis à côté. — " Vous êtes bien

gentil, répondit la dame en passant la main sur le front du naïf enfant;

mais voilà un compliment trop vague pour être agréable, et n'y revenez

plus. " — C'était une de ces personnes qui aiment à reprendre, quand même

on leur dit des douceurs. Au reste, sa modestie était feinte, et pour lui

plaire tout à fait il lui fallait des éloges à sa mesure, et nuancés, dont

chacun voulût dire quelque chose et n'eût pas encore servi. C'est ainsi qu'elle

eût été attendrie si son ami s'était exprimé de la sorte : " Tu es belle, et

Stendhal a dit que la beauté, c'est une promesse de bonheur. " — Mais

il n'avait pas de littérature.

On ne dit pas : vous êtes belle! à une femme, si on lui est de quelque chose. On y est alors trop intéressé, c'est peut-être l'amour qui vous aveugle. Dans ce cas : Ah l que tu me plaià ! fait bien plus plaisir. — Mais que vous soyez assuré de ne jamais prétendre à rien d'une très belle personne, et que cela soit établi, — dites-lui qu'elle est belle, sans un mot de plus, après l'avoir visiblement étudiée : vous la verrez sourire de bonheur, sachant que cet hommage lui vient d'un connaisseur, non d'un galantin ; et qu'il est gratuit.

Le sentiment de la beauté est désintéressé. C'est pourquoi la plupart des gens ne vont jamais dans les musées. — Trouver beau l'Apoxyomène, tout seul, sans que personne vous le souffle, et se dire à soi-même la raison qu'on le trouve tel, voilà un plaisir parfait, qui vous hausse dans votre

propre estime. Un autre, aussi pur, est de sentir la vérité de cette maxime : " Aussitôt que le beau lui cause de l'ennui, un honnête homme s'examine et travaille à se corriger. " (Maurras dixit.)

Une très belle chose est accomplie. La beauté, c'est une convenance accomplie. Il y a de belle robes, et il y a de belles femmes ; il y a un plus grand nombre de belles robes, parce que c'est l'art qui les produit. Mais une très belle femme est plus belle que la plus belle robe, étant d'un seul jet, sans retouche. Et de très belles femmes sont rares. Mais ce n'est pas leur rareté qui les rend belles : elle nous les fait seulement désirer plus fort.

Une femme qui sait s'habiller ne cherche pas les couleurs qui lui plaisent : elle choisit celles qui lui vont.

C'est méconnaître le principe de la Beauté que d'affirmer qu'elle est loin dans le passé, derrière nous, et qu'on ne fait pas mieux. — Sans doute, on ne fait pas mieux dans l'ordre des choses que d'autres ont parfaites avant nous : la sculpture, par exemple, et l'architecture, dont les Grecs ont trouvé le type. Mais la musique est récente, et si la plus belle statue a été taillée, le plus beau chant est peut-être à inventer encore.

Déjà Baudelaire, en quelque endroit, a parlé de ce charme infini et mystérieux que procure la contemplation d'un navire. — Voici la dernière beauté, qu'on ne soupçonnait pas il y a vingt ans, et en vingt ans créée de toutes pièces, désormais fixée, parfaite, accomplie : l'automobile, où, par l'acier, le nickel, le cuivre, le cuir, le bois, le verre et l'étoffe savamment ordonnés, de la puissante magnéto jusqu'à la montre dans sa gaine, du vermiculage des pneus au juste écartement des roues, du vernis de la carrosserie jusqu'aux dimensions du châssis — tout concourt à donner à cet appareil, tout d'abord ridicule à voir, cette apparence de confortabilité, de convenance, d'harmonie, de robustesse élégante et sévère, — caractères éternels de la Beauté, Madame.

Emile HENRIOT.

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UR un rocher, qu'arrosent la Krichna et le Pennar, près d'Haïderabad, dans le Decan, jadis capitale du royaume de Télinga, renommée dans les temps pour une des plus féeriques villes du monde, des plus éclatantes, des plus riches, Golconde n'est plus qu'une forteresse et qu'une prison, où, il y a 40 ans, aucun Européen ne pouvait pénétrer s'il n'avait le permis du prince du Nizam, à qui les Anglais, dont il est tributaire depuis 1800, avaient laissé cette prérogative. Les deux rivières qui la baignent ne roulent plus, comme autrefois, des diamants et des pierres précieuses dans leurs eaux magnifiquement bienfaisantes. Et les trésors de Golconde se sont ainsi dispersés. Avoir été peut-être par sa splendeur l'origine de tous les trésors des contes orientaux, la caverne d'Ali-Baba, et n'être plus que le refuge des banquiers d'Haïderabad en cas d'alerte dans le pays, du temps des révoltes des Cipayes, quelle diminution et quelle tristesse I

Comme il y avait, dans cette richesse mystérieusement produite, dans cette pèche vraiment miraculeuse de diamants dans l'eau d'une rivière par de grands Hindous tout en bronze, sous l'éclat bleu du soleil dont ces pierres gardaient le reflet, plus de poésie, de surnaturelle émotion que dans les pierres extraites des mines, mécaniquement, par des ouvriers syndiqués!

Que sont devenus ces diamants? On en a pu suivre quelques-uns, très rares La plupart, restés au pouvoir des rajahs, participent encore aux somptuosités orientales et les rehaussent à la fois. D'autres, partis en Lurope, s étaient concentrés dans les cours et, de là, dans les familles • cadeaux royaux, prix de services, tendres gages. A quelles fêtes ont-ils brillé et quelles femmes embellies? Quelles amours servies ou traversées? Quels meurtres, peut-être payés ou queUes trahisons ? A leur origine mystérieuse^ quels mystères encore ont dû s'ajouter?... Ils renferment tout ce qui peut émouvoir l'imagination ardemment rêveuse qui mène tout collectionneur. -

Il n'en existe à notre connaissance aucune collection. Ces brillants ont pourtant tout le charme des vieilles choses, tout un contenu d'histoire et une physionomie particulière.

Leur forme d'abord les distingue. Ils n'ont rien de ces diamants ronds, trop semblables les uns aux autres. Carrés, rectangulaires, ovales, à larges facettes, à haute table, on y sent la main de l'ouvrier. Mais surtout leur matière est jif

incomparable. Elle semble contenir à la

fois l'eau et le feu : la première dans sa pureté, le second [dans son éclat. C'est pour eux, semble-t-il, qu'ont été inventées ces deux expressions : l'eau d'un diamant, le feu d'un brillant. Leurs reflets sont particulièrement étranges : bleutés, dorés, verts ou bruns, roses ou noirs, avec une intensité, une richesse de splendeur qu'aucun autre brillant n'égale, comme si l'Orient, ce berceau de toute magnificence, y avait laissé sa lumière. Mais personne ne les recueillait par goût ou par choix. Ils s'étaient amassés, de générations en générations, dans de très vieilles familles, d'où jamais peut-être on ne pensait qu'ils sortiraient.

Soudain, voilà la guerre et les révolutions successives. Les trônes s'écroulent à nouveau. Les empereurs tués, chassés, enfuis, les sociétés émigrées, sans ressources et sans métiers, les diamants les suivent, reliques qui bientôt deviennent la sauvegarde et le seul moyen de vivre encore. Et les voilà de nouveau dispersés à travers notre occident gris.

Vont-ils nous émouvoir à notre tour? Dans la recherche de luxe, de somptuosité actuelle il est impossible qu'ils ne nous émeuvent pas.

A l'heure où le cadre ancien est encore celui dont chacun, s'il le peut, cherche à s'entourer, aucune pierre ne s'assortit mieux aux tapisseries, aux reflets des bois de rose et d'amaranthe, aux vieux velours profonds, à l'or moulu des anciens bronzes. Une femme ne peut pas seulement paraître riche, elle doit surtout

être élégante et raffinée ; et porter une de ces pierres est vraiment une distinction. Une fiancée qui choisira telle bague, ainsi formée d'un de ces brillants, évitera la banalité du solitaire tout en respectant la tradition. Et avoir une de ces pierres rares, au moment où l'on veut faire des placements en bijoux, est une assurance contre l'infortune.

C'est ce qu'a compris Robert Linzeler et ce qu'il a réalisé. On se souvient des bijoux d'Iribe qu'il avait naguère montés. Sa sensibilité qui s'était manifestée très vive alors a subi, devant ces brillants, après les spectacles de ces cinq années de guerre et les émotions qu'il avait éprouvées à Reims au sauvetage des œuvres d'art, tout le charme curieux, presque tragique de ces brillants si mystérieusement découverts et si soudainement amenés à Paris. Il les a rassemblés à nouveau ; et c'est un spectacle singulier que celui de ces brillants dont l'éclat profond, doux, intense et chargé de passé luit dans ces montures de platine très simples d'une si moderne façon.

Marcel ASTRUC.

Coiffi

lire pour le soir

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Gazette du Bon Ton — N° 1

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