HONOLULU
i — » ?a guerre gagnée, l'oncle Sam, impitoyable aux idylles nombreuses, J j rappela ses troupes; nos trottoirs s'endeuillèrent mais les j^ — ^ jazz-band, autre et non moins triomphante forme de l'intervention, nous restaient.
Eclos dans les bouges de Frisco où ils saoulaient d'un bruit aussi raide que les drinks, puis coqueluche de New-York, ils passèrent l'Océan avec les premiers contingents. Ce fut dans les grands music-halls, au détriment, au concassement de nos tympans, la gloire d'une musique représentative de ce siècle de fer; et enfin, dans les dancings restaurés par la paix, la dictature de ces groupes " musicogènes fabriqués en série par quel Citroën 1
Mais voici qu'Hawaï nous dépêche un orchestre, et, comme au temps lointain de la mode argentine, la tristesse ambiguë du désir qui cherche et le rythme flambant du désir qui tient vont modeler des danses de nouveau très humaines.
Désormais, foin du moteur à explosion, foin de l'usine, de la gare, de la mitrailleuse, du klaxon, de la plainte écorchante du
frein 1 II ne s'agit plus d'échappAres ou de bouffées de ferraille; les Hawaïens rapportent dans leurs instruments fS gammes du désir inspirateur des danses.
N'était-ce pas, d'ailleurs, inélucijfpey1"01186 et Bougainville avaient déjà parlé de la douceur et des amours polynésiennes^ ^es avait fait aimer' non P^us comme un mythe, mais comme une vérité heureuse, désert antipodique. On enviait les navigateurs fortunés du Pacifique; on répétait les vocables de Pomaré, de Rara-Hu et de Bora-Bora ; comme Baudelaire et les symboliste««>quait, les yeux fermés et les narines en chasse, les soirs madréporiques, les nuits ph«scentes, et ces chevelures épandues que fleurissaient le gardénia et l'ibiscus. Gauguin s'et#-bas. Transports exotiques de toute une génération!
^graphiques nous racontaient des mélopées subtiles; écrivait sa Rapdodie nègre, où il intercalait
Plus près de nous encore, les dis et Francis Poulenc, espoir de la tr< une nostalgique mélodie intitulée : H
Les temps sont révolus; l'heure A force d'aller quérir outre-atlantiq et sa réserve d'amour. On
{musique,
ienne sonne en même temps que le glas du jazz-band. imes à la mode, on va découvrir le Pacifique tiède levai-vapeur et la soupape; dans les orchestres et dans les danses le sang remplacera loi.
J'ai vu ces Hawaïens. Ils paslar Paris, et gagnaient la Côte d'azur si propice à leur musique. Ils en reviendront bien!
L'Asie a marqué leurs visages;|légèrement, sans les figer. Loin d'être hiératiques comme les danseuses de rinsulindôjmt expressifs et vivaces, languides ou frénétiques, naïvement dociles à l'instinct de mui de danse, forme première de l'art.
Les hommes, habillés et râblésk des pelotaris, conservent cependant autour du cou, sur la paradoxale chemise de flanJ petit boa orange de leur peuplade originelle. Ils jouent du ukalele et de la steel-guv
Le ukalele est un violon minfl la steel-guitare une guitare européenne ; mais les cordes de ces instruments sont d'aciee toucher s'en fait par les trois doigts médians de la main droite armés d'ongles de fer.isonnance est bizarre; métallique et rauque, elle caresse en quelque sorte à rebrousse- et c'est pourtant fort agréable. Le joueur de steelguitare couche son instrument à plafes genoux, et touche les cordes de métal qui vibrent complexement et longuement plutôt fljne chantent. La steel-guitare est, en solo, l'instrument de la mélancolie, du doux regret, <hd et vain espoir; ou bien il rythme sourdement, en basse, les précipitations fébriles du ^traducteur des paroxysmes.
Les danses américaines prenne^ cœur de ces anciens sauvages, des gravitudes et des alanguissements imprévus; ils les tran|t souvent en mineure, et le fox-trot ainsi traité se fait
incompréhensiblement sentimental. On conçoit donc a fortiori le bonheur avec lequel ils exécutent les tangos tristes d'avantguerre, saccagés par l'américanisme.
Une danseuse, native également, corse le jeu de l'orchestre et parade pour le triomphe du nouvel évangile. Elle est grasse, selon l'esthétique océanienne qui voulait que les reines, pour être plus admirables, s'imposassent, une fois l'an, en un lieu solitaire, une cure mirifique d'engraissement à la banane. A l'encontre des hommes, elle a conservé l'accoutrement de son pays. Cheveux dénoués, couronnée de fleurs, toute cliquetante de colliers de bois et de coquillages, elle danse, ceinte d'une crinoline de rafia qui laisse le torse libre et les bras nus. Sa danse, lente et provocante, est celle des récits de voyageurs. Elle s'offre, se refuse, ondule, aimante un joueur de ukalele.
L'homme se dresse, quitte ses frères, entre dans l'orbite magique, et, toujours jouant, accorde le rythme commencé au diapason du tout puissant désir. La danse se précipite, sans cependant que la femme désunisse sa fluidité.
L'homme pousse des cris étouffés, éructe des onomatopées barbares, se laisse aller à une gesticulation précise de tout son corps tendu, et bondit dans un transport final d'érotisme ingénu.
Le jazz-band était trop chaste, trop brutal sans raison; la caressante Honolulu, dont s'inspirent déjà tant de robes du soir, étreindra toutes nos femmes.
Jean BERNIER.