‹ Gazette du bon ton (volume 3)Chapitre 17 sur 43 · LA PEINTURE ABSOLUE · texte numérisé non relu

LA PEINTURE ABSOLUE

UC tourna à droite et entra dans la rue de la Baume. Il dépassa, sans s'y arrêter, la maison d'un diplomate, et celle d'une jolie femme. Son destin l'appelait. Il arriva devant un petit hôtel dont la porte était entr' ouverte. Quelques personnes y pénétraient. Il les suivit, et se trouva dans une salle basse, où un tapis gris pâle étouffait les pas. Il vit sur une tablette une statue qui ressemblait au mécanisme d'une horloge ; mais il n'était pas mûr pour la grâce, et il ne fut point terrassé. Il monta un petit escalier, entouré de peintures vives comme des cartes à jouer. Enfin, il atteignit une sorte de hall où des tableaux espacés participaient au recueillement général.

Point de vains cadres d'or ; une bande plate de bois brun entourait la peinture, qui donnait elle-même une étrange impression de calme et de repos. C'était l'exposition de M. Metzinger. Luc en fut charmé sans démêler d'abord la

cause de son plaisir. Au bout d'un peu de réflexion, il s'aperçut que ces tableaux n'étaient composés que de quatre tons : l'un de ces tons variait du jaune au brun; l'autre du bleu pâle au vert des sels de cuivre ; enfin le blanc et le noir achevaient la gamme et se mêlaient parfois pour former du gris. " Voilà, se dit-il, toute la peinture : le froid et le chaud, la lumière totale et la nuit absolue. Voilà les quatre éléments. Un artiste n'a besoin de rien de plus. "

Il examinait avec un vif intérêt de quelle façon l'artiste employait ces quatre éléments. Un tableau surtout l'enchanta. Le centre était une tache noire. Les blancs se disposaient à l'entour. Les bleus leur succédaient, et les bruns se jouaient dans la dernière auréole. Naturellement le tableau n'avait point cette rigueur. Les teintes, d'une beauté singulière, étaient disposées selon des surfaces et des lignes de forme subtile, dont les proportions calculées se répondaient dans un subtil

équilibre. Beaucoup comme construits sur données, ou présen symétrie bilatérale, rieuse inversion, les blables à l'un et surfaces qui étaient devenaient froides peinture était comme lignes et de plans, rées ou sombres, et distribuées selon Un vieil homme observait le même gardait. Ils reculé

de tableaux étaient deux arcs de coortaient au moins une Mais par une eufigures restant seml'autre pôle , les chaudes à gauche à droite. Ainsi la un édifice , fait de de surfaces éclaifroides ou chaudes, des lois.

aux yeux noirs tableau que Luc rerent ensemble d'un

pas et se heurtèrent. Comme si ce mouvement symétrique avait répondu à l'atmosphère du lieu, ils se saluèrent, et le vieillard dit : " Monsieur, voici la peinture absolue. "

— " Absolue ", dit Luc, en abandonnant son âme aux effets de la conversion qui commençait à la troubler.

— " L'artiste, reprit le vieillard, ne peint pas les choses, mais seulement l'idée

des choses. Etes-vous plotinien, Monsieur ? "

— " Heu... " fit Luc.

— " Le monde sensible n'existe que dans la mesure où il est pensé. Cette pensée qui construit véritablement l'univers, est l'objet de la peinture. Il ne faut pas copier, Monsieur, il faut peindre l'essence même des êtres, et leur prototype éternel.

Voyez, continua- t-il en montrant un tableau qui représentait une table de cuisine, ceci n'est pas un paquet de sucre en tr' ouvert :

c'est le sucre en soi. Le phénomène est fugitif et le sucre fond dans le café ; mais l'idée est immortelle et invariable. "

— "J'ai aimé ces doctrines dans ma jeunesse, dit Luc. Je

MM

lisais alors Hegel, Villiers de l'Isle Adam et le premier Maeterlinck. Puis, faut vous l'avouer, j'ai été écarté ces austères vérités. J'ai aimé l'apparence changeante des choses, et les jeux fuyants de la lumière, et les vains enchantements. J'ai été impressionniste et c'est pourquoi mon âme n'est pas pure. Mais celle de M. Metzinger l'est parfaitement. "

— " Elle l'est, Monsieur, dit le vieillard. C'est pourquoi dans ses tableaux la lumière ne se décompose jamais. Elle reste blanche, rassemblée autour d'elle-même en un chaste faisceau, belle parce qu'elle est une, et incorruptible parce qu'elle n'a pas été divisée. " Le vieillard disparut.

Luc ne douta point qu'un ange eût parlé par sa bouche, et il résolut de changer de vie. " Oui, dit-il, l'absolu seul est beau. Je te maudis, arc en ciel, chatoiement de Maïa. Je vous maudis, fuyantes apparences, caprices et jeux qui avez diverti mes jours frivoles. Il faut aller jusqu'à l'idée des choses. "

Il descendit d'un pas ferme l'escalier, qui était un escalier en soi. Déjà sa vision de l'univers était changée. L'univers n'existe qu'autant qu'on le pense, et il le pensait maintenant d'une façon dégagée des apparences. Il vit la rue de la Baume sous l'angle de l'absolu, et elle n'était plus faite que de quatre lignes. Et ces lignes étaient si simples qu'il hésitait

à s'y engager; il lui semblait marcher sur les figures d'un trait de géométrie.

A ce moment, d'un seuil voisin, sortit Mme d'Allodole, qu'il connaissait, et qui était la plus jolie blonde de Paris. Et il vit, non plus sa frivole apparence, mais son idée éternelle. Qu'elle était changée ! A des courbes agréables avaient succédé des lignes droites, et par endroits des quarts de cercle. Elle était toute faite de plans, de troncs de cône, et d'intersections d'un cylindre par une sphère. Elle avait l'austère beauté de l'absolu. Sa figure avait perdu tous ses traits. Une teinte grise uniforme recouvrait son visage, et ses yeux étaient comme deux boutons de bottines. Elle semblait transparente, et la perspective des murs se voyait à travers son corps. Elle avait perdu les frivoles séductions de la chair, et Luc était devenu cubiste.

Henry BlDOU.

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UN jour, Agnès, par jeu, devant sa glace, disposa son collier dans sa coiffure et, comme son ami était poète, il lui dit : — Tiens ! Un rire de perles à votre oreille.

Il n'en fallut pas davantage et Agnès devint Célimène. Je veux dire ainsi que ce qui n'était chez elle qu'un divertissement innocent devint un calcul de sa coquetterie...

Je vous donne cette explication pour ce qu'elle vaut; mais il me plait d'imaginer qu'une mode charmante ait commencé à la façon d'un conte de fée. Zonzon, qui lit par dessus mon épaule et dont l'âme s'exprime dans son intégrale ingénuité, m'accuse de vous « bourrer le crâne »; mais j'ai appris à négliger les points de vue de Zonzon. Quant à Valentine, la première fois que

je lui ai parlé de l'invention d'Agnès, elle s'est écriée :

— Fi, mon cher ! Un ornement de sauvage ! Et me ferais-je percer les oreilles? Ce qui prouve qu'elle tient à quelque virginité. Je lui ai répondu qu'il n'était point question de cette opération barbare et, quand je l'ai revue le lendemain, sa joue s'agrémentait d'un pendentif dernier cri. Il est juste d'ajouter qu'elle l'avait mis à son chapeau, ce qui était une originalité et une anticipation à la fois, puisque, depuis, toutes les modistes ont imité le geste de mon amie. Elle expliqua : — Vous comprenez : tout est dans la manière de le porter. Comme si, de fait, toutes les femmes n'avaient pas précisément la manière...

Pour moi, ce que je considère le plus en cet ornement du visage, c'est surtout que par lui les femmes aient ajouté à leur grâce d'écouter.

Même la chose me paraît proprement admirable. Il me semblait jusqu'à présent que leur sourire suffisait, à quoi la majorité d'entre elles doivent leur réputation d'esprit. Il n'est pour les femmes rien d'impossible puisqu'elles trouvent, en

somme, le moyen de compléter l'absolu. Regardez leurs pendentifs tandis que vous parlez : cette confiante inclinaison, ou ce brusque écart, ou encore ces hochements malicieux. C'est des femmes surtout que la parole est d'argent; mais aujourd'hui leur silence est de perles, ce qui le rend deux fois appréciable. Je pose en fait qu'un homme délicat doit accorder ses propos au pendentif de son flirt. Mettrez-vous en courroux cette joue caressée de nacre? Nous sommes tous délicats ou nous essayons de l'être. Témoin Gérard.

Certain soir, à dîner, Gérard s'éprit de sa voisine. L'aventure arrive communément. La tempe de la dame s'ornait de perles vertes. C'était joli, mais pas tout à fait ça. Pourquoi? Cette joue trop pâle peutêtre... Gérard essaya d'un propos léger. La dame s'anima. Gérard avait trouvé; il bénit les dieux. Ce rose naissant était seyant à ravir. Encouragé, Gérard risqua une allusion plus vive. Ce fut tout à fait bien. La joue s'empourpra. La dame effleura les doigts de l'indiscret de son éventail à longues plumes : — Voulez-vous bien vous taire ?

Mais elle était ravie de rougir...

Pour la suite, ce sont des choses qu'un honnête homme ne raconte pas...

N'allez pas croire pourtant que chaque fois que le pendentif de votre voisine est en perles vertes...

Louis Léon-Martin.

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