‹ Gazette du bon ton (volume 3)Chapitre 21 sur 43 · ET LES ARMES DE FRANCE · texte numérisé non relu

ET LES ARMES DE FRANCE

EST une histoire du temps lointain où les hommes allaient en voitures à chevaux, du temps préhistorique où la république de France était conduite par M. Thiers. Le vieux chef d'Etat prévoyait la chute prochaine, le soir où le piqueur osa l'aborder et lui dire :

— Monsieur le Président, la porte de l'Elysée par le faubourg Saint-Honoré est trop étroite. Il est impossible de tourner et d'entrer en allure.

— Entrer! ce n'est pas difficile, répondit M. Thiers avec mélancolie; c'est la sortie qui devient pénible.

Quelques semaines passèrent et M. Thiers partit. Vraiment, il partit fort mal, non par la faute de son piqueur mais par celle de Mme Thiers et de Mlle Dosne. Ces dames, attachées aux biens de ce monde, voulaient tout emporter, vaisselle, argenterie, linge, tapisseries, même les plantes du iardin. Le garde-meubles fit une défense héroïque et dut aller à l'hôtel de M. Thiers récupérer les biens de l'Etat enlevés par erreur.

Un livre de philosophie pourrait être écrit sur les entrées et les départs des chefs de l'Etat : les uns savent mourir, comme M. Carnot, et restent grands dans la mémoire des hommes. D'autres font leurs malles avec discrétion et ont la dignité souriante ou la bonhomie moqueuse, comme M. Loubet et M. Fallières.

Un seul eut le grand air : le maréchal de Mac-Mahon quitta la présidence avec un génie d'attitude qui fut peut-être l'éclair de sa vie. Il refusa les services du garde-meubles pour le déménagement, fit distribuer aux serviteurs les objets qui appartenaient à la maréchale ou à lui, et dit au premier maître d'hôtel :

— - Envoyez chercher un coupé à mon cercle.

Dans ce coupé vert à un cheval, le duc et la duchesse de Magenta quittèrent l'Elysée pour se retirer dans leur froide demeure du faubourg Saint- Germain, sans rien emporter de ce qui avait été l'accessoire de la fonction. Et d'aucuns s'imaginent que tout est simple en république : le protocole d'une démocratie est plus difficile à dresser que celui d'une monarchie ; car, dans la monarchie, la tradition suit les larges allées bien tracées, tandis

que la république trouve à chaque tournant des chemins neufs et sinueux.

Il faudra l'intelligence élégante de Mme Deschanel pour créer le protocole définitif de la présidence. Elle saura trouver des nouveautés traditionnelles et des perfections de simplicité, tandis que le Président suivra de plus grands labeurs.

Parce qu'elle est en république, la France doit-elle oublier les beautés de sa race et prendre ses modèles à Chicago ou à Buenos-Ayres? Nous sommes si peu démocrates que nous craignons toujours de ne pas être assez près du vulgaire, et nous voulons effacer l'histoire, même dans ses plus gracieux détails.

A la manière des grands seigneurs qui croyaient, vers 1790, sauver leurs têtes en effaçant leur écu au fronton de leur hôtel, nous nous imaginons que nous continuons la Révolution parce que nous laissons la France sans armoiries.

La république des Etats-Unis a ses armes qu'elle peint et grave un peu partout sur la porte de ses ambassades et sur le bâton de ses coiffeurs. Les républiques de l'Amérique latine ont des armoiries longuement préméditées. La Suisse, qui est la république modèle, impose à ses cantons, à ses villes, à ses bourgs, des armes qui sont contrôlées, enregistrées et... soumises à l'impôt. Dans le même temps, la France compose pour ses consulats, pour les carrosses de l'Etat, pour les sceaux de ses administrations, une sorte de chiffre ridicule, un cartouche bizarre où le faisceau des licteurs fait penser à la Rome antique, où les majuscules évoquent une idée de rébus, où la dorure universelle sur fond de cuivre rappelle les panonceaux des notaires ou les plats des barbiers, grinçant au vent d'hiver. Par quelle sotte peur d'un passé splendide la France cache-t-elle l'éclat de ses armes ?

Les armes de France 1 Elles sont partout où l'imbécillité des hommes ne les a pas effacées. Elles empruntent la pureté du ciel et l'éclat du soleil. Elles se lisent : " d'azur aux troié fleuré de lyé d'or " ou plus anciennement : * d'azur aux fleuré de Lyé d'or sané nombre. " J'entends le cri : " Ce sont les armes des Bourbons I " Calmez cette erreur. Ce sont les armes que la glorieuse maison de Bourbon a empruntées au pays de France, quand elle a pris le royaume de France. Par la longue durée, par l'incomparable éclat, les armes du pays se sont mêlées à celles du Roi. Le Roi a disparu ; les armes restent. Louis XIV est mort ; Versailles se dresse. La monarchie s'est écrasée sur le plancher de la guillotine; cela n'a pas supprimé le Louvre. Versailles, le Louvre, les autres châteaux ou palais de la Couronne ont passé à la Nation. De même, les armes prises à la France par la maison de Bourbon reviennent à la France, quand elle change de régime. Mais les révolutions osent saisir des murs ; elles n'osent pas revendiquer un symbole,

qui appartient au pays. Louis XI, roi qui savait tout, n'ignorait pas que les fleurs de lys étaient à la France seule et il écrivait : " Jadià leà enfanta deé Roy à ne portaient p aé leà fleuré de lyé qui sont a la France, maié seulement le Roy parce qu'il eét France". Le droit s'oublie ; il ne se prescrit pas. Le titre de Roi fut en d'autres temps le vocable politique du chef de l'Etat, vocable remplacé dans le jeu des évolutions par celui de F résident. L'un et l'autre ont le même droit aux armes de la fonction, aux armes perpétuelles de France. Les rois d'Angleterre savaient cela : quand ils se disaient rois de France, ils chargaient leur écu des armes de France.

La fleur de lys était le signe de France, avant la création des armoiries régulières, avant l'avènement du premier Capétien, qui prit la fleur en prenant le royaume. Cette fleur, qui est peut-être un fer de lance, peutêtre le trident de Neptune, peut-être la patte de coq inscrite sur le sable, ce fleuron trilobé, qui a toutes les forces mystiques d'un signe, doit rester à la France comme un bien précieusement immatériel, comme un joyau qui ne peut passer ni au feu des enchères, ni au feu des émeutes.

Que la république de France reprenne les fleurs de lys avec le même courage que montre la république allemande, en reprenant l'aigle de ses empereurs déchus. Car la république allemande a fait un règlement d'armoiries * d'or a l'aigle de éable ", avec toute la solennité de la chose.

Vainqueurs, osons faire aussi bien que les ennemis vaincus.

Jean de BONNEFON.

" Le gouvernement a choi<si comme armeà du « Reicb »

L'aigle noir sur fond or.

Il eét regrettable que la république ait oru

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oiàeau, maigre et la langue pendante. " Berliner Tageblatt, 2 5 Dec. 1919.

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