‹ Gazette du bon ton (volume 3)Chapitre 31 sur 43 · VOILETTES · texte numérisé non relu

VOILETTES

UAND on aime les dames, il faut aimer tout d'elles : ce qu'elles veulent bien nous en laisser voir, et ce qu'elles nous cachent. Et, par dessus tout, la manière qu'elles ont, l'une et l'autre, particulière à chacune, d'être, de paraître ou de disparaître. Point de salut hors ce principe. — Or, toute nue, la plus belle ennuiera bien vite : on en a trop tôt fait le tour. La sagesse des nations l'a dit : l'ennui naquit un jour de l'uniforme ôté. — Et les Chinois, qui s'y entendent, au plaisir, savent fort bien ce qu'ils font, lorsqu' ayant à donner un présent, ils l'enferment d'abord dans une boîte minuscule qu'ils placent dans une seconde un peu plus grande, laquelle est contenue dans une troisième, ellemême enfermée dans une quatrième, et ainsi de suite : à

défaire cette succession de cachettes et de liens, la curiosité se pique, l'agrément en est multiplié, et c'est l'impatience qui met son prix à la surprise. Il faut méditer ce très sage exemple.

C'est pourquoi, ma chère dame et amie, je vous trouve extrêmement coupable et malentendue aux choses de la volupté, lorsque vous paraissez d'emblée décolletée jusqu'à Schafïhouse (cf. chute du Rhin) — et que vous vous promenez les jambes nues — comme si c'était sur les boulevards qu'on s'en va pêcher la crevette. — Mlle Yvette Guilbert avait bien plus raison, avec ses gants noirs montants : elle ne montrait pas tout. Et aussi nos demoiselles qui dansaient le chahut, en 1890, dans leurs dessous à falbalas. On] y reviendra à ces franfreluches. — Vous êtes trop nue, Amélie.

Ceci pour vous dire qu'on ne saurait rien imaginer qui charme plus que la voilette — et combien un véritable ami des femmes est content d'en voir la mode revenir. — Rien de plus galant que la voilette. " Ah ! Led

premiers bauerd à travers la voilette ! " — Rien de plus prudent, aussi, les jours que l'on a quelque intérêt à n'être pas remarquée. — Rien de meilleur, en outre, pour le teint : car, après tout, ils nous ennuient, les hygiénistes qui veulent que la peau respire et ne jurent que par épidermes bronzés, halés, noircis... Un visage rosé, fragile, à qui sa délicatesse permet encore de rougir. . . eh !

n'est-ce rien ? — Protégez vos teints, mesdames. La voilette vous ira fort bien.

Comment la porter? Ma foi, libre à vous, du moment que vous en portez.

Ici encore nous vous laissons toute latitude — assurés que vous nous charmerez toujours par quelque invention nouvelle, imprévue, inédite. Voilette en dentelle, ou en tulle, ou en mousseline ; voile ou résille ; à fleurs, à pois, à ramages, en cloche, en cage, en abat-jour; sombre, légère, lourde, claire... A votre guise ! — Seulement, cachez le nez, les yeux, les oreilles ; ne laissez apparaître que la bouche, c'est assez piquant. Je veux bien que le nez dépasse,

mais à peine : cela dépend de lui. Mais de beaux yeux brillants à travers ce masque léger, ils ne manquent pas de douceur. . .

Au fait, prenez -vous -y comme bon vous semble, chères dames : car vous aurez toujours raison, avec nous, et de nous. Le mieux est de faire semblant de vous cacher, de vous soustraire à nos regards, à nos soins. Défendez-vous, accumulez les gardes ; un voile qui ne cache rien trouble cependant beaucoup plus que la vue sans restriction du plus beau visage . — A quoi sert-il donc, direz-vous, s'il ne cache rien ?

— Hé ! comptez-vous donc pour rien le plaisir de l'ôter ?

Nicolas BONNECHOSE.

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