LONDRES □ BIARRITZ □ NICE □ MONTE-CARLO
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everies sur mn Iraysage
E vous écris, Francine, au milieu des fleurs innombrables, près de la mer éblouissante. Sous la terrasse où je pense à vous, elle bat d'un flot continu des galets qui semblent de marbre, et, au plus loin de l'horizon, elle se confond tant elle est calme avec de ciel où l'on ne saurait distinguer la blancheur d'une voile du vol aigu de la mouette. Autour de la baie au flot métallique, un demi-cercle de montagnes forme un anneau de pierre rose et violette, ça et là diamanté comme d'une poignée de cailloux brillants, jetés à la volée, qui sont des maisons. Sous l'émail de l'azur, les citrons et les mandarines pendent aux branches immobiles. Un lézard court sur un balustre, et tandis que l'eau déverse au bord des rochers sa frange d'écume harmonieuse, l'air vibre d'un grésillement de chaleur et d'insectes. Parfois un souffle impalpable s'élève et retombe aussitôt, chargé de trop d'arômes, lourd d'avoir courbé trop de fleurs. Tout cela laisse au cœur un extrême engourdissement : c'est la volupté d'un précoce juillet, à laquelle on n'est pas fait encore, et qui étonne. La pensée en est submergée,
l'imagination recouverte : on ne peut pas rêver dans ce pays, Francine, et son implacable splendeur, pareille à celle de l'onyx, a je ne sais quoi d'inhumain. Seuls des philosophes ou des artistes épris de l'unique raison, comme étaient les Grecs, y pourraient vivre sans malaise ; mais le sentiment y est vite étouffé, la sensation pure y domine trop, et pour penser à vous, mon amie, au sein de cette dure lumière éclatante, il faut que je ferme les yeux.
Alors je vous revois, Francine : je vous vois dans votre jardin, pas bien loin de l'Oise argentée, errant sous les bosquets qui couvrent des allées pleines d'ombres légères... Là, Francine, mon cœur est resté. Là seulement, dans le décor réduit de nos humbles vallons, au bord de ces eaux transparentes, et sous ces arbres paternels, une nature affectueuse sait accueillir nos rêveries et nourrir nos goûts romantiques. Là notre âme trouve avec l'univers une harmonie à sa mesure, et la volupté n'y fleurit que d'un excès de sentiment. C'est le charme de l'Ile de France...
Nous sommes ainsi faits, Francine : une beauté rigide nous étouffe, et sans la grâce elle ne saurait nous émouvoir. Les spectacles désordonnés de la nature en imposent, mais ils ne peuvent nous parler. On ne respire pas aisément sur les
montagnes, la mer m'a toujours paru monotone, et la seule idée du Niagara ennuie. Mais le moindre vallon où vous aurez passé, chère Francine imaginaire, en conserve à jamais je ne sais quel sillage poétique et parfumé, qui nous le rend délicieux. Ainsi la pelouse où Nerval " sur une grande place verte encadrée d'ormes et de tilleuls " voyait danser en rond des jeunes filles et donna à la belle Adrienne cette couronne qui fit pleurer Sylvie. J'ai eu la mienne, dans le temps ; c'était au bord du Sausseron, qui coule à Nesles. Le ciel y est fin, sensible, un peu triste parfois, mais si léger à respirer I De modestes coteaux enserrent sans l'emprisonner ma vallée paisible : on y vit sans effort, et la vue y a toujours quelque coulée aérienne sur quelque nouvel horizon, où la pensée fuit. Ici, c'est un village, avec ses toits de tuile ; là une vieille ferme... un peu plus loin, une chapelle perdue dans les bois. Mais tout cela — petite ville riante, à cheval sur la rivière, long rideau de hauts peupliers au bord d'une route, lointains bleus ! — si mesuré, si humble, si à sa place ! Vous vous promenez, vous voulez rêver, seul, sans être distrait de votre amour, de votre chagrin : ce doux paysage s'efface. Il ne s'impose point, il n'a rien d'éclatant, de trop riche. Longtemps vous avez marché au milieu de lui sans l'apercevoir, tout en vos pensées. Voilà
que vous levez les yeux : il vous sourit ; vous le regardez : il vous charme. Ces bois, ces courbes délicates du terrain, ces collines gracieuses, ce vent modéré dans ces arbres tout pareils à ceux que W^atteau a mis dans les fonds de ses assemblées champêtres vous disent alors : " Mais oui... nousétions là ! Mais nous respections ta rêverie, ô notre frère humain, et tu ne nous voyais pas. Maintenant viens plus près de nous, écoute nos voix mesurées... Auprès de nous la pire tristesse devient supportable et finit même par ressembler à du plaisir, le bonheur dure plus longtemps, la vie ralentit sa marche rapide. Ici le cœur s'épanouit... "
Francine, il ne faut pas vivre comme des étrangers dans le monde, indifférents au décor qui les enveloppe, et le considérant sans sympathie. Des fils secrets nous Kent à toute chose, et c'est aux poètes qu'il appartient de nous les découvrir. Vous le sentez confusément, dans votre jardin^ et quand, à minuit, accoudée à votre fenêtre et mesurant l'espace immense où tout se confond, respirant l'odeur du chèvre-feuille qui semble l'haleine des nuits, vous envoyez en souriant un baiser au rossignol qui va chanter — non, vous n'êtes pas ridicule. Ou bien nous le sommes tous les deux.
Emile Henriot.