LES BEAUX BRAS
N ce lit de repos où il vous recevoir, vous êtes belle assurément, madame. Mais je voudrais vous dire pourquoi.
Et las de louer vos yeux et votre visage, ainsi que votre long pied léger, par-dessus toutes les beautés de ce " corps féminin qui tant est tendre ", je louerai en vous, même immobile, la beauté du mouvement. Il faut donc que je chante d'abord celle de votre bras. Cbose admirable, songez-y, qu'il vous suffise de déplacer à peine votre épaule ou la main pour trahir au regard la nuance de vos pensées !
Qui reposait tout à l'heure infléchi sur le coussin moelleux c'était votre bras droit, pareil à celui de la Danaé de Naples. Aucun
plaît tant de
peintre n'a jamais peint le bras féminin avec plus de bonheur que le Titien. Vous vous êtes soulevée, toute rose, parce que je faisais de vous un tel éloge, et d'abord vous avez porté sur votre bras, le même, tout le poids de votre être, à peu près comme la belle personne qui représente Y Amour profane, puis, touchant vos cheveux, et ressemblant déjà à l'une ou l'autre des Vanitéd, vous avez jeté sur un lointain miroir, parfaisant la ressemblance, ce
beau regard variable : inquiet, clairvoyant, heureux avant que de se perdre dans une rêverie.
Et je me suis pris à rêver moi-même, songeant amèrement que je ne vous verrais
jamais les bras de
la Aîadeleine repentie (qui est à Florence), refermés sur sa beauté.
M. ai s vous m'avez fait signe que non, vou s m'avez dit que vous vouliez une parole plus utile, puisque c'est aux femmes de Botticelli qu'il vaut mieux vous comparer, comme cette héroïne de M. Marcel Proust.
Ecoutez -moi, pourtant ! Ni cette
Danaé que je disais ni YAntiope du Louvre ne sont si grasses que le goût que vous avez avec tout notre siècle se doive alarmer, et la hanche a bien chez elles cette ligne effacée que vous préférez. Considérez aussi qu'il se pourrait un jour, et plus tôt que vous ne croyez, peut-être, qu'une variation de la mode vous donnât un autre goût :
celui d'une beauté plus épanouie et, pardonnezmoi, plus divine.
Alors le Titien vous sera un répertoire
inégalable, H dont vous me remercierez, si vous vous rappelez encore que
j'en fus IWenteur. Alors, comme aujourd Hui, la terre n'ayantpas cessé de tourner vous prendrez le même plaisir, Eve à draper d'étoffe le beau bras que voilà a Je laisser deviner sous le voile, à lé cacher dans la gaine d'un riche manteau,
à imaginer, pour dire enfin le petit mot que vous attendez, la belle forme d'une manche.
Cœur avide, vous ne vous contentez pas d'une seule, au dessin arrêté une fois pour toutes et servant à toutes fins !
C'est de mille manières qu'il vous plait de le vêtir, ce bras sans défaut, ou de le laisser paraître comme Dieu vous le donna.
Quand vous le couvrez vraiment, vous voulez que ce soit d'une manière imprévue, si possible, et qui satisfasse à plusieurs conditions apparemment contradictoires, comme d'étonner tout le monde sans choquer nul connaisseur, et de bien dérober le plus souvent ce qui doit pouvoir soudain jaillir, nu comme un bijou, libre, flexible et charmant, "poly, souef, si précieux".
. . . Pour ne plus rien dire de la main parfaite, semblable (vous voyez que je songe à vous plaire) à celles que dans le Printemps de Botticelli deux des trois Grâces joignent en dansant.
Eugène Marsan.
Du sable, de la volupté, de la
mer
A Merl Dans son enthousiasme romantique, Michelet prétendait que nous en venions tous.
Ce n'est peut-être pas la raison pour ^
laquelle beaucoup d'entre nous ont ^^
envie d'y retourner dès le commen- ^î "\
cernent de juillet; certainement il y a des motifs peut-être moins profonds, mais plus plausibles à cette attirance. Et cette jeune femme qui nous faisait cet aveu naïf : — « J'aime la mer parce que c'est une très belle salle de bain avec beaucoup de monde autour » — cette jeune femme nous livrait un argument qui vaut bien les autres,' et pour lequel Amphitrite, épouse de Neptune comme on nous l'a appris dans notre enfance, aurait bien tort de se fâcher. Les jours où elle se met en colère, espérons que c'est pour des causes plus valables et moins subtiles.
Mais, à bien y réfléchir, d'où vient cette habitude de s'installer en groupe au bord de la mer et pourquoi là plutôt qu'ailleurs Nous pensons que la première fois cela dut se faire de la façon suivante : d'excellentes gens étaient partis à l'aventure et marchaient droit devant eux ; nous ne savons s'ils étaient décidés à aller très loin, mais à force de marcher
ils arrivèrent jusqu'au rivage, et comme ils n'avaient pas de barque ils furent bien forcés de s'arrêter. Le sable était fin, le climat était doux, tempéré, l'air agréable et sain; ils restèrent là quelque temps après y avoir planté leur tente et dressé quelques cabines de bois pour les protéger, la nuit venue, contre les rigueurs du large. Ils ne furent chassés de cette douce villégiature que par les intempéries, qui étaient revenues avec l'approche de l'hiver, et le besoin de subsister en travaillant, car ils avaient peu à peu mangé les réserves nécessaires à leur expédition.
Pourtant, comme ils s'étaient trouvés .. / très bien sur ce sable et devant cette eau,
ils y revinrent l'année suivante, vers la même lune, et y demeurèrent tout de même. Les jeunes femmes avaient pris l'habitude d'aller le matin livrer leurs corps aux vertes caresses de Nérée, les hommes allaient recueillir au fond des mares des bêtes savoureuses à manger et, l'après-midi, les uns et les autres jouaient à des jeux où ils exerçaient leurs corps souples. Les bains de mer étaient créés ; il n'y manquait ni la tente, ni la cabine, ni les distractions. Il est vrai qu'il y manquait encore le baccarat et le cinématographe à l'heure du bain, mais l'ingéniosité des humains est telle que ces éléments, indispensables à la prospérité et à l'agrément des plages, ne tardèrent pas à y être installés.
Notre explication vaut ce qu'elle vaut, mais elle a le mérite d'être très naturelle. En somme, quand nous allons à la mer, nous marchons jusqu'à l'endroit où nous sommes bien forcés de nous arrêter, où l'eau clapotante semble dire raisonnablement au train ou à l'auto : « Cela va bien comme cela, je ne vous conseille pas d'essayer d'aller plus loin», et nous descendons. Et si chaque matin nos femmes, nos amies, nos sœurs, nos maîtresses essayent d'aller un peu plus loin, après s être préalablement déshabillées et avoir revêtu un costume qui ne les gêne pas dans leurs mouvements, elles vont,
-TTrr-
en effet, toujours un peu plus loin dans l'inquiétante coquetterie et la provocante nudité, mais guère dans l'océan, et elles reviennent bientôt sur la terre, leur véritable élément, et qui est vraiment douce et fine en cet endroit où elle semble à sa naissance. Ces nymphes s'y allongent, comme de petites reines dédaigneuses, et demandent au soleil de les sécher lentement, de leur faire une peau brune et ferme. Puis, dans une de leurs mains, négligemment, elles prennent une poignée de sable qu'elles laissent couler peu à peu entre leurs doigts menus, pour montrer à ceux qui les contemplent le symbole du temps nécessaire à la conquête de leur cœur (lorsque le sable est tout à fait retombé, avant la fin de la saison, l'œuf est à point).
Quand la mer a recouvert de son manteau toutes ces blanches épaules, tous ces corps qui s'offrent avec de petits frissons, elle a fait d'un même coup toutes ces âmes semblables ; il n'y a plus de libertines, d'inénues, de vierges, sous le flot il n'y a que des femmes ressentant l'étreinte forte et totale de Tonde. Si elles ressentaient en outre l'ivresse de la dissimulation physique, elles y demeureraient longuement ; mais,
par un grand désir de se elles n'y restent pas ensequ'aux épaules, émergent torse, ou bien taquinent de du pied la traîne blanche la déesse. Et pour être
travaillées montrer , velies jus de tout leur la pointe et bleue de
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séJ
Parfois elle *- chanson des
et regardait nacres si elle n'allait point y leuse, celle qu'y déposa tomber une larme, un Cette jeune créature lèvres avaient le goût Non, ce n'était pas l'avons rencontrée.
ressorties de la sorte, aux yeux de tous, elles sont tout de suite et si rapidement redevenues ce qu'elles étaient, physiquement et moralement, que cela n'est même plus une distraction de le chercher, et que c'en est dérisoire de facilité.
Entre tant de beautés, nous n'en avons connu qu'une qui aimait beaucoup la mer et l'aimait comme on doit aimer : en secret. Souvent ell allait s'y plonger à l'heure où les ombres la préservaient des regards, ou bien encore elle s'allongeait à l'abri d'une petite baie, toute seule, loin des humains, et se laissait caresser par les vagues jusqu'à temps que les plantes marines, le glauque varech et tous les fucus pélagiens lui aient fait un vêtement d'algues ruisselantes.
écoutait la coquillages au fond des
découvrir la perle merveilla déesse en y laissant jour qu'elle était triste, était ardente et ses du sel.
à D eau ville que nous
Gérard BAUËR.
îiouterie
Iéticn
t E modem- dty le avec lui, les houx et du gui, consciente de sa renoncer à la La bijouterie un commerce, et de ce temps ne à l'art. L'ouvrier artisan), d'un tra système Taylor, d'autre part d'in œuvre des soucis rudimentaires prix, les qualités
ayant sombré et, bijoux inspirés du l'époque, comme stérilité , semble bij outerie d 'art .
devient en efïet un commerçant songe plus guère (qui n'est plus vail promis au n'a plus le temps dure dans son d'esthétique si qu'il soient. Le intrinsèques des
métaux et des pierres tiennent lieu de style, et l'invention se satisfait du sertissage des poils d'éléphant.
Il n'est donc pas étonnant que les gens de goût (il en est encore), demandent à d'autres civilisations ce que leur propre civilisation leur refuse, ni que les bijoux nègres, d'une naïveté
brutale, et les bijoux indous, chinois et japonais, taraudés d'une sensualité minutieuse, ne fleurissent en notre Occident desséché.
Il n'est pas étonnant également que cet apport féconde certains de nos artistes en décoration minuscule, ni qu'un Roger Foy puise, dans l'étude des fétiches africains et des pendentifs de jade et d'ivoire conçus au plus profond de l'Est, les éléments d'une renaissance contemporaine de la bijouterie. Considérez tels pendentifs issus de l'ingéniosité de cet
masque sévère et soulignent les yeux ceux de la bouche
artiste. Voici un creusé. Les rides qui clos, les plis du nez, stylisée en largeur, sommeil hiératique de Pâques, décrite Pacifique avec granitiques et mées des têtes de dieux telle que les natu maintenant de leurs noms Un cadre dé l'esthétique taie accom heureusement
se figent en un d'idole barbare. L'île par Loti, surgit du ses falaises basaltiques argigantesques ment anciens rels ont perdu tout souvenir et de leur culte, coupé selon extrême-orienpagne très cette face
étrange endormie pour toujours dans l'énigme de quelle préhistoire.
Dans cet autre pendentif moins sobre, moins pur, la sculpture s'affirme aussi barbare mais plus tourmentée, plus riche peut-être. L'imagination en rêve s'y donne fibre cours ;
une frayeur religieuse dut courber bien bas les fidèles primitifs devant cette tête aux oreilles décollées, surmontée d'une sorte de tiare dont on souhaiterait qu'une théographie moins imparfaite nous expliquât le sens .
L'esthétique des pendentifs d'ivoire de Roger Foy est toute différente.
Ici l'artiste nous convie à une volupté purement rétinienne.
Dans la tranche d'ivoire ajourée fantastiquement, la ligne blanche s'infléchit et se tord comme un caprice compliqué. Mais un
axe vertical coupe exactement par le milieu le pendentif et, la gauche répétant exactement la fantaisie diabolique de la droite, une figure naît, presque harmonieuse.
N'était cette symétrie, ces pendentifs * mériteraient de s'appeler bijoux-Dada.
N'y retrouve-t-on pas ces imbrications de lichens, gravées sur bois par Arp, et dont Francis Picabia aime à parer ses élucubrations dites poétiques?
C'est par contre un humour carrément britannique qu'inspirent les broches et les breloques de Roger Foy. Là, l'artiste voulut rire et faire rire, et ses bijoux sont des bijoux de vacances, propres aux chandails et aux mèches folles. IVLétis grotesque des deux plus grotesques oiseaux : le pélican et le toucan, l'oiseau de Roger Foy se perche sur la broche ; il y médite ou se chamaille avec son frère, pour mieux faire rire la jeune fille qui le portera ou le regardera.
Toute la fantaisie de ces bestioles ne m'empêchera pas de leur préférer les pendentifs barbares et hiératiques dont j ai parlé d'abord, et que certaines robes ultra-modernes et la mélanophilie enragée de ce temps inviteront au voyage sur
la houle calme des poitrines. T ^
* Jean DERNIER.
ODES TCEECO-SLOVAQUES
OU S voyagions en Roumanie, l'année dernière. La Transylvanie, le Banat et le Torontal n'eurent bientôt plus de secrets pour nous. Nous étions là-bas en mission, comme tout le monde ; et si la Conférence de la Paix n'a pas tenu un meilleur compte des sérieuses observations que nous lui rapportâmes de ce périple, ma foi, il n'y va pas de notre faute. Revenant de ces contrées lointaines, nous nous disions d'ailleurs qu'il aurait mieux valu y envoyer une modiste que des diplomates : elle en aurait au moins rapporté de fort jolies idées pour nos belles dames. Nous nous souvenons en particulier d'un soir à Siliste, petit village perdu au milieu des rudes Carpathes ; ces
montagnes ont de belles gorges, et leurs habitantes aussi. Pour nous honorer, on avait convié un grand nombre de ces dernières ; et elles étaient venues dans leurs atours de fête. Elles dansèrent. Ce fut charmant. Elles dansèrent aux sons de la viole et du tdamhuium les gracieuses danses de leur pays, la bora et YLnverùta, Xhategana, la romana, auxquelles nous prîmes part, au milieu de ces robustes paysannes dont la taille est cambrée et l'œil merveilleusement noir. . . Elles étaient vêtues d'un petit corset
de velours qui découvre au-dessus des seins la chemise brodée de fils d'or et de beaux dessins colorés, dont les manches bouffantes dessinent d'abord les épaules, très fidèlement, avant de s'évaser en larges plis, comme on en voit aux longues italiennes de Véronèse et du Titien. Leurs jupes courtes tombaient en mille plis bien droits, blanches, et sur lesquelles tranchaient devant et derrière des tabliers aux couleurs crues. Et sur le dos de ces belles filles flottaient les //
franges de l'écharpe de ^
soie noire dont elles coiffent leurs cheveux. Ily avait aussi des vieillards, poliment descendus des montagnes afin de recevoir l'étranger venu de si loin. Ils portaient une sorte de tricorne évasé, la petite veste courte, sans manches, ouverte sur la chemise décorée de broderies polychromes qui dépassait la ceinture de cuir et ballonnait autour de leurs reins, à la manière d'un tutu. Quelques-uns n'étaient vêtus que de la touloupe antique, faite de peau
de mouton, la
laine en dedans, la peau en dehors. Des soutaches noires couraient sobrement sur ce cuir longuement culotté ; sur la poche de droite, on lisait le nom brodé du propriétaire de ce bel habit ; et sur la gauche, la date vénérable à laquelle il avait été confectionné.
Et nous, devant ces charmants costumes, sigraves et sigais à la lois, nous avions honte de notre veston droit et de nos pantalons dépourvus de style... Nous souhaitions que quelque peintre de chez nous rapportât quelques
modèles de ces vêtements si jolis, dont les éléments décoratifs pourraient être si aisément utilisés pour le renouvellement de nos modes occidentales.
Tout est heureux dans la façon que ces paysannes ont de s'habiller : riches couleurs, arabesques hardies, formes amples au large dessin, variété de l'ornement, — quelle ressource pour nos amies parisiennes !..
JMais il paraît que c'estfait : elles seront désormais tchéco-valaques, bessarabiennes, moldaves et transylvaniennes, pour le plaisir de nos yeux et le contentement de leur fantaisie...
Quel pessimiste assurait donc que nous avions perdu la paix? Voilà déjà la question des Balkans résolue ! Et
rue de la Paix, justement. jéSSÉk tvt- i
JNicolas