Gazette du bon ton
Te l'ai rencontré ce soir. Il revient, chaque année, avec l'automne, quand l'auberge est vide et que les peupliers montent, autour de son tombeau, comme de minces fuseaux d'or. Il revient quand la nature, après tous les sacrilèges, tous les viols de l'été, est enfin seule à nouveau.
Il marchait au bord du lac, à petits pas et son habit était de la couleur des feuilles. Il est tellement chez lui dans ces lieux, ses amis ont si bien pris l'habitude de le chercher à chaque détour d'allée que, ni l'un ni l'autre, nous n'avons paru surpris de nous rencontrer.
Le lac dormait; le clapotis d'une poule d'eau troublait seul le silence. Au-dessus de la masse sombre des arbres, dans le ciel tout clair, passa le triangle d'un vol de canards.
Nous nous assîmes, sur l'herbe, près de l'autel de la Rêverie qui semble résumer toute la philosophie de son temps.
Et il parla : « Ermenonville est le plus beau séjour du monde, le seul peut-être où je puisse revenir et rêver en paix.
Où irais-je en effet ? Les Charmettes sont envahies par les touristes. Montmorency est trop près d'Enghien. Quant à Genève, une assemblée bavarde et vaine, mais aussi autoritaire, a remplacé ma vieille république calviniste. Tandis qu'ici ! Ma mémoire est pieusement conservée. Ma statue est médiocre, mais elle s'abrite à l'ombre frémissante d'un tilleul. Le curé, à force de vivre dans mon souvenir, a fini par me ressembler d'une façon prodigieuse, si bien que tous les dimanches, c'est le Vicaire savoyard qui paraît monter en chaire.
« Monsieur de Girardin, qui planta, suivant mes principes, ce parc enchanté, a été remplacé par le plus aimable des princes. Je ne suis heureux qu'ici. Ici seulement je redeviens l'Homme de la Nature ».
Sa voix était grave, un peu alourdie d'accent provincial. Il se leva bientôt et monta vers ce temple de Philosophie d'où l'on découvre, le jour, un paysage d'arbres et d'eau. Et je suis resté, sur le gazon, à écouter les trompes de chasse sonner
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leurs plus belles fanfares, le Point du Jour, la Reine ded Landed, la Calèche ded Damed.
Délicieux, adorable pays, où le fantôme de Jean- Jacques frôle l'ombre exquise de Sylvie — où les âmes tourmentées s'attendrissent au contact de la plus riante nature qui soit, nuancée d'ombres douces, égayée de claires fontaines — où les dures cervelles genevoises puisent au ciel de France la légèreté %t l'harmonie.
Ce pays, il l'a aimé, il en a compris la grâce, — ce pays qui n'a pas changé, depuis qu'il y achevait sa vie misérable et superbe.
Tous les ans, quand vient le Mai des JMugu ets, on danse sous les arbres du parc ;
*te/m/p££.
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les violons jouent des rondes et les compagnons du tir à l'arc criblent de flèches de rudes paillassons. Les filles sont fraîches; les yeux luisent sous les paupières baissées ; des robes blanches passent et repassent...
Pays d'amour, pays d'éloquence — vins d'honneur, à la mode d'autrefois — arbre de la Liberté, tout fleuri de drapeaux — harangues enflammées, discours cadencés et sonores du prince-maire qui a vaillamment gagné, à la guerre, le droit de parler haut, devant la pierre des héros. — Pays d'éloquence, pays d'amour, pays de sacrifice — pays de paix aussi, surtout, où elle semble plus douce qu'ailleurs... pays où j'ai fixé ma vie. . . Robert BuRNAND