SERGE HINDOUE
N° 2 de La Gazette du Bon Ton Année 1922. — Croqu'u N° XVI
AMERI
CAINES
/Caroline, de Boston, Mary, de Phila- ^-^ delphie, Doroty, de New-York et vous toutes qui avez traversé les mers pour venir prendre une tasse de thé au Ritz, avec des buiu grillés et de la marmelade, comme je
vous aime ! Je ne comprends pas cet absurde chauvinisme : " Paris aux Parisiens "", Car enfin si vous n'étiez pas là, Caroline, de Boston, Mary, de Philadelphie et Doroty, de New-York, Paris ne serait pas Paris et je ne le reconnaîtrais plus. C'est bien grâce à vous qu'il y a ce bruit de volière dans la galerie, que les maîfcres-d 'hôtels sont encore un peu respectueux, que le bottier d'à côté fait des souliers pointus à talons rouges et que ce jeune homme, cintré par le tailleur du quatrième (même place), ne désespère pas d'avoir un jour sa Rolls devant cet hôtel où il arrive à pied. Doroty," vous souvient-il de la saison passée où je vous ai accompagnée rue de la Paix et où j'ai vu défiler, tour à tour, à l'automne, toutes les collections d'hiver? Chaque nouvelle robe, lisse et sombre, qui pouvait plaquer à souhait vos hanches plates, vous excitait. Et vous disiez :
— Celle-là est réellement très jolie. Les modèles qu'on nous envoie à New-York sont différents.. Ohl la taille baisse... comme le dollar... Vraiment vous allez encore baisser la taille, Madame la couturière ?
Puis vous êtes repartie pour New-York. J'ai reçu des lettres où vous me racontiez des réceptions, qu'il faisait très froid à Riverside-Drive, et que les derniers mariages où vous aviez assisté étaient extraordinairement magnifiques. Un jour, vous avez annoncé votre retour, Doroty. Je vous retrouve, avec une peau de panthère sur les épaules, un chapeau bien enfoncé dont le voile ne laisse voir que votre nez mince et votre menton volontaire. Vous revenez au seuil du printemps comme un oiseau habituel et vous relancez dans la volière de la place Vendôme votre pépiement coloré :
— ■ " Oh ! vous êtes très bien cette fois ; vous avez un visage plus gonflé que l'an passé. Vous êtes reposé n'est-ce pas?.. Oh! si vous saviez comme il faut que j'achète des choses! Et le théâtre? On joue de belles comédies. Il faut y aller. On a écrit que Mlle Renouard était si bien vêtue!... Qui l'habille?.. Il faut lavoir. Mon mari est réellement très occupé, il est resté aux affaires. Il ne viendra que dans deux mois... "
Les désirs qui s'étaient assoupis derrière votre front à New-York, réveillés par Paris, se bousculent et sortent sans ordre avec de petits cris. Ce sont ces désirs couvés outre-mer qui font tant de bruit autour des tables à thé, se cognent aux vitres ensoleillées et égayent nos vieux cœurs. Vous nous distrayez, Caroline, Mary, Doroty, avec de belles images. Vous dites : — " Mon frère est demeuré dans le Sud où il a une ferme avec soixante-dix mille canards et cent vingt mille poules " et l'on évoque une immense omelette dorée couvrant un département. Vous ajoutez : " Mon époux est à son building ". Et un gratte-ciel se dresse aussitôt avec ses trente-deux étages de téléphones, de
globes laiteux, de dactylographes aux lèvres d'enfant, jouant leur symphonie de chiffres sur leur petit orchestre Remington. Vous nous entraînez chez le bottier et on reconstitue, rangés dans la malle spéciale, les quarante et une
paires de souliers effilés que jamais une tache de boue ne ternit. . . (Comme vous m'avez méprisé un soir où je n'ai pas trouvé de voiture quand la vôtre était indisponible!..) Caroline, Mary, Doroty, un printemps sans vous ne serait plus un printemps de a, Paris... Eh quoi? vous ne m'apprendriez
plus que ce grand garçon aux épaules athlétiques, à la mâchoire glabre , est le fiancé de la maigre Bessie dont les parents sont les rois de l' Arizona, qu'il est lui-même , — », - très riche, mais qu'il parle mal avec un horrible
| accent ; vous ne me conduiriez plus chez
l'antiquaire pour trouver un paravent étroit et haut en laque rouge (ce qu'on ne trouve pas) ; vous n'auriez plus pour moi ces prévenances, ces attachements d'une saison et tout en même temps c&s Jfirtd multipliés qui me donnèrent les premières fois l'envie de I vous battre • — ce que je ne lis pas, crainte
1 de votre passion. Eh quoi, je ne participerai
plus à vos courses gaspilleuses, je cesserai de connaître la mode selon votre goût, les portiers stylés, les magasins ordonnés et je ne tournerai plus vos portes de magasinscoffre-fort, ô Cartier ! ô Lacloche I
Caroline, Mary, Doroty et vous toutes si réfléchies dans votre folie, je vous aime. Lorsque je vous ai offert un livre vous ne l'avez jamais coupé, vous ne m'en avez jamais parlé.
>omme c e
st de
Gérard Bauër.
vxentil V^oq licot JVLesaames
/^'est une vieille chanson de France qui nous revient à la mémoire, tous les ans, aux premiers beaux jours : fine, et tendre, et printanière, une chanson pour petites filles d'autrefois, quand il y avait encore des enfants : >*£uMP£>
J'ai descendu danà mon jardin Pour y cueillir le romarin...
Gentil coq' licot, meédamej, Gentil coq' Licot nouveau...
Voyez-vous bien le paysage? Un joli pré, bordé de peupliers tremblants, avec un clocher dans le fond, çfô§** barrières blanches autour des pâturages, un fin ruisseau entre des saules, et sur le tout un ciel limpide où glissent de légers
moutons. Il y a des jeunes filles, descendues du château voisin, qui baguenaudent en attendant l'heure du thé.
L'une herborise, l'autre court après les premiers papillons, et, dans son petit filet de gaze verte, si elle attrapait l'oiseau bleu ? La troisième pêche à la ligne dans le ru bruissant, où, à travers l'eau transparente, elle voit les goujons malins virevolter par bancs frétillants, et filer la truite indocile.
Le jour est trop clair, elle ne prendra rien. Mais l'eau est jolie, avec ses replis qui la moirent et ses gentils cailloux polis. Près de la
patiente pêcheuse, l'indolente Délie, qui aime à ne rien faire, entretient de vagues pensées. C'est à savoir si son cousin le hussard viendra passer sapermission aux champs. — « Ça ne mord pas, répond Passerose : ils viennent regarder le bouchon, et. . . bon ! voilà ma ligne embrouillée. . . ! » — Et Délie : « Ils sont tous les mêmes. Il y a un tas de femmes dégoûtantes dans ces garnisons... »
— « C'est très amusant, dit Franchie. On fait deux pas sur le côté, puis un corte, mais imperceptible, presque sur place ; une intention... Et puis, à la volonté, un pas de double... » — « Moi je ne danse plus, explique .Mary. Depuis que l'archevêque a défendu le shimmy... Il n'y avait que cela de drôle. Maintenant, autant la polka! »
— « Où est Suzon ? »
— « Elle écrit à son fiancé. » — « Franchement, il te plairait, toi . » — « »
— « Et Silvanire ?
On ne l'a
pas revue
depuis le déjeuner... » — « Elle fait bande à part.
Une idée comme ça. Elle dit qu'elle ai solitude. Tout à l'heure nous la retrouve sur la terrasse, un livre à la main. Elle beaucoup, c'est une pose. Moi, je trouve que lire, c'est d'un genre ! . . . »
Bras dessus, bras dessous, voici Juliette et Simone. Elles passent, en parlant àvoixbasse, échangeant les secrets du cœur. Vous voulez savoir à quoi rêvent les jeunes mies? — « ...de mousseline de soie, avec des manches bouffantes, le fichu croisé. . . on voit
les épaules... » — « Kt lui? » — « Le mariage s'est fait à la
campagne. . . il était en gris. . . mais tu sais, j'étais très émue, et. . . »
Voilà la cloche au loin. C'est pour annoncer le goûter.
Les jeunes filles rentrent doucement au bercail. Silvanire est
venue les attendre à la petite grille. Elle est appuyée sur la
balustrade, entre deux troènes. Mince, blanche, toute claire
sur le grand ciel pâle. Il y a longtemps qu'elle cherchait cette
attitude. Elle est, ma foi, très réussie. Quant à savoir ce
qu'elle pense, Silvanire...
Gentil coq'licot, meédanieà, Gentil coq'licot nouveau !
Nicolas BONNECHOSE.
MBRELLES ET CHAPEAUX
ip\ANS Aristote, au célèbre chapitre des chapeaux, savoir s'il
y est fait mention de cette querelle des grands, petits et
moyens chapeaux qui préoccupa quelques bons esprits sans
compter tant de têtes folles; et savoir, surtout, ce que pensait
sur la question ce grand philosophe ? Ce qu'il y a de certain, c'est que le chapeau de JMlle de M.ontpensier, s'il eût été moins grand, comme l'a dit, paraphrasant Pascal, M.. Henri Bidou, la Fronde était peut-être évitée. Sujet pour les historiens d'établir les rapports qu'il y a entre la taille des chapeaux et la tête qu'ils renferment, et de rechercher si la grandeur de ceux-là ne s'exerce pas en raison inverse du volume de cervelle coiffée, comme il semblerait résulter d'exemples illustres : Louis XI, par exemple, et Napoléon Ier, ces grands esprits qui portaient de petites coiffures, opposés à François Ier dit « Foi-de- Gentilhomme » qui en portait d'immenses.
JVloi, je suis avec les grands esprits pour les petits chapeaux. J'ai calculé mathématiquement que le maximum de surface découverte était toujours fonction du minimum de volume couvrant. Et je dois l'avouer : ce que j'aime le mieux dans les chapeaux, c'est le visage qui est dessous.
Croyez-moi, vivent les petits bords ! Un chapeau qui me cache les yeux de la femme que j'aime n'est pas un chapeau ; c'est un bourreau. Quand je veux embrasser ma maîtresse et que je suis obligé, pour trouver ses lèvres, de renverser sa tête en n'évitant qu'ainsi les embûches d'une cruelle armature, je constate avec les philosophes que la grandeur est souvent un obstacle à la félicité.
Que si le soleil arde cet été, ne regrettez pas pour cela vos grands bords ! pour quoi donc sont faites les ombrelles ? Renonceriez - vous à balancer et promener dans les nues rajeunies et bleues ce drapeau de] l'élégance, ce gonfalon de votre grâce porté jusques aux cieux au-dessus des têtes, par les plaines de Chantilly, les champs glorieux d'Auteuil, Longchamp, Maisons- Laffitte, toujours sur le chemin de l'honneur et de la victoire?..
N'abandonnez pas, ô porteuses de grâce, vos brillants étendards qui savent au besoin
(ce que feraient malaisément les nôtres) devenir armes offensives, comme il advint en l'un de ces champs de bataille dont nous parlions plus haut de l'ombrelle de M.lle Jane Renouardt. Klle trouva, rompue, dans le premier choc une fin mémorable. Ce sont de moins héroïques ombrelles que nous vous proposons aujourd'hui. Assorties au chapeau, cela est pour environner d'un charme double, par la répétition et l'allusion, votre visage. A moins que vous ne préfériez de mettre, comme ci-dessous, votre ombrelle sur votre tête.
de Vaudreuil.
LA GUERRE A TORQUATE
1ES pages suivantes concernant les singularités de L'Ile Torquate — celte île À assez délicatement potée sur l 'eau — ont été égarées et retrouvée*) dans des circonstances assez communes en ce temps ou l'on perd familièrement sa fortune dans une voilure automobile de louage. Ces pages ayant paru inutilisables a la personne qui les trouva, celle-ci, espérant une récompense que nous oubliâmes de lui offrir, céda, en nous les rendant, a un geste assez humain. Dont acte.
La guerre à Torquate s'améliore d'année en aènée. Elle n'interrompt point la vie publique et pour l'ordinaire attire, à proximité du champ de bataille, les plus extraordinaires baladins que l'on puisse imaginer.
A Torquate, la guerre est toujours civile. On la considère comme une grande fête nationale qu'il faut célébrer une fois l'an pour satisfaire aux goûts traditionnels des hommes et pour enrichir annuellement l'histoire du pays d'une page où l'on célèbre les qualités d'endurance de la race, son courage, son énergie et son aptitude à profiter des plus récentes découvertes de la Science.
Durant toute l'année, l'ingéniosité des savants de Torquate s'applique à découvrir des appareils extraordinaires, uniquement dans le but de servir à la mise en scène de la lutte,
car pour d'autres buts ils sont inutilisables. La malice du jeu consiste à donner aux adversaires en présence des appareils perfectionnés d'une incomparable beauté plastique, mais dont personnne ne connaît l'usage. Ces appareils adroitement posés dans les champs, aux abords des places fortes que l'on reconnaît aisément grâce à des signes conventionnels et aux descriptions littéraires des feuilles locales, font pâmer d'admiration les amateurs d'héroïsme et leurs épouses.
A Torquate, l'armée est représentée par deux soldats, portant chacun un costume différent : les deux ennemis. Ce sont eux qui font la guerre. Ils sont entretenus avec le produit des souscriptions nationales et des aumônes déposées dans des urnes spéciales, en forme de tirelires que l'on casse avec enthousiasme le jour de la déclaration de guerre.
Pour déclarer la guerre, on place les deux soldats dos à dos, l'un tourné vers le nord, l'autre vers le sud. A un signal donné, les deux adversaires partent chacun dans leur direction, avec un air inspiré qui donne à cette cérémonie banale une allure farouche d'une poésie saisissante. On les abandonne à leur sort et les réjouissances s'organisent. L'arrière, représenté par toute la population de Torquate, en profite pour se livrer aux jeux les plus divers. Des acrobates sillonnent le ciel de même que des étoiles filantes, et des danseuses tournent sur les
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prairies, leurs jupes arrondies comme le dôme d'un minuscule manège de chevaux de bois. Des musiques éclatantes rythment l'allégresse populaire et bourgeoise. Parfois les réjouissances prennent un aspect confidentiel et les habitants du pays méprisent tout ce qu'on a pu leur conter de bien sur la pratique des bonnes mœurs. C'est durant l'époque de ces saturnales que les familles les mieux unies se désagrègent pour se reconstituer par la suite sur d'autres t) plus au goût du jour.
JVLais les deux guerriers, sur le seimer de la guerre, après une journée de marchjg: dans la direction qui leur fut indiquée, c^fiptmencent réellement à s'intéresser à la question^ ils se cherchent. Car tout est là. A Torquate, la régie, du jeu de la guerre consiste à chercher son adversaire. Toute la population se met de ce jeu. On prend parti, tantôt pour le bleu, tantôt pour le blanc.
avez-vous pas vuj
demande l'un, je crois bien
— " Oh I dit un quidam, l'avoir vu derrière cette maison."
L'on rit. Car en temps de guerre, on rit facilement, et tout devient spirituel. Et les deux aventuriers, sans armes, se poursuivent. La sueur ruisselle le long de leurs joues; ils s'arrêtent souvent pour casser la croûte et chercher une cachette avantageuse afin de sommeiller en paix, avec la certitude de n'être point découvert.
Il suffit de ces deux hommes qui se cherchent
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pour exciter toute la vie sociale d'un pays. L'un arrête les trains en marche d'un geste s'il pense trouver dans un compartiment son adversaire, l'autre pénètre dans la chambre où Adèle repose du sommeil de l'innocence. Les parents l'accompagnent d'ailleurs une lampe à la main.
Et la campagne se poursuit aux sons des accordéons, des orgues et des ocarinas. Un bruit merveilleux ébranle l'île qui tourne sur elle-même comme un manège, dont on ne ménagea point l'or dans la décoration.
Jusqu'au jour où l'un des deux ayant trouvé l'autre par surprise, la guerre est terminée. Alors le vaincu endosse le costume du vainqueur. L'île arrête sa giration, les musiques se taisent, et tout redevient comme c'était avant, aussi calme, aussi pur, avec des chants d'oiseaux d'un archaïsme délicat.
Pierre Mac Orlan.