ETOFFES
ou SYMPHONIE DES TISSUS
Les belles étoffes se marient aux parfums dans la mémoire des joies subtiles. Leur commune superfluité les rend également nécessaires à l'harmonie du corps et à sa souveraine liberté. Le parfum est l'évaporation de la chair désirée, et en même temps, par je ne sais quelle contradiction troublante, il est le halo matériel de la grâce et comme son alourdissement. Pareillement, les étoffes rares sont le parfum de la toilette, le libre commentaire de ses lignes, elles l'enlèvent et la libèrent dans l'éther de la fantaisie ; et d'autre part elles la précisent, lui donnent du poids, captivent l'attention flottante par leurs hiéroglyphes mystérieux qui ne prennent un sens que lorsque les mouvements du corps les animent, comme l'encre sympathique n'est déchiffrée qu'à la lumière.
Ce rapprochement me vint l'autre jour comme je regardais les étoffes de Bianchini. Ces tissus illustrés comme des livres précieux, à la souplesse végétale, aux reflets aquatiques ou à
la mate netteté de terre à sculpter, s'étendaient autour de moi pareils aux instruments d'un grand orchestre au repos : quelle symphonie ma fantaisie allait-elle composer, en attendant que cette matière généreuse et docile informât les vivantes statues d'un jour ou d'un soir? Mais en vérité ces étoffes se suffisent à elles-mêmes. Elles satisfont délicieusement les sens. Chacune d'elles est indépendante et complète comme un tableau.
Et d'abord les tons sont d'une richesse étourdissante. Aucun ne domine et toute la gamme est représentée, depuis les tons de cachemire fondus, touffus et harmonieux commet une description (KAtala, jusqu'aux rouges et aux bleus tranchés, de telles fleurs qui se détachent sur un fond uni d'une façon' qui leur donne l'air d'éclater. Il en va de même pour les tissus ' lamés, dont l'effet est plus direct et plus attendu, mais où l'on s'est plu cette fois à faire jouer la grave sonorité du cuivre. Afin de réaliser une nuance dans sa pureté, on n'a point négligé les soins les plus minutieux : je note, par exemple, une pièce d éclatante marine imprimée dont la couleur a été enlevée sur la surface correspondant aux impressions, pour laisser aux
tons imprimés toute leur fraîcheur. Les dessins s'unissent aux couleurs dans un rythme délicieux. Ainsi, l'idée charmante d'imprimer un motif de dentelle permet, quand le dessin est noir imprimé sur un fond corail, d'interpréter les motifs grecs d'une manière à la fois précise et fantaisiste. En général, la combinaison des lignes et des dessins soutient les tons et les accuse, comme fait pour les images la texture d'un récit. Mais je m'en voudrais de ne pas signaler une trouvaille charmante : la régularité monotone d'un damier est rompue de place en place par des rectangles qui allègent le motif en déroutant l'habitude des yeux. De même, des dessins géométriques d'un pur classicisme s'égarent soudain en des lignes cocassement indépendantes .
L'art des étoffes a ceci de remarquable que l'effet dessins et des couleurs dépend étroitement non seuleme ?la qualité du tissu, mais aussi des valeurs que nous révèl
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toucher. Par exemple le voile otarie, par ses reflets humides^ donne une transparence singulière aux fleurs et aux motifs qui le garnissent; mais sitôt que nous le caressons, sa surface glissante et glacée, qui ressemble à celle des ballons d'enfants, nous donne une impression de légèreté qui s'unit à l'effet de transparence, aux images aquatiques et à je ne sais quelle odeur d'étang pour composer une symphonie exquise où chaque sens joue sa partie. Il est également certain que le parfum de Grèce dont j'ai parlé plus haut m'eût semblé moins pur si la consistance rugueuse du tissu, appelé crêpe antique, ne m'eût fait penser à certaine terre de potier. Un exemple encore des heureux effets de la qualité des étoffes : sur de la mousseline madona transparente sont appliquées des bandes de pékin sur lesquelles on voit les mêmes fleurs que sur la mousseline; les fleurs de la mousseline sont effacées, celles du pékin ressortent avec éclat, et voilà une transposition singulièrement juste d'un rythme musical de temps forts et de temps faibles.
Ram on - Fernandez.
IL a dû se produire cette nuit, pendant que nous dormions, k un bouleversement dans les lois de la pesanteur. Une blonde comète aux cheveux dans le dos, peut-être, qui est passée là, tout près de nous, et voilà notre globe terraqué tout détraqué... Voyez l'Arc de Triomphe, là-bas, tout bleu, tout flou, qui oscille dans le poudroiement de ce clair midi. Un instant encore, et il va s'envoler. Jamais je ne m'étais aperçu jusqu'ici que l'Arc de Triomphe fût sculpté dans de la fumée de cigarette. Et ces arbres, et ce jet d'eau !... Remarquez : ils ne sont pas comme d'habitude, ils ont la forme de parachutes, ils se déploient, ils s'épanouissent, et puis, en se gonflant de ce bon vent frais qui sent l'ananas, ils se recueillent un instant, déjà détachés de la terre, avec ce léger balancement qui prélude
aux départs des aéronefs vers d'adorables aventures. L'ombrelle ouverte, — il fait déjà si chaud — une dame vient d'atterrir, légèrement, dans une allée. Une ombre passe sur la pelouse, c'est la marchande de ballons qui nous survole, gracieusement suspendue à sa grappe multicolore.
Comme cela est venu brusquement! On vivait en sages marmottes. L nous revêtait d'un cilice de brume et de gel. Kt tout à coup, une caresse chaude, comme si deux
se posaient sur vos yeux, cependant
bouche inconnue
Autour de vous
paumes qu'une le cou.
vous mettrait un baiser dans tout tourne, danse, les arbres sont fous, les maisons vacillent.
Vous sentez votre cœur se dilater comme une petite montgolfière, et puis hop! vous voilà au milieu de l'azur. Quel mol oreiller que l'espace, pour une tête bien équilibrée, gonflée au protoxyde d'azote! Que les nuages sont délicats au toucher :
des blouses de jeunes filles, de légères, fines, transparentes blouses de soie. M.ais c'est assez, ne montons pas plus haut. Non !
Non ! j'étouffe, j'ai le vertige !
Déroulez le guide-rope. Nous revoici à terre. Pas pour bien longtemps, si je n'y prends garde. Vous connaissez le grand problème des physiciens, que la science n'a jamais pu résoudre : « Par une matinée de printemps, qu'y a-t-il de plus lourd, cent kilos de plomb ou cent kilos de plumes ? » En vérité, je vous le dis, je me^|fÏLg r aujourd'hui plus léger que cent ki<|$>s de plumes. Ce soleil frissonnant, /&ps jeux d'eau, ces yeux de femmes, ce Ic^el doux
comme un air de scottish qs^aga^le,
ce fin ronron des limousines
Champs élyséens, il n'en faùt^$às
plus pour la faire cha-
virer, ma pauvre
cervelle frivole, où
certainement il manque
bien cent kilo s
de plomb. Rassurez-moi, je vous en prie. Dites-moi que ce n'est pas la folie, ce divin, ce tendre délire, que ce n est pas grave, que cela va passer, et que l'on ne va pas venir tout à l'heure me mettre une camisole de force. Une blouse comme les jeunes déesses que voici, tant qu'on voudra, mais une camisole, c'est trop laid.
0 BLoiucd, regonflons dôd jouvenird divers... Renée,
Armande, Sélysette... Blouses des champs, blouses des bois, blouses des prés... Nuages roses, nuages blancs... Pétales, pétales, pétales... Et vous voudriez que je vous exprime tout cela, cet impondérable, avec des mots, avec des phrases, avec un quintal de verbes, avec une tonne d'adjectifs? Ah! laissez-moi plutôt courir vers cette blouse russe, et lui rappeler les coutumes de son pays, en embrassant sa maîtresse sur la bouche, avec le salut traditionnel : « Avril est ressuscité. »
Georges-Armand M.ASSON.
Mil