ANSE
/^\n danse moins. On le répète et je le ^^ crois. Je le vois bien d'ailleurs. On danse moins. Cela me donne un peu d'ennui. Je n'ai jamais dansé mais j'aimais bien qu'on dansât.
— Quel agrément pouvez-vous prendre à un plaisir auquel vous ne participez pas ?
On m'a souvent posé cette question naïve. Les gens qui m'interrogeaient ainsi oubliaient que cette fête des yeux est l'une des plus établies que les hommes se soient données de tous les temps. Un jour ils ont cru qu'il était plus enivrant d'entrer dans la danse. Un frisson les secouaient, qu'ils réglèrent selon des rythmes imprévus. Ils dansèrent et ne regardèrent plus danser. Moi, pourtant, je savais où était le vrai plaisir. Je ne m'abusais pas sur cette fièvre.
Je n'appris aucun des pas que, docilement, tous mes contemporains, apprenaient d'un maître
de danses comme d'un caporal au régiment (Une!... Deux!... Une î... Deux!...) Je n'acceptais pas la discipline des bals, la concurrence des beaux jeunes hommes venus d'Argentine ou de Puteaux pour I appliquer leur torse arqué sur les femmes dociles et leur joue brune sur les visages parfumés. Non. Mais je vins m'asseoir souvent dans les lieux où l'on dansait. C'étaient comme des serres chaudes où s'entremêlaient des fleurs tropicales et multicolores, où montaient des parfums écœurants, où des cantilènes surprenantes vous tournaient la tète. Ils ne pensaient plus, en dansant. Et moi, que de fois j'ai oublié, en les regardant danser, la boue de la rue, la fuite du temps, et mon pauvre instinct...
Eh quoi? tout cela va finir? Je le sens. On n'a pas besoin de me l'écrire. Les corps sont las. Cette petite fille au sang bleu qui, la première, devant les trois | 1/ maharadjahs, les quinze bijoutiers, les
trente jockeys et les quatre cents banquiers de Deauville, fit frissonner sa
chemise de soie pâle en cet été de 1920, cette petite fille, divorcée, s'est assagie. Elle a entraîné bien des ivresses dans sa retraite. Les autres sont comme les abeilles d'une ruche lorsque la reine est tuée ; elles s'agitent mais avec un abandon qui sent la fin : on retrouvera bientôt immobiles leur taille mince, leurs hanches souples et leur ventre d'or. Parfois pourtant, aux heures crépusculaires, ou au vide de la nuit, je pénètre encore dans ces lieux d'oubli. Naguère je m'y laissais envahir, dès l'entrée, de sons, de couleurs, de lignes mouvantes, comme de chaleur en un hammam. Cela me suffoquait délicieusement : le nègre par sa flûte liquide, l'hawaïen par sa tremblante guitare, tous les sorciers de l'endroit m'enivraient soudain des mystères de leurs pays. Les noirs m'enveloppaient de longs morceaux arrachés aux nuits congolaises ; le jaune insulaire me caressait les nerfs avec ses doigts d'acier, et d'autres, accourus en renfort, je ne sais d'où, m'achevaient avec de sombres morceaux, où rôdait la passion. Puis je voyais tourner les couples comme des spirales de fumée.
Ils s'enlaçaient, se détachaient, les mains blanches sur l'étoffe brune des dos, les visages graves attendant de cette agitation languide ou furieuse une ivresse d'oubli. . i
Tandis que maintenant ? Tout cela s'anémie. Il me semble que les genoux tremblent, fatigués, et que le son sort de la flûte en traînant — filet d'eau qui va se tarir... Une
flhiMJ
JB i*A*'
torpeur a saisi toutes ces maisons. D'aucuns se méfient, les désertent et s'en vont comme ces voyageurs inspirés qui quittent la ville avant que la terre ait tremblé. J'y retourne pourtant. Où donc irai-je, les heures où je ne veux plus penser et où mes yeux ne souhaitent rien voir d'autre que ces hanches mouvantes, ces ventres offerts, ces nuques flexibles. J'y cantonne. Je regarde fixement les nègres qui secouent leurs chants grésillants au fond de leurs instruments et je m'abandonne aux russes qui exhalent sur de tendres violons leurs complaintes d'exil. Je respire comme un air endormeur, dans ces lieux, si fiévreux naguère. Un soir, j'ai peur qu'un froid nous glace tous : les nègres achèveront lentement leur tam-tam comme un phonographe épuisé, puis se tairont debout, endormis. Les couples disparaîtront comme des ombres dans la lumière bleue des fumées, et les mélodies, lasses de nous, seront rentrées chez elles, dans les Amériques et dans les îles chaudes, sur les ailes du vent. Alors je verrai la Danse, morte sur le parquet brillant, toute ployée et ses longues épaules nues déjà froides sous sa robe de voile blanc.
Gérard Bauër.