OU VOYAGE DU SOLITAIRE
O'iL est un mot affreux pour désigner un bijou, c'est bien celui de Solitaire. Solitaire, le gros diamant qu'une femme à la mode est tenue depuis quelques années d'avoir à son doigt. On a un solitaire comme on a un chapeau et une femme a l'impression qu'elle est dévêtue quand sa main n'est pas complétée par l'éclat de son diamant. Mais, tout de même, on aimerait bien, de temps en temps, que ce bijou ne fût pas immeuble par destination. Notre époque est trop enragée de changements, presque de métamorphoses, pour qu'on se résigne à voir toujours à la même place la même tache ou le même reflet. On aurait porté presque en même temps des jupes courtes et des robes longues, des robes chemise et des paniers, de grands chapeaux et de minuscules, et on aurait toujours le même bijou, le Solitaire I Affreuse destinée et désolante monotonie.
Comment l'éviter ? Tout est si cher et la Bourse mauvaise tenue. /^fc?
ls--si
}Ç Jx^-^r Tîl Mais il serait mutile d'être une femme à
/^W^O^ la mode si on n'avait pas assez d'imagina- (*~~{@' 455^>0\ t^on Pour utiliser et transformer ce qu'on a. La voilà bien la métamorphose I Puisque, grâce au platine, on peut faire les montures les plus subtiles et les plus variées, il ne s'agit que d'inventer et on invente.
A peu de frais d'ailleurs, si on le veut. Sur un ruban passe un coulant, avec le logement d'une monture à vis ou à baïonnette. Il suffira d'y mettre le brillant de la bague dont le chaton aura été, lui
aussi, démontable et muni du même pas de vis. On pourra le
porter alors en bracelet, en ferronnière, au cou, suivant son
âge, sa toilette ou son goût. Si le ruban de soie est trop facile,
trop pauvre, on peut le remplacer par un ruban de perles, des
lignes de saphirs, d'émeraudes, de rubis. Si l'on aime que ce brillant soit
mobile et que ses feux agités aient plus de
vivacité encore, on peut le suspendre sur
le front, ou au bas du cou. Enfin si l'on
veut avoir l'air de n'y attacher qu'une
faible importance, on le monte sur une
épingle et on en attache son corsage ou les
draperies de sa jupe, dans ces robes de
crêpes souples qui semblent drapées et
épinglées sur les femmes. Et c'est là
surtout que l'imagination s'en donne.
L'épingle droite, évidemment ! mais c'est
banal, avec le brillant au centre. Celle-ci,
qui est très sport, le met aux deux tiers
d'une grosse épingle anglaise, comme les dents de
cerfs qui nouent sa cravate, pour les laisser-
courre de Chantilly ou de Rambouillet. C et te autre,
plus absolue, le mettra au bout de l'épingle, comme une grosse tête bien solide. Celle-là enfin plus capricieuse et plus
subtile donnera à son épingle une forme souple et curviligne : on se demandera comment elle retient l'étoffe et si c'est bien prudent de confier à un aussi fragile lien une pierre d'une telle valeur. Toutes les combinaisons peuvent se faire dans cet ordre d'idées, pourvu qu'on arrive à varier son bijou, qu'on parvienne à lui enlever cet aspect de richesse fixe, d'étalon de fortune, de gain rapide ou d'économies patiemment accumulées, qui est si déplaisant dans les bijoux où la pierre seule entre pour sa valeur.
Et le diamant, naguère immuable, indiscrètement se promène des mains au front, à la gorge, aux hanches. Il a cessé d'être ennuyeux ; la femme lui est reconnaissante de l'aider ainsi à renouveler son aspect, sa séduction, sa vanité. « Je ne vous connaissais pas ce bijou, chère amie. »
Des souvenirs nouveaux s'attachent à lui. On ne retire pas une bague. Il faut bien enlever une épingle, fût -elle solitaire.
Robert LlNZELER.