DON JUAN
"VTous fermerons les yeux pour écouter la musique de Mozart. Nous ne -*-^ voulons pas voir ces décors trop bêtes : faire chanter ce qui devrait être le « final au Trio-des-Masques » dans un décor d'Alhambra ! Peut-on supporter cela? Essayons aussi d'oublier cette vieille soirée si chère, entre l'Exposition et la Guerre, où, au Nouveau-Théâtre (maintenant Théâtre de Paris) M.me Lili Lehmann chanta Donna Anna avec une perfection et une pureté de style qui faisaient penser à Raphaël peignant Y École d'Atbeneà. Reynaldo Hahn dirigeait un petit orchestre réduit, et Don Juan ne s'appelait plus Don Juan, mais Don Giovanni.
Fermons les yeux. Ecoutons M"" Balguerie dont la voix est si belle. C'est une Donna Anna jeune et fiévreuse, sans ce calme apparent que l'âge donnait à Mme Lehmann. Le grand air de désespoir s'élève comme une architecture de flammes. N'osera-t-on jamais, dans un théâtre subventionné, représenter Don Juan en italien ? Le français impose, à cette musique sublime, je ne sais quelle froideur, quelle précision qui justifieraient presque ceux que Don Juan ennuie.
Croyez-vous cela possible, mon Amie ? Il y a des mortels qui peuvent écouter sans émotion ces ensembles prodigieux I Pour moi, il me semble
entendre les personnages de Watteau. Ils charment leur amour sous les arbres sombres. La musique de Mozart est si tendre ! Cependant elle ne tombe jamais dans la sensiblerie. Elvire et Anna ont le cœur déchiré, mais elles savent se tenir. La fièvre sous la décence, n'aimerait-on plus cela?
Il faut aussi écouter Don Juan en songeant à tous ceux qui l'ont entendu avant nous, et qui, comme nous, sous ces mélodies magiques, ont senti s'ouvrir en eux la source des pleurs.
Je revois par l'imagination la loge de mes grands-parents, au Théâtre des Italiens.
C'était une loge, je pense, toute voisine de la loge d'Emmeline. Ne vous souvenez - vous pas d'Emmeline, dont Alfred de Musset a raconté l'histoire?
Emmeline laissait aisément Don Juan prendre son cœur. Et, dans la loge en question, c'est en écoutant Rubini, Mme Heinefetter et Mme Sontag, qu'elle s'aperçut qu'elle n'aimait personne, et qu'elle voulait aimer.
N'était-ce pas Don Juan encore qu'on jouait, à ce même théâtre, le soir où Madeleine de Nièvres s'y trouva seule avec Dominique ? « On donnait un immortel chef-d'œuvre, écrit Fromentin, des chanteurs incomparables y causaient des transports de fête... » La pauvre Madeleine est toute palpitante de passion retenue ; Dominique se tient derrière elle. Dans cette musique de Don Juan, le seul air qui exprime directement et expressément l'amour (l'air de Don Ottavio) est assez quelconque; mais, d'un bout à l'autre de l'œuvre, c'est l'amour qui circule, caché, secret, actif, impérieux, brûlant, pareil au sang dans les veines; un amour souvent inavoué, comme celui que Donna Anna éprouve pour l'homme qui l'a séduite.
En sortant du théâtre, ce soir -là, Madeleine était comme ivre. Souvenez-vous de cet épisode où la malheureuse déchire et mord le bouquet
qu'elle a tenu contre elle pendant toute la soirée. Une moitié de ces fleurs, elle la jette à la tête de celui qu'elle aime. Puis elle quitte Dominique ; elle se sauve. C'est une scène d'aveu.
Ainsi un opéra du dix-huitième siècle, d'une grande pureté classique, ouvre-t-il des perspectives romantiques à nos songeries. Une Espagne de Van Loo, une Espagne sortie de Gil Blas, devient, grâce au génie universel de Mozart, l'Espagne de Musset et de Gautier, celle même de Baudelaire. Le fameux Don Juan aux Enferé est né sans doute dû dernier acte de Don Giovanni. Ce soir -là, Baudelaire s'était laissé prendre par la musique « comme par une mer ». Écoutez les mouvements de l'orchestre, la voix sonore et surnaturelle du Commandeur, ce sont les échos de l'onde souterraine, de la voix du vieux nocher qui attend son damné.
La salle est pleine. Une jeune femme, dans l'ombre de cette loge, incline languissamment la tête. Peut-être est-elle de celles que Don Juan ennuie. Ce doux air penché, faut-il que ce soit le sommeil qui le lui donne ? Mais non, elle ne dort point. Pourtant elle n'est pas émue. Elle écoute Don Juan parce que c'est l'année où l'on aime Mozart. Et au surplus, elle est d'une génération 'où l'on ne tient pas à ce que la musique exprime des sentiments d'amour.
Un romancier, en 1922, pourraitil écrire d'une jeune femme ce
que Musset, en 1837, écrivait d'Emmeline : « ... Elle courut à son piano et voulut jouer son trio des Masques; mais, aux premiers accords, elle fondit en larmes, et resta pensive et découragée... »
Il y a des époques où la musique est faite pour émouvoir les cœurs; d'autres où elle se contente d'émouvoir les jambes. Depuis les Russes, la musique nouvelle est presque toujours de la musique de danse. Petléaà et Jttéliàande, le dernier grand ouvrage qui s'adresse au sentiment, est antérieur aux célèbres ballets.
Pourtant, vous et moi, ma Chère, nous cherchons encore, en écoutant Don Juan, à atteindre ces pays où la musique seule sait rapidement vous conduire. Mozart nous oifre toujours ce voyage imaginaire à travers le temps, à travers l'espace ; il nous offre le voyage que l'on fait sur le tapis magique du conteur persan.
Jean-Louis Vaudoyer.
FLUola
Lcé Fleuri Bulla
Ecrit Sur le Sable
f" 'ÉTÉ qui vient, je me promènerai, comme tous les étés passés et les prochains pendant trente ans encore ou quarante ans, moi en pantalon de flanelle blanche, chemise 4e s°ie échancrée, jonc à capsule d'or tenu dans le dos, avec des dames grandes et belles, des jeunes filles roses, blanches, blondes, de toutes les couleurs ; nous irons là où elles voudront, nous nous assiérons dans le sable lorsqu'elles seront lasses : alors je remonterai sur chaque genou le pli de mon pantalon pour découvrir des chaussettes étonnantes, jaune maïs pâle, sur l'effet desquelles je compte énormément. De temps à autre j'attraperai bien une isolée derrière une cabine, et là, mettant avec précaution un genou en terre dans le sable qui ne tache
Vitraux fleurie
pas : « Madame, je vous aime à la folie, j'ai l'honneur de vous l'apprendre si vous ne le savez pas.
— «Je crois que vous êtes fou, en effet...
Derrière cette cabine où l'on est vus de partout !
— Alors, Madame, entrons dedans. »
Voilà !... Il faut être résolu, dans la vie. L'été est la plus belle saison de l'année, parce que c'est la saison des vacances, celle qui se rapproche le plus de l'état de nature où tout ne doit être que loisir, plaisir et liberté, comme pour quelques mois sur les plages où, pour peu que vous enfonciez dans les dunes vos pas, vous êtes sûr de ne pas rencontrer une personne autre que l'amie que vous avez avec vous... Kt là, la mer qui se balance au soleil, ce sable énervant chaud comme une caresse qui se fourre partout, quelques touffes d'ajoncs, uniques témoins, rappelant en outre les aspects de ces grands âges dépouillés d'hypocrisie... tout cela concourt à remettre l'homme et la femme dans un état primitif pendant trois ou quatre minutes.
Vous pensez, dans ces conditions, à quel point j'adore la mer 1 Je m'y trouverai, cette année, dès la première semaine
avec un lot d'amies exclusivement habillées sans en excepter une seule avec la dernière élégance d'une quinzaine de robes apportées dans des malles tout exprès : au bout d un mois d'hôtel, chacune d'elle ayant changé de robe à chaque repas doit avoir mis trois fois en tout la même robe.
Ainsi-, voyez... Toutes ces robes (mes amies me l'ont dit) sont faites de tissus nouveaux de chez Rodier, qui tous portent un nom approprié. Il y a le PLjuella fleuri, les Toiles agrestes, les Ornements roseaux, les Vitraux fleuris, le Flléola, les Toiles
Piquella
Les Arabesques Bulla
Les Ramages Bulla
perforées, les Arabesques Butta, les Fleurs Butta, les Ramages Butta... Le Bulla, gagnant et placé, fait une très belle cote et arrive facilement en tête.
J'ajoute que ce sont toutes robes de toile, voile, crêpe, piqué, batiste, douces à la peau, transparentes au regard. La chair y paraît plus rose, la peau plus fraîche, plus tentante la femme aimée. Les autres femmes y peuvent paraître plus désirables que la femme aimée, mais en période de vacances ça ne fait rien, il n'y a pas péché, la morale n'est plus la même. On n'est pas plus tôt revenu en chemin de fer que tout cela est à mille lieues.
Marcel Astruc.
Lté Toile* agrettu