‹ Gazette du bon ton (volume 4)Chapitre 9 sur 41 · DE M. DE M A R S A Y · texte numérisé non relu

DE M. DE M A R S A Y

Qu'importe, aprèa tout, par où. l'on commence un portrait, pourvu que L'aôàemblage deà parlieà forme un tout qui rende parfaitement L'original. (Mémoires de Grammont.)

Cl j'avais, comme dut l'avoir Balzac et comme M. Marcel Proust doit en être possédé, l'ambition de peindre un tableau achevé de mon temps, j'apporterais sans doute à cette chronique un autre arrangement. Je l'aurais commencée par un préambule où je vous aurais, peu à peu, amené à mon objet, où je vous aurais exprimé mon dessein, où j'aurais pris mes précautions. Mais je n'ai pas un si haut désir : j'écris pour me divertir et pour essayer de vous communiquer ce divertissement.

Cela m'est venu assez simplement. Je vous dirai la vérité :

c'est la faute à M. Paul B Je rencontre cet homme de

lettres illustre dans un cercle de la rue Boissy-d'Anglas. Il y va assez peu : juste ce que doit y aller un homme de lettres qui veut conserver le ton du monde et se tenir au courant de Paris. Il ne fume pas, il ne joue pas : il parle. Il raconte une charmante histoire du temps passé et, en échange, parfois je lui donne une anecdote contemporaine qui longe le scandale, en musant, mais sans y tomber, comme un promeneur au bord de l'eau. Quand je l'écoute sans répondre, bientôt il m'interroge en disant :

— Eh Marsay? Vous êtes muet? Contez-moi un peu aujourd'hui vos réminiscences.

J'aime ce mot élégant dont se servit Horace Walpole. Mes réminiscences ? Ce sont plus vulgairement mes potins ; mais réminiscence,* m'en fait oublier la vanité et m'assimile aux mémorialistes. Sont-ce ces petites histoires qui m'ont valu l'attachement de ce romancier éminent? Il se peut bien; mais je crois aussi que mon nom y est pour quelque chose. Marsay a séduit ce balzacien. Souvent il m'aborde, en demandant :

— Comment se porte Mme Delphine de Nucingen, Monsieur?

Ou encore, avec un air complice :

— Diane était-elle belle aujourd'hui? Et Rubempré profite- t-il de vos leçons, Monsieur?

Voilà ses taquineries ordinaires. Elles m'amusent, et après réflexion je n'ai point à me plaindre de porter le nom de ce héros de Balzac : dans les cinq mille personnages de la Comédie humaine j'aurais pu être moins bien doté.

Donc Marsay séduit M. Paul B Et c'est à cette

indulgence que je dois certainement ce jugement qu'il porta l'autre soir sur ma personne :

— Vous contez bien, et vous connaissez bien votre temps, Marsay. Avez-vous écrit déjà?

— Jamais !

— Essayez ! Pour vous seul si vous répugnez à la publicité. Mais notez vos souvenirs : ce sera le charme de vos vieilles années. Sinon, l'on oublie et c'est tout comme si l'on n'avait point vécu.

Or, voici ces notes, sans ordre, et sans autre but que l'amusement qu'elles me donnent. Je reviens encore à ce savoureux Hamilton dont j'ai épingle une pensée en tête de ces lignes : " Comme ceux qui ne lisent que pour se divertir, écrit-il, me paraissent plus raisonnables que ceux qui n'ouvrent un livre que pour y chercher des défauts, je déclare que sans me mettre en peine de la sévère érudition de ces derniers, je n'écris que pour l'amusement des autres. "

TITier matin j'ai passé une jaquette bordée, un pantalon de fantaisie à rayures claires, une chemise blanche et cravate grise. " Avec une jaquette bordée je vais partout " disait un de mes amis. Moi, je ne vais plus qu'aux mariages. Il me faut semblablement ces cérémonies ou bien encore les dimanches de Longchamp pour sortir mon haut de forme. C'est peut-être d'ailleurs que je n'ai pas le respect du moment ni le sens des réalités. L'autre jour j'ai aperçu, a. L'Épatant, M. Evremont de Saint-A — qui taillait avec un huit-reflets. J'en fus positivement étonné. Cela ne lui donnait pas plus de chances mais beaucoup d allure. Je ne pus m'empêcher de le marquer, le soir même, à M. Arthur M.... qui a un souci peut-être excessif de l'étiquette et un goût public pour le haut de

forme. Il en a porté un presque toute sa vie et sa tête semble s'être modelée sous son chapeau bien plus que son chapeau ajusté sur sa tête.

— Je dois vous apprendre un événement important lui ai-je confié. J'ai vu tout à l'heure M. de Saint-A.... tailler en haut de forme !

Alors ce vieux parisien s'est recueilli un instant. Il a d'un geste de main familier caressé du bout des doigts la racine de ses favoris et il a prononcé, d'une voix posée, cette phrase mémorable :

— Ceci prouve que M. Evremont de Saint-A.... a le sens de la victoire !

C'est un mot étonnant : mais si je commence à vous conter les mots de M. Arthur M.... je n'ai pas terminé et il faut que je vous entretienne des mariages, du moins de quelques mariages.

r^ELUl où je suis allé hier était de peu d'importance. Les mariés arrivèrent à peu près à l'heure, la jeune fille n'avait que deux millions de dot et certains invités sont venus en taxi. Enfin tout était fini à une heure vingt-cinq : petit mariage bourgeois. Nous aurons mieux lorsque la déesse de la parfumerie épousera le fils du quinquina. Ces " petits " sont très gentils d'ailleurs. La demoiselle a le bon goût de ne pas verser sur elle les flots de chypre de son père et on ne ferait pas prendre au fils pour tout l'or de cette terre, à l'heure de l'apéritif, le quinquina dont il porte le nom. Il y a quelque noblesse dans cette discrétion. .Mais j'attends ce mariage avec intérêt. Tous ces millions qui vont s'unir, c'est touchant au premier chef. Parfumerie et quinquina : quel mélange ! Il faudra lire le Figaro, le lendemain.

T'ai assisté, la saison passée, au mariage qui réunissait en des liens légitimes cet Anglais dont le nom illustre nous a été transmis dès notre enfance par une impérissable chanson, avec cette Américaine qui est la grâce même et dont la sœur a convolé récemment. Le mariage a eu lieu dans l'hôtel d'un parent, place des États-Unis — ce n'est pas M., de Croisset — et, comme cela se voit dans les grands mariages, nous avons d'abord rencontré comme invités les détectives chargés de veiller sur les collections. Ils étaient eux aussi en jaquette (non bordée) en jaquette comme vous et moi et comme le marié qui avait eu le bon goût de ne point se mettre en habit. La

robe de JVLiss Gladys E) avait coûté, on nous l'a fait savoir,

plus de cent mille francs et le cérémonial avait été réglé par le duc. Ce cérémonial protestant ne manque pas de gravité mais manque peut-être de pompe. Le pasteur demandant : " Quel est cet homme? " en désignant le marié, la jeune fiancée répondant : " C'est celui dont je souhaite porter le nom " ; tout cela est digne, mais n'est point autrement décoratif et ne nous jette pas dans l'émoi. Aussi le duc avait songé, l'union à peine prononcée, à faire jouer par des trompettes, adroitement dissimulées, ce chant fameux :

JHalborough d'en va-t-en guerre JHironton... Jfïironlon... JHirontaine...

JHalborough /en va-t-en guerre Ne éalt quand reviendra.

Il y tenait, le duc. Il pensait que cet air rejoindrait à la fois la tradition et l'émotion et les mêlerait justement dans nos cœurs. Une personne de goût et d'esprit consultée pour ces préparatifs lui fit remarquer que si l'air n'était point déplacé, le sens qu'il avait et qui viendrait tout naturellement aux esprits le serait. Il n'était pas question pour le duc de

Malborough de s'en aller en guerre mais de partir pour un voyage de noces, ce qui est beaucoup moins périlleux et plus charmant. Le duc renonça donc à son air, à regret d'ailleurs; mais la cérémonie n'en fut pas moins très pleine. La traditionnelle brioche fut offerte et on jeta dans la voiture des mariés la vieille pantoufle et le riz qui forment les vœux de bonheur les plus patents et les plus sincères que les gens du monde, en Amérique, aient pu donner jusqu'à présent à leurs amis fraîchement mariés.

Te vis cela de mes yeux et je ne me suis pas ennuyé. C'est un mariage dont je garderai le souvenir tout comme de cette union qui réunit vers le même temps sur les bords du Léman une Américaine de marque et un Prince de la Maison royale de Grèce. Cette dame américaine fut d'abord mariée au roi de l'étain et de cette première union il lui est resté comme rentes près de trois millions de dollars. C'est un revenu annuel respectable et qui n'a pas été étranger, paraît-il, à la restauration de la royauté sur le trône de Grèce. Mais ce mariage ne pouvait pas avoir lieu sans que la dite Américaine eût acquis la religion orthodoxe. Or cette religion exige lors du baptême une triple immersion, non symbolique mais réelle. Il n'était pas question (pour personne) de tenir cette dame importante au-dessus des fonts baptismaux et d'ailleurs on n'en aurait pas trouvé d'assez vastes de Lausanne à Montreux. On eut donc recours à la piscine d'un hôtel de Vevey et un cérémonial

fut improvisé. Trois fois Mme L se plongerait dans la

piscine entièrement, et trois fois elle en sortirait comme pour se laver à jamais de ses origines protestantes. Elle fit donc comme il avait été prévu. Mais elle jugea qu'entre chacun de ces bains sacrés elle devait rétablir le désordre que lui

occasionnerait un tel plongeon et elle disposa derrière un paravent un coiffeur dans la personne duquel il ne m'eût pas déplu de rencontrer M. Max Dearly. Ce n'était pas lui, hélas! mais cet artiste, le fer en mains, des épingles neige dans une coupe, les manches serrées, entreprit de remettre en place avec vélocité, la chevelure d'Amphitrite. Trois frictions, trois coups de peigne : si la piscine était parfumée à la violette royale rien ne manquait à ces préparatifs princiers.

Te l'ai dit : ce mariage ne fut pas sans influence sur les destinées d'un Ktat et la carrière d'un homme politique notoire qui, d'un jour à l'autre, fut abandonné avec autant d'ensemble qu'il avait été préalablement suivi. On vit des fidèles changer en une nuit de convictions et des Grecs de Paris se réveiller royalistes alors que la veille au soir, à l'Opéra où ils promenaient leurs plastrons et leur monocle, ils étaient encore venizelistes. La grâce peut vous toucher à distance. Qu'eussiez-vous fait à la place de ce M. Venizelos, célibataire, qu'un mariage venait de jeter loin du Capitole. Vous marier à votre tour avec une riche étrangère : ce qu'il fit. II a eu bien raison, cet homme.

Ce n'est pas tout. Quand on a le sens de la victoire et qu on en connaît les raisons il faut l'avoir pleinement comme dirait M. Arthur M.... La famille royale de Grèce jugea que l'Amérique avait du bon et voulut parfaire une union si généreuse. Après la mère, le fils : il était aux pays neufs un jeune garçon, frais et blond, qui lui aussi tenait des revenus importants de son père l'étameur. Quoi de mieux pour une jeune princesse de Grèce? On convoqua l'enfant blond; on l'arracha à ses tuteurs dont le snobisme n'allait pas jusqu'à préférer une Athénienne de sang bleu à une Margaret

de la cinquième avenue. Comment une tendre princesse n'aurait-elle pas été séduite par ce jeune conquérant arrivé d'outre-mer en Hellade? Elle le fut. Cet adolescent fit trois plongeons sans coiffeur. L'orthodoxie commençait pour lui par des exercices sportifs — de quoi séduire à jamais son goût américain.

T>0URQ,U0I vous ai-je aujourd'hui parlé de mariages plus que de dîners, de réceptions académiques ou d'infidélités. J'ai entrepris de vous entretenir sans ordre des mœurs de ce tempsci dans la mesure où la relation m'en divertirait. En fin de compte vous pourrez rassembler les morceaux de ce puzzle : il en apparaîtra peut-être un tableau de notre époque qui pour être peint dans les couleurs riantes n'en sera pas moins vrai. Mais ne me trouvez pas trop ambitieux.

Marsay.

MARIEES

et

JJemoiselles

a nonneur

/^\N éveille un matin à neuf heures, heure d'hiver, une jeune fille, presque une enfant, qui jusqu'ici n'a reçu que les baisers d'un seul homme : son père. De la vie que sait-elle? L'Amour lui-même à sa vue, reconnaissant sa sœur, hésite et renonce à blesser du fer d'une de ses flèches une chair si tendre. Or, au même instant, à l'autre bout de Paris peutêtre, prêt une heure d'avance et marchant à grands pas à travers l'appartement, un homme se jette sur tous les sièges, se lève, d'impatience mord ses gants immaculés, regarde dans la glace son visage de meurtrier, vingt fois consulte sa montre, maudit la lenteur du temps... C'est pour les fureurs de ce frénétique que les doigts tremblants d'une mère, en ce moment, autour de la tête de son enfant disposent la couronne dont, au pied des autels, on pare et désigne la victime.

On ne peut, sans larmes, voir l'accomplissement d'un tel forfait. Détournons, détournons plutôt nos regards sur

les candides demoiselles d'honneur que nul péril immédiat, Dieu merci, ne menace. Mon Dieu comme elles sont jolies ! O les belles robes neuves un peu raides, droites à cause d'un léger empois, les grandes ceintures s'étageant en coques majestueuses derrière la taille ? — Et c'est tout ce que vous remarquez, Monsieur qui vous y connaissez si bien en matière de modes? — !!! — Vous ne trouvez pas que nos robes de demoiselles d'honneur ressemblent à la robe de la mariée, copiées sur elle et la répétant comme un écho afïaibli, ruche pour ruche, plissé pour plissé, coquille pour coquille et

organdina pour organdina, hormis que le nôtre est imprimé de bouquets de couleurs; caria pureté, la blancheur absolue on sait bien que nous l'avons; mais nous ne devons en faire état et éclat qu'au jour de nos épousailles ; vous verrez cela...

Et pendant ce discours, les gens de la noce battaient comme les flots d'une mer furieuse le buffet, pauvre petit îlot totalement submergé qui montrait par instant, lorsque le flot se retirait, quelques assiettes sinistrées portant encore

un rare dessert. On n'aurait pas cru à un tel désastre, et survenu en si peu de temps. Le maître d'hôtel, avec une silencieuse amertume réunissant rêveusement ses n<mr* ritures dispersées, avait l'air d'un général ralliant un>Soir de déroute les éléments épars de son armée. / *?

Ce soir, malgré leurs petits airs braves, au fond du cœur, vous savez, ce sont les gentilles demoiselles d'honneur qui seront bien contentes d'en être quittes pour la peur encore une fois, en songeant à leur sœur saccagée, à ces incertitudes, à ces appréhensions quoi qu'on dise, comme pour une opération dont on nous a toujours affirmé que ça ne serait rien.

AS

Mais on est toujours impressionnée la première fois qu'on a affaire à un chirurgien.

De sorte que, tandis que se taira, yeux grands ouverts dans l'ombre de l'auto l'emportant, l'épousée écoutant, droite, raide un peu dans le bras qui l'enlace, la voix de cet inconnu qu'elle saura demain si elle aime — tandis que s'ébauchera ce drame d'une nuit ; dans leur petit lit à elles toutes seules les demoiselles d'honneur serrant des deux mains croisées sur leurs épaules promises à l'étreinte leur drap virginal, goûteront avant de s'endormir, frissonnantes de peur, d'émoi, ce répit que leur laisse, encore une année, leur sort marqué d'avance pour l'hymen.

de Vaudreuil.

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