‹ Gazette du bon ton (volume 5)Chapitre 13 sur 41 · LE PARAPLUIE · texte numérisé non relu

LE PARAPLUIE

' ES savants nous affirment qu'il remonte aux époques les plus reculées. Sans doute ont-ils raison. Mais moi j'ai beau faire, je ne puis imaginer le premier parapluie avant Cadet Roussel et Monsieur Dumollet. Je le vois de même entre les mains du marquis de Fierdonjon, lorsque ce dernier revint de Coblentz, l'épée en verouil et le nez au vent. Et je le vois aussi, compagnon et soutien de l'infortuné George Brummell, quand exilé loin des clubs de Saint- James, le beau déchu s'en allait à pas mélancoliques le long des rues étroites de la vieille ville de Calais. Enfin et surtout je le range en première ligne au nombre des attributs de Joseph Prudhomme. Joseph Prudhomme eut un ventre, des favoris, une paire de lunettes; mais en même temps, mais d'abord il eut un parapluie.

Ah! le beau, le digne, l'honnête parapluie! tantôt en chêne et tantôt en palissandre, d'abord en gros de

Naples ou de Tours, puis en taffetas marron, vertmyrte ou bleu foncé, parapluie tout d'une pièce avec son manche en forme de massue, son cordon solide qu'ornaient deux gros glands de cuir et son chapeau d'acier, lequel recouvrait à leur jonction l'extrémité des baleines.

On te retrouve encore parfois dans certains greniers de campagne et l'on s'émerveille de ta longueur, de ton poids, de tes dimensions fabuleuses. Instrument d'usage quotidien, tu sus en ton beau temps servir également avec honneur le noble et le roturier. Tu fréquentas les réunions de village comme les promenades à la mode, tu te paras au besoin de nuances glorieuses, du rose, du rouge-vif, du vert-pomme et du jaune éclatant.

Dans la suite, il est vrai, tu renonças par degrés à ce rôle décoratif et te bornas à des fonctions purement utilitaires, de préférence même tu te confinas dans certaines classes de la société, mon Dieu, autant le dire tout de suite, dans les classes moyennes. Tu devins l'emblème du roi-citoyen, l'étendard du juste-milieu, l'indice de la

prévoyance et de l'économie, le symbole d'une carrière paisible et médiocre. Bref, si je ne me trompe, tu t'égaras tant soit peu dans la bourgeoisie.

Et pourtant même alors, parapluie de Joseph Prudhomme, tu sus conserver je ne sais quoi de solide et de solennel, propre malgré tout à nous imposer le respect. Tu persistas à peser un kilo cinq cents, à te vendre quarante, jusqu'à soixante francs, à demeurer scrupuleusement fidèle aux destins d'une même famille, abritant tour à tour le grandpère, le père et les petits enfants.

Ah! malheureux, quand on songe où tu en es aujourd'hui! Quel changement, quelle chute, quelle

disgrâce irrémédiable!

D'abord la jeunesse élégante ne veut plus de toi, et d'autre part les petites gens chez lesquels tu fréquentais, ont trouvé moyen de te réduire à leur taille.

Mais regarde-toi, infortuné; prends au moins conscience des métamorphoses dont tu as été victime! A quoi ressemble manche fait de pièces et

ce de

morceaux, ces baleines qui ne sont pas des baleines, cette soie qui n'est plus que du coton! Au surplus, je te le demande qu'est-ce qu'un parapluie qui se vend six francs, cinq francs, trois francs quatre-vingt-quinze !

Roger BOUTET DE MONVEL.

P. S. Un dernier mot, je me suis trompé. Une âme charitable me prévient à temps que le parapluie de nos pères renaît et s'impose à nouveau. Qu'on ne vienne donc plus nous parler sans cesse du «pépin aiguille». Les gens avertis en exhibent au contraire de fort épais, avec de gros manches bruts et de gros bouts. Les hommes adoptent de préférence un bois clair tout uni, les femmes une pomme de lapis ou tient encore à la cousoie; mais des audapoignées du tradicuir et tout cela, sait déjà. Ce que loin du monde et

de cristal. On s'en leur noire pour la cieux ornent leurs tionnel cordon de paraît-il, chacun le c'est un peu de vivre

ans l'ignorance

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LE GOUT AU THEATRE

AN est certain, avant d'écouter une comédie de M. Paul Hervieu, qu'on éprouvera un plaisir d'une qualité très particulière. Le souci de l'expression de sentiments recherchés dans l'étude de conflits sobrement dramatiques donne au théâtre de cet écrivain une vigueur à quoi ne saurait résister le spectateur, même prévenu. Il n'est pas d' œuvre moins vulgaire que celui de M. Hervieu qui, à toutes les situations sait donner une noblesse et un style qui les rehaussent, les marquent d'une très ferme personnalité.

Peut-être même l'auteur de Bagatelle pousse-t-il trop loin cette volonté d'imprégner toujours de sa propre pensée celle de ses héros, de prêter son talent aux individus les plus médiocres nécessaires à l'action. L'art de l'auteur consiste à amplifier sa pensée à mesure que le drame se précise, jusqu'au moment ou celui-ci atteint à son intensité. C'est à cet instant que l'écrivain doit se substituer à ses personnages et prendre la parole en leur nom. Le poète de théâtre le plus lyrique sait être familier quand les nécessités de l'exposition

commandent. Ce n'est que lorsque naît la lutte des sentiments que l'on peut s'abandonner à l'inspiration. Le public doit être dupe. Ce mécanisme, si l'on peut dire, reste invisible même pour l'écrivain qui est guidé à son insu. Cet art de graduation est inné chez l'homme de théâtre.

C'est là d'ailleurs la seule restriction que l'on puisse faire à son plaisir. En écoutant une pièce de M. Paul Hervieu où l'auteur a voulu raviver cette grâce qui nous avait fait tant aimer Peints par euxmêmes et les premiers romans, on ne peut reprocher que ce sentiment de gêne dû à une étroite probité, probité qui, disons-le, a ses avantages et rend à l'art littéraire

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ce qu'elle prend au métier dramatique.

Secondée par des interprètes de la qualité de M mcï Bartet et Cerny, Bagatelle est une œuvre tout à fait digne de notre premier théâtre, mais il faut s'étonner de la pauvreté et de la sécheresse d'une mise ^^ en scène désuète, qui ne doit rien aux

perfectionnements que tâchent de réaliser depuis quelques années, maints artistes novateurs et originaux.

Au théâtre de la Renaissance, M. Tarride a encadré de décors, de tableaux et d'accessoires ingénieusement choisis, de meubles nouveaux créés par M.. Groult, une pièce adroite mais qui manque par

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trop d'audace. L'Idée de Françoise, de M. Paul Gavault, est un divertissement aimable, qui sans jamais choquer le goût parvient rarement à le satisfaire.

Le souci du cadre, de son adaptation à l'œuvre, constituent la préoccupation dominante de M. Jacques Rouché. Mais le théâtre des Arts, en montant le Grand Nom, n'a point, cette fois -ci, demandé à M. André Marty une création. En exagérant le style munichois, en accusant les imperfections de cet art pesant, le spirituel dessinateur a fait plutôt travail de critique; ce qui s'accordait fort bien avec une pièce, où deux adroits vaudevillistes ont traité un sujet impliquant une belle étude L'intention parodique, si

p sy chologique .

apparente pourtant, de M. André Marty n a pas été comprise, mais il faut espérer que l'on s'accoutumera à un mode de démonstration qui peut être très efficace et, en heurtant notre goût, lui rendre sa véritable direction.

Le public qui n'aime point à se laisser dominer par les écrivains, accorde toujours sa faveur à ceux qui le satisfont, tout en feignant de le rudoyer quelque peu. Et cette inclination explique le succès persistant de MM. de Fiers et de Caillavet. Ces deux auteurs, qui sont gens de talent,

excellent à broder sur un tissu banal des scènes brillantes semées de traits pris à l'actualité. Leur intrigue admirablement équilibrée, leur verve savamment dosée laissent au spectateur cette impression de sécurité qu'il demande avant tout, qui lui fournit l'illusion de l'œuvre d'art. Ainsi l'apprenti mélomane venu pour s'efforcer de saisir les beautés secrètes d'une symphonie difficile, pâme d'aise quand, sous le contrôle d'une étiquette sévère, il entend une valse lente au rythme facile. Son instinct qui le guide vers le factice, sa volonté soucieuse d'art pur se trouvent également satisfaits. Il froncerait le sourcil en écoutant la valse lente au music-hall, mais quand il la savoure dans un grand concert sa réputation est à l'abri. Cette superstition n'est pas étrangère à l'accueil fait à l'Habit Vert, joué par des artistes qui s'adaptent parfaitement à leur rôle, qui ont l'habitude d'un brillant dialogue dont ils savent faire scintiller le moindre éclat.

La concordance parfaite entre les divers éléments dramatiques, qui contribue au triomphe de Y Habit Y ut, manque au Diabk Ermite. La pièce de M. Lucien Besnard est d'un charmant tour d'esprit, mais elle hésite entre deux genres. En la dédoublant, son auteur eût obtenu un joli marivaudage et une œuvre plaisante, qui eussent l'une et l'autre parfaitement réussi. Telle qu'elle est, elle ne manquera pas de satisfaire les délicats de qui l'approbation doit être plus sensible à M. Besnard qu'un succès bruyant.

René Blum.

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