‹ Gazette du bon ton (volume 5)Chapitre 12 sur 41 · POUR LA NUIT · texte numérisé non relu

POUR LA NUIT

ir E matin, en se levant, nos aïeules ramenaient les mèches folles de leur chevelure sous le linon, la batiste et la dentelle d'un bonnet de nuit. Je les imagine fort bien, avec la nuance bleu de roi, fleur de pêcher, aurore ou vert jaune pousse d'un nœud de ruban, un peu aplati par le poids de la tête et la tiédeur de l'oreiller. On se demande comment ce dicton a pu s'introduire dans le langage : triste comme un bonnet de nuit! Evidemment, il n'était question là que d'un bonnet d'homme, de vieil homme, un bonnet de coton.

Ces coiffes avaient leur raison d'être, dictée

par la nécessité. Il faisait froid, dans ces pièces, où ni calorifère, ni « chauffage central » n'entretenaient une température égale.

Cependant, l'habitude de porter un bonnet, délaissée par les caméristes les plus rurales, les portières les plus caduques mêmes, revient à la mode. Certes, les appartements sont clos et constamment chauffés, aussi le gracieux et léger petit bonnet n'est-il plus indispensable, mais fait de rien, improvisé. La fantaisie peut avec lui se donner libre cours ; mais ce qu'on n'avoue point, c'est que les bonnets ne sont créés, au fond, que pour Celui qui, soir, matin, ou « entre soir et matin » pourra surprendre à l'improviste ou en apparence à l'improviste, la jeune personne. C'est pour Lui qu'elle veut joindre, à l'éclat naturel de ses cheveux, le piquant d'un ton de ruban bien choisi, d'un chou adroitement piqué près de l'oreille, d'un volant de mousseline, dont la dimension varie avec l'office qu'on attend de lui.

La construction du visage est-elle un peu fortement charpentée? Vite d'amples garnitures au bonnet l'amenuisent aussitôt. Veut-on conserver, la finesse d'une tête petite : la coiffe

emprisonne étroitement les cheveux et gante le crâne. A-t-on apprécié l'espèce de piment qu'une nuance ajoute à l'intensité du regard, à la carnation : vite un nœud de cette nuance, une rosette, des comètes légères ou bien, avec audace, un serre-tête de soie, qui fait penser à quelque fringant toréador.

Certaines dames, disons quelques-unes seulement, ne se contentent point des cheveux dont la nature les gratifia. Je sais bien que leur nombre est infime et que toutes les femmes, en réalité, possèdent d'admirables toisons et dédaignent l'adjonction de tout postiche; mais admettons que leur nombre soit plus grand qu'il n'est. Le cheveu... ajouté risque de causer la nuit bien des désagréments, bien des surprises...

Les épingles blessent; il faut les ôter. Comment retenir alors les suppléants? Faudrait-il être hanté de la préoccupation qu'ils vont choir, rouler dans le lit, glisser parmi les draps? Les laisser au cabinet de toilette, soit...

Mais le volume de la tête n'en apparaîtra- t-il pas bien diminué?

Même à des physionomistes peu clairvoyants?

Le bonnet arrange tout. Soit qu'il retienne boucles et nattes, dont les racines prirent sur d'autres têtes, soit qu'il se substitue à elles par son volume et donne le change...

Vive le bonnet! Celles qui ne portent pas de cheveux postiches et n'ont aucune imperfection à dissimuler grâce à lui, devraient l'employer encore, — ne serait-ce que pour pouvoir faire, au moment opportun, le joli geste de le lancer par-dessus les moulins !

Albert Flament

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