AUTOMOBILES
Panhard & Levassor
19, Avenue d'Ivry, 19
LETTRE A UNE PROVINCIALE
22 Décembre 1912.
GATHE, mon amie ! sans doute êtes-vous déjà accoutumée à l'hiver et courez-vous les champs avec une intrépide allégresse, les joues couleur de fuchsia et le nez glacé. Je vous vois, sur la lisière de cette forêt où les mûres abondent en septembre, et où, maintenant seules, les dernières prunelles, houssées de givre, brillent comme de modestes petits joyaux, oubliés par l'automne défunt.
Dans la M.aison~de-Thé chaude et parfumée d'où je vous écris, Agathe, je songe au goûter que vous faites sous l'hospitalière lampe à huile, entre votre chatte Gérémia et vos deux chiens Sperelli et Galandot; je songe à vos costumes de bomespun et de domgal, qui ont les teintes de l'écorce et du plumcake, à votre petit chapeau de feutre fauve où brille un éclatant bouquet fait de plumes variées: geai et faisan, perdrix du
Japon, canard, cingalais. Et peut-être regrettez- vous, à cette heure, ce thé si élégant et si peuplé, où les femmes sentent si bon et sont si bien habillées, qu'elles ont toutes l'air, d'abord, d'être très jolies.
Combien j'aime cette mode, qui semble vouloir durer, et qui conseille aux femmes de vivre du matin au soir le cou nu ! Vous souvenez-vous de cette époque, où, encore jeune fille, vous portiez, des épaules au menton, des cols hermétiques et intraitables? Il y avait dedans de véritables baleines destinées à les soutenir, et qui laissaient toujours des marques sur votre peau charmante. Impardonnable cruauté ! Aujourd'hui les femmes montrent leur cou et un coin de cette délicate partie qui n'est pas encore la gorge, mais qui l'annonce si discrètement. Pour encadrer ce vivant trésor, souvent enguirlandé de perles, des couturières et des lingères combinent des cols et des revers aux formes simples mais inattendues, parfois inspirées par des costumes militaires et révolutionnaires, ce qui donne à la plus pacifique d'entre vous l'aspect de cette Théroigne, « amante du carnage », dont vous connaissez l'histoire faite d'héroïsme et de crapulerie. Mais à ces cols pleins d'une négligence rusée ie préfère encore, pour entourer ce diurne décolletage, la marge épaisse et lustrée d'une belle fourrure. Quel luxe, dont la poésie est voluptueuse, dans le spectacle d'une chair douce et éclatante, entrevue par l'hiatus d'un manteau de zibeline ou de renard! Et l'imagination ne peut point ne pas rêver à l'aimable, facile accueil que
doit réserver, au secret de ces pelleteries tièdes, la plus belle au plus amoureux.
...Abandonnons, Agathe, de semblables perspectives. Avez-vous reçu le divin dessin de Prud'hon que j'ai pu avoir pour vous à la vente Rouart, comme vous me l'aviez demandé. Quoi de plus mélancolique que ces ventes où l'on voit s'effriter des collections, qui, comme celle-ci, sont déjà en elles-mêmes des chefs-d'œuvre? Rien, dans la collection Henri flouart, n'était acheté par engouement ou vanité. Aussi y avait-il entre ces innombrables œuvres une harmonie profonde et mystérieuse, de véritables liens d'amour, maintenant rompus et détruits. Dans l'hôtel de la rue de Monceau, les tableaux, des corniches aux plinthes, couvraient les murs.
Ah ! tout cela était arrangé sans artifice : se penchant vers un coin sombre, on y découvrait un Corot d'Italie, une petite toile sincère et discrète où le vert robuste des yeuses faisait au ciel le plus pur comme une coupe de bronze. J'ai suivi ces tristes jours de vente, et vraiment, Agathe, j'avais le cœur serré. Vous me montrerez, parfois, n'est-ce pas, votre Prud'hon couleur de lune et d'ombre, dont je
dirais qu'il vous ressemble si le costume de cette déesse était plus complet.
A propos de costumes, — et je vous jure que je ne cherchais pas cette transition — j'ai été l'autre jour passer une heure dans un endroit clos et protégé, où douze dames et jeunes filles étaient habillées, bien que nulle plage ne fut proche, d'un noir maillot de bain. C'était au cours de gymnastique rhythmique que professe M.. Jean d'Udine. Imaginez, Agathe, que le parquet soit soudainement devenu un vaste tableau noir posé horizontalement. Sur ce tableau-parquet, M.. d'Udine fait évoluer ses élèves comme les éléments d'une géométrie vivante, capable, à ce que j'ai vu, de réaliser les plus gracieux problèmes, Je suis bien certain que vous vous passionneriez pour cet intelligent et subtil exercice.
Allons, adieu, vous qui me manquez tant ! Je vous envoie, pour vous distraire et pour vous enivrer, le bel album de musique que vient de publier Reynaldo Hahn. Par lui, vous irez à Versailles et à Constantinople, et, si vous jouez quelque soir cette Danse de l'amour et de l'ennui qui se trouve à la page 49, songez à votre ami, qui, loin de vous, pense à vous,
Jean-Louis VAUDOYER.
deshabille:
j[ TNE simple rose dans les cheveux, désirait Gautier pour les dames. Voilà bien de ces romantiques! Et la décence? Je dirais même: Et le plaisir? — Habillez-vous le plus possible avec des choses très compliquées à dégrafer : ce n est que plus agréable à enlever. Voilà le conseil sage du raffiné. Je vous en prie, Mesdames, écoutez-le. Et pénétrez-vous bien de ce principe que moins on voit plus on devine, et que plus on devine, plus on se pique. C'était l'esthétique de Mallarmé. Elle était redoutable quand il s'agissait de poésie, mais sa vraie application, c'est la toilette.
Aussi bien laissez deviner le plus de choses : il ne vous en coûtera rien, peut-être, de ne pas tenir vos promesses, mais il y aura bien du plaisir pour qui vous savez, si elles sont fondées. C'est dans le déshabillé que la réserve a le plus de charme. Vous le soignerez donc.
Faites-vous grasse matinée? J'y consens. On vous porte votre chocolat, bien battu, dans votre lit. Serez-vous décoiffée, paraîtrez-vous les cheveux en désordre, avec des frisons rebelles à vos tempes ou sur la nuque? Non point. En attendant que vienne M. Fernand, le coiffeur, nouez une étoffe légère autour de votre tête:
mousseline blanche, gaze argentée, madras teint des plus fraîches couleurs. Serrez bien, et de sorte que seule dépasse
la pointe rose de l'oreille; et sur le
front, ramenez la draperie en bandeaux
croisés ; assurez le nœud d'une agrafe :
cornaline, turquoise ou camée. Vous
voilà sultane. Rien de mieux porté. —
L'aigrette a son prix aussi. Mais au
lit, ce n'est point commode. — Coifïée de la sorte, vous pourrez faire ruelle : c'était un usage de chez nous, autrefois; et charmant!
Je sais que vos chemises sont d'un linge fin et ravissant. Mais combien indiscret! Est-il fait d'ailleurs pour donner de l'admiration à vos fournisseurs \ Ce sont, vous le savez, vos visiteurs les coutumiers, entre onze et midi. Vous ne le montrerez donc point. Et, en outre, à vous promener, toute uniement vêtue de baptiste, fut -elle accompagnée ..;/
des plus folles dentelles, si vous êtes vive et tentée par les soins du ménage — cela s'est vu — vous risqueriez l'indiscrétion des courants d'air. Ne serait-ce que pour glisser de votre ht dans votre bain, à %«£$■ plus forte raison pour sortir de celui-là, passez un saut du lit ad hoc. Rien de plus laid que le tissu éponge. Bannissez-le. Pourquoi pas du papier buvard? Vous préférerez quelque vêtement large et souple, et mol et chaud. Vous
avez dans le choix très vaste qui s'offre à votre goût toutes les illusions bienheureuses d'un beau voyage matinal en orient. La Chine a des étoffes multicolores mais déjà beaucoup portées; le Japon, des kimonos qui sont commodes; la
gandourah tunisienne a ses mérites; le péplum, bien qu'athénien, n'est guère recommandable : il laisse le bras nu.
C'est flatteur, mais dans nos climats, cela enrhume. Il est entendu que ces divers vêtements ne sauraient être découpés que dans des étofïes très flottantes, et de couleurs vives. Laissez le rose aux jeunes filles, et le bleu tendre à leurs mamans. Pour vous, remettez à des peintres — vous en comptez dans vos amis
— le soin de vous trouver les coloris les plus rares, les nuances les plus hardies : citron, vert cyprès, taupe, bleu de roi, outremer, rouge étrusque. Auriez- vous peur de la couleur?
Gardez seulement pour vous le soin d'appareiller à la nuance de vos pensées celle de votre déshabillé matinal.
— De quelle couleur est mon cœur, aujourd'hui? Fumée? Gris souris? Ciel de Londres?
— N'hésitez pas : vous voilà ciel de Londres jusqu'à deux heures. Chacun dans votre entourage saura à quoi s'en tenir. — « Madame à son « ciel de Londres » aujourd'hui. Prenons garde à ne point trop claquer les portes... » — Vous voyez : c'est tout bénéfice. Êtes-vous gaie? Vous voilà revêtue d'un jaune éclatant. « C'est beau, le jaune! » dit un jour le peintre Van Gogh. Sur quoi, pour bien marquer l'éclosion d'une pensée à ce point définitive, désespérant de jamais trouver mieux, il prit un rasoir et se coupa l'oreille. — Pensez à Van Gogh, quand vous aurez sujet d'être mélancolique.
Je vous vois, tel autre matin, ni gaie, ni triste, mais
dans les dispositions de cœur d'une jeune fille au lendemain de son premier bal? Vite ce négligé charmant de vigogne blanche à parements et col de cygne. — Tous les espoirs vous sont permis...
La Perse vous tenter ait- elle? Aimeriez-vous porter culotte? Dans la rue, cela est voyant; mais chez soi, chez vous, madame, essayez-en : je vous vois très bien dans un de ces pantalons très bouffants qui s'évanouissent à la cheville, et laissent voir dans sa mule étroite un pied menu, une attache exquise. Pâle, le pantalon; et la tunique, courte, plissée, à taille haute, avec des basques, d'un ton qui tranche. Il va de soi que le jour où vous porterez ces culottes, vous ne sauriez admettre sous aucun prétexte que Monsieur votre époux ou votre jeune frère se montre devant vous autrement qu'en robe.
Vous voilà, Madame, avertie, je pense. Vous hésitez? Mille étoffes se prêteront à vos fantaisies : les pelucheuses et les satinées, les tapageuses et les discrètes — marmottes, charmeuses, zénanas, ratines, soies peintes. Fortuny en a fait d'exquises. Déshabillez-vous avec fantaisie. Le saut du lit, le petit lever, le petit coucher l'exigent : la grâce aussi.
Emile Henriot.