LES PENDANTS D'OREILLE
L paraîtrait, à en croire les personnes bien informées, que la mode des pendants d'oreilles ne doit pas tarder à renaître. Cette importante nouvelle, en même temps qu'elle fera la joie des femmes qui possèdent de jolies oreilles, fera le désespoir de celles que la nature n'a point à cet égard favorisées de particulière façon : ce qui n'empêchera point, d'ailleurs, ces dernières de faire comme les premières, c'est-à-dire tout comme si elles étaient aussi bien douées qu'elles et de ne pas hésiter une minute à adopter un objet de parure dont le premier avantage ... ou le premier inconvénient est sans doute, de même que tous les autres objets de parure, d'attirer les
regards sur la partie du corps qu'il est destiné à orner. Eh quoi! combien de femmes porteraient des bagues si n'en portaient que celles qui ont des mains impeccables !
Quoi qu'il en soit, accueillons avec faveur et sans étonnement le retour des pendants d'oreilles ; ce qui eût été étonnant, c'est qu'un objet de parure tel que
celui-ci — dont l'origine se perd dans les ténèbres de la plus lointaine préhistoire, car l'on ne risque rien à affirmer que le pendant d'oreilles est aussi vieux que l'oreille elle-même — ait pu disparaître pour jamais de l'arsenal où les filles d'Eve, bien plus respectueuses que l'on ne croit des traditions, conservent soigneusement toutes les armes de séduction qu'ont inventées pour elles les hommes au cours des siècles, et qu'elles ont aussi inventées elles-mêmes, afin de paraître plus belles et d'être plus irrésistibles.
Donc, nous allons revoir se suspendre et se balancer au lobe des mignonnes oreilles de nos beautés, les boucles et les pendants de pierreries, les anneaux et les glands de diamants et de perles, qui mettent sur la matité du cou et dans l'or ou l'ébène des cheveux un étincellef y / ment. Est-il bijou qui prête à plus de fantaisie, / qui laisse un champ plus libre à l'imagination des artistes, et quand ils ne feraient que s'inspirer, pour les moderniser et les approprier au goût de l'heure présente, des créations de leurs devanciers égyptiens ou étrusques, assyriens ou grecs, byzantins ou renaissants, phéniciens ou romains, peut-on douter qu'il ne façonnent d'ex-
quises choses parfaitement conçues en vue de donner un charme de plus à la manière d'être belles des femmes d'aujourd'hui, car on sait bien que chaque époque a sa façon de concevoir et d'orner la beauté des femmes. Nous reverrons donc, renouvelés des temps lointains ou des époques relativement récentes, les pendants d'oreilles qui firent la joie de nos immémoriales aïeules et de nos grand'mères, de celles qui souriaient à la lumière alors que Pénélope brodait et de celles qui acclamaient à son retour d'Egypte « le Corse aux cheveux plats », de celles qui sur la place de Sainte-M.arie-des-Fleurs, dans les atours où se survivent à nos yeux émerveillés les femmes de Botticelli et de Filippo Lippi, assistaient au triomphe de "la Bella Simonetta", et de celles dont Gavarni dessinait les toilettes sous le régne de Louis-Philippe le Magnifique... et ce sera charmant.
Vous rappelez-vous ces pendants d'oreilles en ors, de couleurs et topazes, en or estampé et gravé, aux ornements en cannetille et en graineti, et ceux, en corail taillé, sculpté dans le genre des camées, et ceux formés de camées, suspendus par des chaînettes, que l'on portait sous la Restauration? N'avez-vous jamais retrouvé dans quelque vieux coffret à bijoux recouvert de velours bleu de roi et agrémenté de ferrures niellées, de ces pendants d'oreilles représentant des hottes de fruits, des amphores se balançant accrochées par leurs anses à des barrettes transversales qui ont la forme d'haltères, ou encore de petits paniers dans lesquels de gentilles cocottes couvent leurs œufs, ou encore un colibri la queue en l'air, les ailes ouvertes, en train de se poser sur un
cercle de pierres précieuses, ou encore une clochette d'or au bout d'une chaîne... ou des motifs égyptiens, grecs, étrusques en jade et en or, ou deux seaux de fruits retenus par une corde à leur poulie, ou des sirènes d'émail à la queue desquelles des perles se suspendent, ou toutes de joaillerie, nœuds de rubans, treillis, volutes fleuries, grappes de raisin ou de gros anneaux d'or encerclant des perles de corail mobiles, ou des disques volumineux aux pendeloques en longues gouttes d'or mat et filigrane, ou des paons de diamants rouant dans l'orbe d'un perchoir circulaire de diamants, ou des médaillons d'émaux peints montés dans des feuilles de lauriers Louis XVI... que sais-je encore? tout ce que la fantaisie humaine peut inventer et approprier à une destination particulière. . . sans parler de ces pendants d'oreilles de deuil, en jais, qui furent si longtemps à la mode et ne peuvent manquer de l'être encore, à cause de leur éclat ténébreux et à cause, aussi, qu'ils font si finement valoir, en les rendant plus mates, les carnations sur lesquelles ils mettent leur note sombre aux étranges et mystérieux reflets... Soyez sûrs que nous allons revoir tout cela, et que personne ne songera à s'en plaindre. Ne sera-ce point plaisant, en effet, que les femmes de ce début du XX e siècle se donnent un peu, de temps en temps et tour à tour, les airs de leurs aînées qui posèrent pour Ingres et pour Ricard, pour Wmterhalter et pour Cabanel, pour Delaunay et pour Stevens, pour Dubufe et pour Hébert. Oui, ce sera charmant.
Et puis je le répète, les artistes, les artisans manquent-ils, au métier sûr, à l'esprit d'invention fécond, qui sauront renouveler les formes et les motifs de jadis et de naguère; un Lalique, un Vever, un Linzeler, un Iribe, un Fouquet, un Follot, l'auteur lui-même des jolis croquis qui illustrent ce texte, ne sommes-nous pas certains qu'ils vont composer, avec les éléments infiniment divers, avec les matériaux précieux dont ils disposent, émaux, pierres de couleur, perles, diamants, les délicieux bijoux du chatoiement desquels les oreilles des « belles écouteuses » s'embelliront en écoutant les plus récentes pièces de piano ou les Chansons de Biliïis d'un Debussy ou la musique silencieuse des aveux qui sont à peine des soupirs . . .
Gabriel M.OUREY.
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