A COURRE
E n'ai point de bibliothèque : à quoi bon encombrer de livres une pièce que tout autre décor embellirait d'une manière plus satisfaisante pour l'imagination, et surtout quand il existe un ouvrage qui tient si bien lieu de tous les autres? Cet ouvrage, vous l'avez deviné, c'est le Dictionnaire de Littré. Il est magistral. Non seulement il renferme la matière de toute notre littérature, mais il en résume encore les mérites grâce à la fantaisie romanesque de ses développements, non moins qu'à la poétique inexactitude de ses définitions .
Ah! Monsieur, quel poète, ce M. Littré! Songe-t-il, par exemple, à la chasse à courre? C'est pour la situer dans l'histoire, et tantôt elle est à ses yeux un acte utile, et tantôt une fête mystérieuse pour laquelle on revêt cet « habit de chasse » qu'il définit : « un costume porté par les chasseurs qui accompagnent le roi, l'empereur, les princes, les grands seigneurs »... Eh bien, Monsieur, en réalité les piqueurs chassent pour gagner leurs gages et les maîtres pour faire
leur devoir: en sorte que ce n'est qu'un homme peu averti qui pourrait prendre au sérieux le cerf et les chiens. Vous moquez-vous, de penser que c'est en vue de mettre hallali je ne sais quel prétentieux dix cors, voire un impertinent daguet, que nous nous imposons des temps de trot et de galop répétés, en pleine forêt, sans compter deux voyages en chemin de fer? Nous avons un dessein moins futile que celui-là, grâce à Dieu. Nous chassons parce qu'il est de bon ton de demander à X..., quand on le croise dans l'allée des Poteaux : « Vous verra-t-on demain en Hallate, cher ami? », ou de confier au théâtre, à Mme de B... : « Ce pauvre prince est bien aiïecté, il me le disait encore tout à l'heure, à la chasse. » Voilà de ces propos qui vous sentent leur élégant d'une lieue. Il vous faudra donc chasser à courre, et votre femme aussi.
Là! là! ne vous effrayez point:
je sais qu'à part le golf vous n'aimez point les sports, et que vous maudissez mille fois celui qui a mis à la puis peu, ces exercices fatigants. Nafession de snob était assez douce; on ne gagne quelque renom monsueur de son front. Mais la chasse à courre est une cérémonie, non pas un sport. Pourvu que vous y pressiez entre des bottes convenables le cheval qu'il faut, peu importera que l'on ne vous y voie pas à la queue des chiens, croyez-moi. Quant à Madame votre femme, si, par hasard, elle ne paraît à cheval qu'au rendez-vous,
mode, deguère la proaujourd'hui, dain qu'à la
et le reste du temps en voiture, personne n'y trouvera à redire, du moment qu'elle sera montée, vêtue et coifïée congrûment...
Ainsi, Monsieur, choisissez avec soin votre monture, et celle de votre charmante compagne. Vous avez évidemment meilleur genre que ces cerveaux brûlés qui suivent une chasse en galopant à tombeau ouvert, au risque de laisser croire qu'ils s'amusent. Rendez-vous donc chez le marchand qui fournit, tout faits si j'ose dire, des irlandais magnifiques et de tout repos, lesquels trottent comme des machines, galopent comme des rocking- chairs, et s'arrêtent dès qu'on leur en formule le désir. Il n'est pas plus malaisé d'acheter un cheval de chasse aux environs du Rond-Point des Champs -Klysées qu'un peloton de fil au Bon-Marché. Le prix, seul, diffère.
Mais le cheval n'est pas tout : encore faut-il l'habit. Faites-vous partie de l'équipage ? avez-vous le « bouton » ? Voilà qui vous dispensera de bien des perplexités :
jamais un bon tailleur n'a manqué un uniforme. (Prenez le mien)... Ah! un mot pourtant : conseillez (énergiquement) à votre femme d'enioncer solidement son lampion sur sa tête, et si elle prétend faire boulier ses cheveux, n'hésitez pas à réclamer le divorce.
Etes-vous «invité», au contraire? En ce cas, j'aime à penser que vous ne vous couvrirez pas d'une lugubre tunique noire, et que vous laisserez à d'autres le soin de
TvTCy.
déshonorer la forêt par ce costume de croque-mort. Hélas!
il faut avouer pourtant que l'on ne peut plus guère risquer
le rouge avec décence. A cette heure, la tunique rouge ne
se porte plus, sauf erreur, que dans les albums de Crafty.
Les traditions se perdent; c'est triste à dire; mais qu'y
puis-je?
Vous 'aurez donc une tunique bleu foncé, marron, voire
vert bouteille, mais coupée en forme de « jaquette » et non de «redingote». Pourvu qu'avec cela vous ne vous couvriez pas le chef d'un chapeau à haute forme en feutre mat, mais en soie brillante, pourvu également que vous ne mettiez pas vos jambes dans une culotte de velours (fi donc!), mais de peau de taupe blanche, pourvu enfin que votre compagne connaisse un tailleur qui consente à ne pas lui faire des épaules de boxeur et des hanches de percheron, alors j'ose dire que vous pourrez vous montrer.
A une condition encore, toutefois, — et je ne vous cacherai pas qu'elle est capitale, — à condition que vous ayez des mollets de coq. Rien, Monsieur, rien au monde ne saurait être plus indécent que de faire pendre le long des panneaux d'une selle anglaise des jambes pacifiques et bourgeoises. Ainsi fait, vous irez au rendez-vous causer un peu des chasses de Pau, et vous retournerez à la gare aussitôt prendre le train de Paris. C'est cela, Monsieur, qui s'appelle chasser.
Jacques BOULENGER.
LE GOUT AU THEATRE
A UX premières scènes d'une pièce de M. Henry Bataille, on ressent comme une sourde irritation. Les caractères sont pauvrement observés, les personnages mis en présence manquent de vérité. Mais on est peu à peu séduit par la richesse de l'intuition psychologique. De conflits arbitraires, opposant des héros d'une humanité excessive ou inférieure, se dégagent de saisissantes impressions, souvent une rare beauté. Dans la Flambeaux, cette beauté est peut-être plus apparente encore que dans les œuvres précédentes, l'homme de métier ayant laissé la parole au poète et au penseur. Mais notre tâche n'est pas d'étudier un conflit qui prêterait à de longs développements. Qu'il nous suffise de constater que, malgré les exceptionnels mérites de chacun de ses interprètes, le drame de M. Henry Bataille n'est pas présenté avec toute la perfection souhaitable. Seule, Mme Suzanne Després répond à la sensibilité de l'auteur. Les dons dramatiques de MM. Le Bargy, Huguenet, Jean Coquelin, de Mlle Yvonne de Bray, ne sauraient
s'accorder. Ces quatre artistes sont des représentants parfaits de quatre écoles différentes et, quel que soit l'attrait de l' affiche, on serait tenté de préférer une interprétation moins éclatante, plus harmonieuse.
La mise en scène des Flambeaux est très soignée, d'un goût très sûr. Mais n'a-t-on pas poussé trop loin le souci de l'exactitude ? Il ne faut pas exagérer les théories dont M. Antoine fut le promoteur (et dont il a donné la juste mesure), surtout quand il s'agit de fournir un cadre au théâtre idéologique. Le détail trop minutieux, à moins qu'il ne passe aperçu, n'a pour effet que de détourner l'esprit du spectateur.
La recherche de la moindre nuance et des plus petits rapports n'a pas été étrangère à la surprise que nous a causée la représentation de Kismd. Ce conte oriental d'une philosophie un peu naïve ne trouve pas chez nous la faveur qu'on lui témoigne à l'étranger. Il en serait sans doute autrement si le metteur en scène s'était soucié d'offrir des images moins recherchées, mais plus frappantes, d'un ensemble plus simplement évocateur. On comprend que l'homme de goût parfait qu'est M. Lucien Guitry se soit laissé tenter par le faste et la minutie. Mais il a paru oublier qu'une pièce ne se voit pas de la scène, mais de la salle.
L'abondance, la diversité, plus qu'une excessive préoccupation des rapports, nuisent au Faust de M. Vedel. Le spectacle diminue l'œuvre. Les thèmes qu'enrichit l'orchestre, l'heureuse disposition décorative, /"' les innombrables costumes de M. Desfontaines, / ' /" nous ont ravis, mais que devient la pensée ,.(f /\.y~ gœthienne? Cette adaptation est une critique, une mise au point du livret de MM. Jules Barbier et Michel Carré. En outre, on peut regretter l'indécision de M. Antoine. Le directeur de l'Odéon n'a pas su fixer ses préférences artistiques et nous a conduits de Rembrandt à Delacroix et à Bœcklin, de Schumann à Berlioz et à Florent Schmidt.
Après avoir critiqué le luxe déployé par MM. Hertz et Coquelin, Antoine et Lucien Guitry, on ne saurait trop louer la simplicité dont fit preuve M. Lugné-Poë. Devant de simples rideaux de fond, se déroulent les scènes du mystère de M. Paul Claudel et c'est sans le secours d'aucun artifice que nous a émus la pure poésie de l'Annonce faite à Marie. Ce drame primitif et beau fait penser à la cathédrale que rêve Pierre de Craon. Ce poème estjiit sans affectation, avec un souci du rythme qui ne donne jamais l'impression de la monotonie. Sachons gré à l'Œuvre qui a laissé une grande part à la suggestion. Ainsi fut procurée au spectateur la joie d'avoir ajouté de lui même à une manifestation d'art.
LA MODE ET LE BON TON
JT e matin au bois. — Fi des simplicités matinales. On fait à présent, sa promenade hygiénique, de onze heures à une heure, habillée comme pour l'après-midi :
vêtements de fourrures et de velours, chapeaux aigrettes, et joues enluminées !
Plus de voile de dentelle blanche pour dissimuler les fatigues de veilles prolongées ; on est rose et éclatante de jeunesse, les lèvres pourpres, entr'ouvertes sur des dents de neige, et, les mèches, dites folles, ennuageant les tempes et les joues, sous le minuscule chapeau posé de travers avec un petit air qu'il faut coquin. O ça absolument, nous y tenons.
J a mode du déjeuner au restaurant, renouvelée des habitudes anglaises et américaines, s'est installée à Paris. Parmi tant de courses et d'essayages, deux femmes seules, peuvent à présent, luncher au Grill- Room du Ritz ou du Chatham sans que personne y trouve à redire.
De là cet entraînement à s'habiller dès le matin.
TPoby-chien ou Fleur de Plumeau trotte en boule aux côtés de sa pimpante maîtresse, idéalement habillé lui aussi. S'il fait froid, il se réchauffe d'un manteau bleu, de coupe irréprochable, à grand col d'hermine; s'il fait chaud, il se vêt d'un simple nœud de ruban clair, au bas de la nuque.
Au restaurant, il prend, place sur une chaise, une vraie, comme vous et moi, et l'après-midi, à l'heure des essayages, il passera, pour la centième fois, dans les bras des vendeuses et des mannequins extasiés, dont
les propos inattendus, pourraient bien lui donner l'idée de continuer la série des Dialogues de Bêtes... !
Qui n'a pas son chien?
Toute femme chic a le sien. Comme le chapeau de travers, c'est indispensable.
A u théâtre. — Les femmes sont, dans la salle, aussi fardées que les comédiennes sur la scène; sérieuse faute de goût, à laquelle il est indispensable de remédier si l'on ne veut pas entendre, d'ici peu, médire du tact des Parisiennes. On aurait du reste raison, attendu que s'il est exquis d'avoir des yeux trop faits et démesurément agrandis sur un visage de jeunesse, il est burlesque et sinistre, de promener un éclat de carmin sur des joues fléchissantes et sous des yeux gonflés.
(0)n se décolleté à outrance, ce qui logiquement, est, ou merveilleusement joli, ou susceptible d'amener des nausées chez celui qui regarde. Mais, lorsqu'on a devant soi un dos bien en chair, finement traversé d'une séparation juste comme il faut, c'est, on doit l'avouer, le sujet de distractions fréquentes à l'endroit de la pièce qui se joue. Par malheur, les femmes ne montrent plus leur nuque ! Ou du moins, elles ne la montrent plus, dégagée sous le casque audacieux des cheveux relevés.
Elles l'encombrent d'une abondance de mèches amoncelées et croisées en tous sens, qui sont supportables, lorsque c'estla propre chevelure de la femme, mais bien laides, lorsque tout ce qu'on nous montre est postiche .
Dites-moi, si les deux petites nattes se croisant autour de la tête de la jolie Mme Goloubew, ne sont pas cent fois plus seyantes, dans leur mièvre enroulement, que toutes les appliques X... ou Z...? Kt, ce qu'une femme peut être jolie ainsi, avec sa tête bien à elle!
(Pomme il faut que rien ne soit traditionnel dans nos modes d'à présent, on en arrive à supprimer presque totalement le corsage, dans le dos, tant le décolleté est osé, mais par devant, c'est autre chose...
On superpose des tulles, en biais, en travers, n'importe comment, pourvu qu'ils effleurent le menton. Parions qu'avec cette toquade nouvelle, il sera bientôt nécessaire de rééditer la fameuse légende d'Abel Faivre, lorsqu'on s'adressera à une femme forte: "Le devant? c'est là où il y a la broche?" Et encore, sommes-nous sûrs qu'il y aura une broche.?
— Je vous dis cela parce que j'ai vu l'autre soir, quelques semaines avant son deuil, Mme Georges Kahn qui portait un esclavage de perles retombant dans le dos, sur deux rangées, et qu'ici encore, le convenu était en déroute. Après tout, c'était ravissant, d'autant que, de dix en dix, les perles étaient semées d'un brillant taillé en anneau, et quelle qualité d'anneau!
1T es écharpes de couleurs tranchantes, barrant le buste comme un grand cordon étranger, ont cessé de vivre ; on leur préfère le tulle blanc vaporeux, seyant, et qui, ne riez pas, tient si chaud! Il retombe et enveloppe à demi le bras, que tant de femmes montrent avec toute la pureté de sa ligne, libre de la gaine de Suède.
La main n'a que deux ou trois bagues, mais faites de gemmes rares et volumineuses, auxquelles riposte l'émail impertinent des ongles. Et tout cela est si joli, lorsqu'une femme accomplit le double mou-
vement des bras, pour porter la lorgnette à ses yeux; c'est si savant et si provocant à la fois.
JT e bouquet de fleurs naturelles au corsage, a été remplacé depuispeu parune fleur géante, en velours de couleur vive, qui serait ravissante vue sur une seule femme, mais qui lasse nos yeux, quand nous la voyons sur toutes les femmes... c'est trop.
Croyez-moi, reportez des fleurs fraîches, toutes les fleurs, suivant le jour et votre fantaisie : c'est le cas de faire de l'imprévu comme la demoiselle aux formes idéales, flirteuse à l'excès, qui se montra, certain soir mémorable, le corsage... fleuri de deux colombes se béquetant. " Toujours des fleurs, c'est monotone, dit-elle à un danseur qui s'extasiait sur son idée, j'ai voulu changer et voilà.
(jT^hangeons aussi, en nous chaussant de Chantilly sur transparent de drap d'or ou de satin blanc, même au fond d'une baignoire ; en conservant presque tout le temps de la représentation, un manteau somptueux, tel que nous les réservions pour les sorties de l'Opéra, dans le temps.
Changeons, en emportant notre lorgnette dans un petit sac de marocain blanc, chiffré de diamants, et non plus au fond d'un grand sac.
(T^hangeons, en mangeant force bonbons glacés, en quittant notre loge ou notre fauteuil, pendant l'entracte, afin d'aller faire " causette " dans la loge à côté ou en face, et, lorsque nous attendrons la voiture, sur la porte du théâtre, n'oublions jamais ce que Napoléon disait à son armée d'Egypte... Au lieu de quarante siècles, changeons encore, et songeons que quarante têtes nous contemplent, voilà tout!
Robe et coifîure du soir
Modèle Zimmerman