‹ Gazette du bon ton (volume 5)Chapitre 23 sur 41 · HOTEL ASTORIA · texte numérisé non relu

HOTEL ASTORIA

Champs-Elysées

Confort, tranquillité

Prix modérée.

Grand Hôtel Ville de Parisj

Hôtel de famille de 1 er ordre

E. HAÏ1PELE, propriétaire et directes

Hôtel Attantid :: Etfcetsior ::

= R&«rh®ff =1 ? êMm Hôtel

Hôtel de i er ordre

Prix modérés.

B^er- Hôtel

Confort moderne

Direction : B0SS-CASS1NÏ

Ouvert d'Avril afin Octobre

Tir au pigeon -Grand Kursaal-CasinoP

Hôtel du Parc Majestic Palace

Maisons de tout premier ordre J. ALETTI, directeur

Strasbourg

Venise

Vichy

Chez MERCIER Frères

Tapissiers - Décorateurs 100, Rue du Faubourg- Saint -Antoine, PARIS

LETTRE A UNE PROVINCIALE

Paris, Janvier 1913

EST-CE pas, chère Agathe, vous connaissez Eisa?

Voyons, souvenez-vous d'elle ! Sa corpulence, ses solides ^corsets, ses pieds de coureur et son grand rire. Vous savez qu'Eisa a décidé "qu'on était sur terre pour s'amuser" et qu'elle s'applique à ce sport difficile avec une conscience éperdue. Eisa est à l'affût de tous les plaisirs ; elle les guette et ruse pour les saisir comme une grosse araignée fait pour les mouches (ou contre les mouches), au milieu de sa toile. Le pauvre plaisir n'en mène pas large, une fois qu'il est la proie de cette inexorable ! Où ne l'a-t-elle pas conduit, ce dieu capricieux et fragile, étroitement ligotté, et si triste qu'il semblait porter son propre deuil! Parfois, j'ai du suivre Eisa et sa victime. Et d'autres, avec moi, assistaient à ces funèbres réjouissances. Lorsque nous n'en pouvions plus, succombant à la fatigue et à l'ennui, le cœur et les yeux remplis d'un morne désespoir, Eisa, au moment où nous prenions congé d'elle, nous réservait son plus frais, son plus courageux sourire, nous menaçant par ces paroles : « à

bientôt ! Nous nous amuserons plus encore qu'aujourd'hui! »

Or, j'ai rencontré Eisa, récemment.

Je n'ai pas pu ne pas la rencontrer. C'était dans une petite salle d'exposition où j'admirais, sans savoir qu'Eisa était derrière moi, la vitrine qui contenait les verreries vénitiennes que compose mon ami Henri Farge. Me retournant, nous nous trouvâmes, elle et moi, face à face. Aussitôt elle exprima flatteusement la joie qu'elle éprouvait à me rencontrer, et ajouta: « Ah! mon ami, vous-qui-faites-des-vers, vous devriez bien me trouver des idées : j'organise une série de dîners de têtes, le mois prochain ! » Et, pour qu'Eisa voulut bien me rendre ma liberté, j'ai promis de lui trouver des idées pour son dîner de têtes!

Malgré les apparences, rien déplus difficile. De guerre lasse, j'allais écrire à Eisa pour m'excuser, lorsqu'elle m'a fait parvenir une petite liste de projets et d'idées, me demandant de choisir parmi ceux-ci et celles-là les plus ingénieux et les plus pittoresques.

Choisissez avec moi, s'il vous plaît, bienfaisante Agathe!

Le papier d'Eisa commence ainsi :

« assez de dix-huitième siècle et de moyen-âge ! » Ainsi, ni coiffures à la Belle-Poule, ni hennins effilés sur la tête des dames, et point de perruques à marteaux dont la poudre tombe tristement sur les épaules des "Cavaliers". Eisa ne veut pas non plus voir ses convives déguisés en légumes, en fruits ou en fleurs. Elle trouve cela rebattu. Un chou galant ne se penchera donc pas vers la plus rougissante carotte, et le poireau chevelu ne risquera pas de se noyer dans les mobiles regards du bouillon. Notre Eisa aimerait assez, il me semble, le dîner blanc et noir, ou le dîner blanc, tout blanc. Faut-il l'encourager? Grands dieux ! Quel embarras I Entre nous, le dîner de Têtes, je ne l'aime guère : l'habit noir et la robe moderne sont si moroses, sous le masque suranné ou comique et sous la coiffure d'autrefois ! On devrait bien lancer le dîner de bustes. Il est vrai que, l'après-dînée, alors, serait ridicule extrêmement. On a aussi offert à Eisa un dîner chez dame Tartine, un dîner d'animaux, un dîner de jouets, un dîner d'oiseaux. Que sais-je encore? Hélas !

Je crois que je vais l'encourager, sans nulle conviction, à donner le dîner suivant. L'idée ne vient pas de moi, je vous jure, mais elle serait l'occasion,

peut-être, de divertissements imprévus, un peu subtils, il est vrai, pour se prolonger pendant tout un repas.

Chaque convive serait dans l'obligation de se faire la tête d'un célèbre amoureux ou d'une amoureuse célèbre. Puis les couples prendraient place au hasard autour de la table, de telle sorte que Chloë s'assoirait peut-être à côté de Musset et George Sand près de Daphnis... Mais, en l'énonçant ici, je vois combien un pareil jeu serait Vain et misérable. Ah! préférons, préférons, Agathe, les bals costumés aux dîners de têtes ! Ne serait-ce pas beau, dans un grand décor composé spécialement, de réunir vingt personnages de Véronèse, accompagnés de singes, de chiens et de musiciens; ou encore, sous les arbres d'une tapisserie mélancolique, quelques bergers et quelques bergères, ayant, depuis ^Vatteau, le cœur à la fois souriant et désabusé. Je vois aussi, de la sorte, le dîner Guardi, le dîner Devéria, ou, dans l'intimité absolue, le dîner Giorgione, plein de secrets et de voluptés. Mais, alors, Agathe, exilons Eisa d'une pareille fête; laissons la organiser, d'après Goya, un brouet de sorcières, et venez honorer Giorgione avec moi, dans le luxueux silence d'une nuit de Carnaval, nuit chimérique, où le mystère et la protection du masque vous autoriseront, ô mon Amie, à porter votre plus beau costume, votre costume divin !

Jean-Louis Vaudoyer.

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