LE CARNAVAL A L'ITALIENNE
Y ES charmants personnages de la Comédie Italienne sont loin de nous. On ne les connaît plus. Quelques littérateurs amis de la douce poussière leur consacrent encore des sonnets et des plaquettes sur papier spécial, mais le public tient Arlequin en piteuse estime et les élégants ne se soucieraient plus de paraître dans un costume trop usagé à leur gré et que partout a galvaudé le vulgaire.
Depuis qu'il n'y a plus de cour et que l'aristocratie est un milieu, — encore sélectionné, certes, — composé d'éléments recrutés avec un éclectisme jadis moins dispersé, un bal costumé n'a plus les mobiles d'autrefois.
La société n'était pas, cette sorte de cinéma où de nouvelles figures passent sans répit, où des individus, hier inconnus, sont appelés à se faire une place et saisissent tous les prétextes offerts. Un bal est un moyen comme un autre, il faut paraître à tout prix, surpasser en luxe, sinon en goût, les rivaux et rivales, faire parler de soi, et — même en s'y ennuyant affreusement, — s'en servir pour asseoir son crédit. Dans une société restreinte, hiérarchique,
admmis ^L trée selon des rites immuables et dont cha £f\ que membre était à sa place, un
bal costu W mé devenait une récréation. La pompe, les ornements, les habits parés,
surchargés, faisaient partie de l'ordinaire de la vie, et l'on était bien aise d'en changer pour un soir et de pouvoir, à l'abri du masque, en simple veste de soie, en collant de tricot, en petit panier et petit collet, se livrer aux fantaisies que le caprice, l'heure et l'humeur suscitaient. On se travestissait et se costumait, non pour paraître plus qu'on était — à quoi bon! — mais se libérer, au contraire, pendant quelques heures, de tout ce qu'on n'était que trop! Les personnages de la Comédie Italienne, n'évoquaient que le souci de se divertir. Ils symbolisent l'extravagance considérée comme chose naturelle, la fantaisie, la poésie, les passe-temps inutiles et charmants de l'amour, les jeux delà jalousie, les babillages d'une cour puérile. On se prend, on se quitte, on s'oublie; les mots toujours, éternellement, ne veulent rien dire. On se rit des honneurs, du savoir et de l'argent. Charmante école! Que ne sommesnous encore à l'âge où, pour sortir de soi-même,
on ne songeait pas à devenir prince ou rajah, mais où l'on empruntait la batte d'Arlequin, la farine de Pierrot, la bosse de Pulcinella, pour n'être, toute une nuit, rien autre chose qu'un homme qui -Vwl s'amuser.
Le domino vénitien, le masque, qui songe encore à s'en affubler: le domino, qui dissimule pareillement les formes de la coquette la plus ï\ svelte et du barbon le plus lourd; le masque,
qui permet de tout dire et de tout entendre, qui donne au laid l'enchanteresse illusion de la beauté, au timide, la possibilité d'avoir enfin de 1 assurance, à la femme mûre l'impression d'être aigrelette et à la novice le sentiment qu'elle va paraître délurée !
... En se travestissant nos élégants pensent à évoquer fidèlement un personnage d'autrefois; ils ont été scrupuleux jusque dans les plus inutiles minuties. Ils sont arrivés ainsi à rendre le carnaval ennuyeux, le carnaval dont le mot seul évoquait les rondes et les arabesques les plus gaies, un peu de folie régnant parmi les civilisés, le droit pour celui qui jouit des agréments de la jeunesse, des bienfaits de la vie, d'en jouir sans tenir plus
compte de ce qu'il est,
que de ce que les autres
sont. Le rayon de lune
éclairant les plis de satin
d'une longue traîne qui
glisse, les accords des instruments qui font danser les couples, la flamme inquiète des cires, que le courant d'air a chargées d'une collerette épaisse et d'un jabot, la détonation des bouchons arrachés au goulot des bouteilles de Champagne; les grelots de la fête faisaient couler du vif argent dans les veines, rendaient preste le rhumatisant, prodigue l'avare, amoureux l'insensible, volage le casanier, imprudent le modéré, vantard le modeste, bavard l'hermétique et licencieux le timoré.
Nous sommes devenus gourmés, prétentieux, orgueilleux, cupides. Le carnaval n'est même plus l'ombre de lui-même. Il n'est plus... Si je devais donner une fête, au lieu d'aller emprunter aux Orientaux leurs pierreries, au passé ses spectres, j'ouvrirais toutes grandes mes portes à Zerbinette, à Colombine et Arlequin; — puis sans grenadiers, sans Henri III, sans Montespans, sans Agnès Sorel, sans rajahs, sans Chinois, sans éléphants, ni trônes, ni pharaons ressuscites, ni mousquetaires, je donnerais une fête, qui serait peut-être vraiment gaie, — enfin ! . . .
Albert Flament.