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LETTRE A UNE PROVINCIALE
Paris, i er Février.
|c«N cette mi-février, chère Agathe, c'est, à Paris, le printemps! Depuis une semaine le plus doux soleil n'a pas
cessé de briller, invitant les arbres à fleurir et à verdoyer. Les arbres ont vite cédé à cette hâtive invitation ; il y a, à côté du champ de courses, à Auteuil, un marronnier qui porte toutes ses feuilles: des feuilles d'un vert tendre, cru comme une salade, et, dans les taillis du Bois, un peu partout, les cerisiers, les troènes, les épines sont étoiles de rose et de blanc. Ce pavoisement végétal, au heu de réjouir, attriste et fait peur. Pauvre et
imprudente saison ! Ce soir, demain peut-être, l'hiver va revenir, les giboulées de mars meurtriront ces faibles et fragiles richesses, et lorsqu'il s'agira du véritable printemps, les bourgeons et les boutons payeront chèrement l'empressement qu'ils mettent à s'ouvrir aujourd'hui.
En attendant, sans les souhaiter, ces jours moroses, on accepte les
jeunes fleurs, et l'on fait des bouquets. Agathe, vous en souvenez- vous? la première fois que je vous vis, c'était dans le salon de madame votre mère. J'y causais cérémonieusement avec celle-ci, lorsque la porte fut poussée devant vous, qui entrâtes, à pas lents, droite et précautionneuse. Vous teniez un vase entre vos mains, un vase de cristal rempli d'eau. Vous ressembliez à quelque prêtresse adolescente, à quelque vestale dans ses débuts, et je songeais, en vous voyant ainsi, portant ce beau morceau de cristal liquide, à ces iris noirs, à ces pâles jonquilles qui fleurissent sur le Forum, au pied des colonnes brisées qui entouraient, à Home, le temple de Vesta.
Mais il ne s'agissait point de jonquilles et d'iris romains. Vous aviez reçu du Midi un grand panier de fleurs, et vous alliez vous donner le plaisir de « faire des bouquets » . Il y a dix ans de cela, et vous faisiez déjà les
plus jolis bouquets du monde. Sport délicat, art difficile, auxquels bien peu excellent! Connaissez-vous rien de plus triste que des fleurs mal arrangées, placées au hasard, dans un salon, sur un guéridon, sur la cheminée, le jour où on reçoit, parce qu'il faut avoir des fleurs? Bouquets stupides et cossus, que torture un fil de fer, et sur lesquels parfois (horreur!) voltige et palpite, au bout d'un laiton rose, un papillon ou un petit étendard de soie qui porte sans modestie le nom en or d'un fleuriste réputé.
Ces bouquets-là, Agathe, vous les méprisez comme moi. Ce que vous aimez, ce sont les fleurs lib- ,:s et heureuses, trempant dans une eau pure leurs vertes jambes d'hamadryades. Et d'abord, avant de choisir les fleurs, il s'agit de choisir les vases. Vous n'employez jamais, je gage, ces vases dont la décoration est faite de fleurs : rien de plus chétif, de plus lamentable que ces fleurs peintes en trompel'œil (et qui ne trompent personne) sous la retombée des fleurs vraies.
Pour les grands bouquets, les vases de cristal sont les seuls que l'on puisse admettre, avec, il est vrai, les hauts et sombres tubes de bronze japonais. Pour les petits bouquets, les porcelaines et les grès unis, et le verre, le cristal encore. Quant aux fleurs elles-mêmes, j'étais l'autre 4^ lu
soir, chère amie, dans un salon où triomphait l'odeur de la jacinthe. Je sais que vous aimez ces riches et graves fleurs qui donnent à l'odorat une sensation analogue à celle qu'une bonne crème, qu'une glace réussie donnent au goût. Et dans ce salon fort confortable, tandis que les jacinthes répandaient leur puissant arôme, une belle cantatrice chantait voluptueusement. La langoureuse voix s'emmêlait aux invisibles rubans de parfums. Je ne sais pourquoi une belle voix de femme, lorsqu'elle exprime des sentiments à la fois tristes et passionnés, évoque devant moi les couleurs et l'atmosphère des plus beaux tableaux vénitiens. Ce qu'il y a d'attachant, d'enivrant dans une toile de Palma ou du Titien, il me semble que la musique seule le peut traduire, et mieux encore lorsque cette musique s'exprime par le moyen d'un grand soprano dramatique et chaleureux.
Je vous ai bien regrettée, tandis que je goûtais cette luxueuse et noble gourmandise. A vrai dire, une demi-heure après, je m'apercevais que tant de jacinthes m'avaient donné un peu mal à la tête, mais, aujourd'hui, je ne me souviens plus que de l'agrément de cette heure trop rare, et qui eût fort heureusement rompu, chère Agathe, la solitude champêtre où vous vous confinez.
Jean-Louis Vaudoyer.
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