PETITS CHAPEAUX
Pour Âristoh.
QUELQUE humoriste un peu pressé, émit naguère cet aphorisme : le chapeau, c'est l'homme. — Le tour
était bon, mais la vérité bien hâtive. J'y
contredis. Le chapeau, dirons -nous, c'est la
femme. Je le prouve.
C'est par le chapeau qu'elles commencent
à s'habiller, au sortir du lit. La chemise
vient ensuite ; et les soins du coiffeur, après,
— car ce n'est pas vrai qu'une femme naît
coiffée, et encore moins qu'elle se réveille
telle. C'est par le chapeau qu'elles finissent, le soir, de se dévêtir. Et l'on a vu mainte honnête personne, qui n'avait plus rien à refuser pourtant à son ami, s'obstiner à rester couverte. Elle avait, ma foi, bien raison : je ne vois pas pourquoi si les grands de son
pays restent chapeautés devant le roi d'Espagne, une jolie femme ne garderait point son bibi ou sa toque devant l'amour, qui n'est en somme qu'un petit garçon.
Tlien de plus joli qu'un petit chapeau, — si ce n'est ce qu'on met dessous. Et il faut bien reconnaître qu'un joli chapeau est une jolie chose en soi, rien que par sa joliesse, sa commodité étant nulle. A-t-on jamais vu que les dames se couvrent le chef pour le protéger des courants d'air, de la pluie ou du gros soleil ? Non pas. Elles se chapeautent pour faire bien. Le chapeau est, pour le sexe, une parure — et fort inutile. C'est pourquoi on la doit soigner du mieux que l'on peut, beaucoup plus qu'une robe — chose qui s'enlève — et voire même, que des dessous, dont on change.
Aussi bien s'agit-il d'adapter au temps, à l'heure, à son cœur, aux saisons, des chapeaux adéquats et particuliers. Point de salut, n'est-ce pas? hors des plus petits.
Vos chapeaux seront donc petits, tout petits, petits — comme il est chanté du cœur de ma mie. Ridiculement petits de tonnage ; mais de jaugeage plus considérable, si je puis dire : car il s'agit d'y entrer votre tête en entier, par dessus les oreilles, et jusqu'aux sourcils — non compris. La calotte large, et le bord étroit. Cela donne l'air crâne, et vous l'êtes, n'est-il pas vrai? Ornez ce modeste objet d'appendices variés, mais de style : aigrettes, pompons, houppettes, verre filé, colibris, plumages. Je laisse la chose à votre gré.
S'il vous plaît même de nouer d'un ruban
sous votre menton ce paradoxe de chapeau, j'y consens, encore qu'avec peine. Mais, pour l'amour de Dieu et par le dieu de l'amour, renoncez, ah! renoncez, Madame, à ces épingles meurtrières dont vous eûtes la manie assassine de perforer vos plus sensibles coiffures ! Enfoncez désormais votre chapeau sur votre tête, et l'y maintenez. Qu'il tienne tout seul, et qu'au besoin, si quelque malappris vous rencontre au Bois et néglige de vous saluer, vous puissiez, d'une main experte, le saluer vous même la première d'un coup de votre très joli chapeau. La leçon sera salutaire — et le geste aura du piquant. . . Auriez -vous peur de paraître excentrique? Laissez ces terreurs à celles qui ne sauraient jamais l'être. Il y a, là comme ailleurs, la manière ; et vous l'avez.
Il faut encore que je vous dise quelque chose. Vous possédez une nuque exquise. Quelques frisons y jouent. C'est charmant. Cacheriez-vous cette merveille ? — Point. J'admets que l'oreille et le front soient masqués : il n'y a pas de mystère à cela.
Mais la nuque, Madame, montrez votre nuque, ou du moins qu'il soit loisible d'en voir quelque chose. Vous consentez? Votre petit chapeau s'arrêtera donc net, sur le derrière de votre tête. Quelques cheveux dépasseront son bord extrême.
Merci.
Vous retiendrai-je encore
par mes conseils — pour que vous ne les suiviez pas et que j'aie un air ridicule ? Non, Madame, non. «Je vous ai dit des choses définitives, mais vous serez tout à fait libre : vous choisirez les formes de vos petits chapeaux vous-même : le pétase de Mercure, la toque russe, le bonnet persan, le turban, jusqu'à la salade et au morion de nos guerriers d'autrefois, voilà ce qui vous convient.
Vous avez du goût : je vous laisse.
Emile Henriot.