LE MANTELET
ï A mode qui change toujours mais toujours recommence, a remis en vogue le mantelet. Nos mères l'avaient connu, et aussi les grand' mères de nos grand'mères. Marie Lecsinska, dans le pastel de La Tour, en porte un qui est noir.
Il se drape, et sa grâce vient de là. Il recouvre mollement l'épaule, — se joint à la ceinture et retombe en flottant. Il y avait autrefois tout un art de porter le châle, et l'on jugeait une femme à la courbe qu'il faisait. Il y avait un certain pli, une façon de revenir sur le bras, et de glisser par dessous, qui était inimitable. Le mantelet ne sera pas moins heureux. Le geste qui l'attache est celui de la petite Diane du Louvre, qu'on appelle la Diane de Gabies; et que cette déesse l'ait porté à la chasse, c'est assez dire son agrément léger.
Mi
Voilà l'épaule libre sous ces plis qui ne la serrent point.
C'est un événement, et de conséquence. Une femme peut lever les bras. Jugez-vous que ce ne soit rien? Cette facilité était entièrement sortie de nos mœurs, et l'on sait qu'on ne pouvait mettre son chapeau qu'à la condition d'être en chemise. Il en résultait que retirer seulement une des longues épingles qui le tiennent était la plus compromettante des faveurs, et
qui entraînait toutes les autres. De sorte
qu'il n'y avait pas de milieu dans l'art de céder, et qu'il fallait rester toute armée et hérissée d'aiguillons dangereux, ou se merci.
Le mantelet permet de défaire son chapeau seulement, et même de le tenir contre le vent.
Il permet tous les sentiments qui veulent qu'on élève les mains vers le ciel. Une jeune femme peut maintenant attester les dieux ou sa mère. Elle peut crier qu'elle est malheureuse.
P.fc.
Elle peut, allongeant sur le banc d'un jardin un bras négligent, en laisser voir la courbe mincie et la frêle élégance; elle peut lever l'avant-bras reployer une main plus tendre qu'une pâte de roses. Que n'exprime-t-elle point par cet abandon! Voilà les bras déliés. Elle peut cueillir des noisettes. Elle peut jouer avec un bull et lui jeter du sucre. Toute la psychologie est transformée. Il est vrai que si l'on veut, le mantelet serrera les coudes. Il prendra alors un grand air de sagesse et de sérieux. Il sera propre à la confidence et à la réflexion. Négligent ou réservé, tantôt fait pour le loisir paresseux d'un parc, tantôt pour la prompte promelibre et
nade
ajusté , gracieux, changeant et animé variant avec l'état d'esprit, il répond à tous les besoins d'une sensibilité distinguée.
Les formes des vêtements s'engendrent les uns les autres avec autant de sérieux que les espèces vivantes évoluent.
Et il y a un darwinisme de la toilette où l'on regrette que l'Académie des sciences ne
s'applique point davantage. Les corsages croisés en pointe que l'on vient de porter, avec leurs manches largement ouvertes, sont assurément l'origine physique du mantelet. Il a suffi qu'il se fit à ces corsages, une de ces variations brusques qui apparaissent pour des causes encore mystérieuses dans la nature, et que les physiologistes nomment des mutations.
Cette mutation s'est produite aux premiers jours du printemps : il a poussé une queue aux corsages.
Ces choses-là se sont vues dans beaucoup de genres d'animaux. Le mantelet était né. Cet allongement a pris lui-même toutes sortes de formes. Il est resté flottant comme le bout d'une écharpe, ou il s'est appliqué avec conscience. Mais le moindre naturaliste démêlerait aisément son origine. Le costume est le plus libre agencement de la fantaisie; il est aussi le produit le plus rigoureux de la logique. Le petit manteau était déterminé de tous temps dans l'ordre universel et la sagesse des choses.
Henry BlDOU.