‹ Gazette du bon ton (volume 5)Chapitre 32 sur 41 · L'OMBRELLE · texte numérisé non relu

L'OMBRELLE

« Un autre traçait, qui me demanda beaucoup de temps et beaucoup de peines, fut ta fabrication d'un parasol.. »

C'est ainsi que parle Robinson, racontant ses aventures.

Vous faut-il autant de temps, autant de peines, madame, pour choisir la plus belle ombrelle, la plus digne de vous ?

En réalité, vous craignez moins le soleil que le craignaient votre mère et votre sœur aînée. Le hâle ne vous déplaît pas, et vous préférez, pour votre teint, la nuance des pêches, et presque des brugnons, à celle du papier de riz et du camélia. Mais, méfiez-vous ! la mode des joues colorées peut fort bien ne plus durer longtemps, et vous serez prise au dépourvu s'il faut que, cet été, votre visage abandonne les chaudes teintes de l'ambre pour adopter des pâleurs diaphanes semblables à celles que les maraîchers souhaitent donner

xS 7

ner aux cœurs des salades en liant celles-ci, dès leur

jeune âge, et fort étroitement.

Il y a quelques années, vous avez été tentée, pour vous amuser, d'adopter ces minuscules ombrelles, à peine plus grandes que l'armet de JMembrin, dont usaient, avec un sérieux attendrissant, pour descendre l'avenue de l'Impératrice et faire le Tour-du-Lac, vos grands-mères à crinolines, héroïnes de Balzac et d'Alfred de Musset.

Mais vous cessâtes vite de trouver dans de tels archaïsmes, plus curieux que jolis, un divertissement capable de vous suffirj, et, aujourd'hui, la seule ombrelle qui puisse convenir à vos toilettes à sobres lignes, c'est

celle que manièrent, des portes jusqu'au fond de

l'Orient, vos pareilles de Grèce, de Perse et du Japon.

Vous mépriserez donc, madame, l'ombrelle importante et surbombée de jadis, et vous aimerez passionnément ces parasols nets et minces, dont nous vous dirons bientôt les couleurs presque plats, dans le goût des chapeaux dont se coiffaient les filles de Tanagre, dans le goût aussi de ces instruments cérémonieux, parasols d'honneur que le roi de Siam accorde aux vénérés Sancrats.

Et, pour les beaux matins de Bagatelle, au cours d'une oisive promenade, trouverez - vous rien de mieux, contre le regard indiscret d'un promeneur séduit, que la muraille obéissante et brusque en quoi se métamorphosera cette ombrelle : elle porte, à l'extrémité de chacune de ses

baleines, un petit gland de couleur vive, son manche est fait d'un bois rare et nu, et, toute entière, elle est copiée idéalement sur l'ombrelle que tenait dans sa main pointue, au moment de paraître devant Salomon, la Reine de Saba, l'amie de vos rêves, celle à qui vous ressemblez tant, lorsque, sous les arbres, vous attendez votre « flirt », ou même (Madame, excusez-moi) l'unique Bien- Aimé.

Mais lorsqu'il sera là, ce Bien- Aimé, croyez-moi, renoncez, quelle que soit la violence du jour, à vous servir encore de votre ombrelle, et méditez la vérité de ces quatre vers galants :

... Laisse ton parasol, nymphe, prends d'autres armes, Si lu Veux te sauver de la plus tiHe ardeur, Des rayons du soleil tu garantis tes charmes, Mais les feux de l'amour s'allument dans ton cœur...

que je trouve enfin (et un peu laborieusement), Madame, le

moyen de vous citer.

UALAOR.

Page 1