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LE BON TON

N a nommé cette revue la Gazette du Bon Ton.

Pour être de bon ton, il ne suffit pas d'être élégant. On est élégant de cent façons et même avec scandale : le bon ton est le même pour tous. L'élégance change : le bon ton ne varie pas ; elle suit la mode, il suit le goût. Le bon ton n'est point gourmé, et cependant il aime la réserve. Il n'est point fade, et cependant il est discret. Il n'est point tapageur, et cependant il est libre. Une grâce innée lui sert de talisman : guidé par elle, tout lui est permis, et il ne saurait cesser d'être charmant sans cesser d'être lui-même. Il a l'air tout simple, et cette simplicité est raffinée. Il faut des siècles pour le former, comme il faut seize quartiers pour créer un visage noble. Ingénieux dans ses inventions, il n'aime pas qu'on les remarque; il a le sentiment du gracieux et du beau, mais l'horreur de l'ostentation; il est spirituel : spirituel dans le dessin, comme dans le vif agen-

cernent des couleurs; et c'est parce qu'il est spirituel qu'il paraît aisé.

La Gazette du Bon Ton a l'ambition de renouveler la tradition charmante et illustre des recueils de modes d'antan. Quand en 1768 Grimm annonça à ses correspondants le premier journal de modes, il écrivit : « La France possède un journal du Goût'». Pour un artiste délicat qui aime la forme humaine, le décor, les étoffes, et la grâce variée de l'univers, est-il un dessein plus tentant?

Il trouverait de dignes prédécesseurs. Antoine W^atteau dessina une suite de figures de Modes; le charmant Gravelot en 1744 en donna une à l'éditeur Bowles. A partir de 1778, les éditeurs Esnault et Rapilly publièrent par cahiers de six planches, la Galerie des Modes : des artistes délicieux, comme François Watteau, Leclerc, et Gabriel de Saint-Aubin y collaboraient. Aussitôt un voisin de ces éditeurs, Basset inventa un recueil concurrent : la « Collection d'Habillements M.odernes et Gallants », où il détournait un des meilleurs dessinateurs de ses rivaux, Desrais.

Mais le premier journal de modes, dans la forme où nous l'entendons, fut le Cabinet des Modes fondé en 1785 par Lebrun- Tossa, et qui devint l'année suivante le « Magasin des Modes » : planches d'après Desrais et Defraine, variétés philosophiques, anecdotes, productions littéraires, comparaisons entre les Modes françaises et anglaises, part faite aux bijoux et aux meubles. Le succès fut vif, si nous l'estimons aux contrefaçons: il s'en faisait à W^eimar et à Liège; des journaux pareils se créaient à Londres, à Florence, à

Leipzig, à Haarlem et à Prague, toute l'Europe était attentive aux Modes, et déjà le rédacteur du Magasin voyait là les promesses de la paix universelle : « Nous cherchions, dit-il, à faire naître cette harmonie, cet air de ressemblance que plusieurs philosophes de notre nation ont paru désirer entre tous les peuples de la terre, et nous pensions que nous parviendrions à leur faire adopter à tous les mêmes mœurs, les mêmes usages, peut-être le même langage, après leur avoir

fait adopter les mêmes habits ». Voilà la philosophie la

plus haute qui se puisse composer avec du taffetas.

Des recueils de modes qui vinrent ensuite, le Journal des Dames est le plus célèbre, puisqu'il dura de 1797 au milieu du xix e siècle, annexant peu à peu tous les autres : en 1799 la direction en fut prise par Pierre La Mésangère, ancien prêtre et professeur de philosophie au collège de La Flèche, arbitre des élégances. De i8i3 à 1817, les planches furent dessinées par Horace Vernet.

Pour charmants qu'ils sont, ces recueils, continués maintenant, sembleraient bien vieillots. Un temps nouveau, avec des moyens nouveaux, veut des feuilles nouvelles. Et cependant, aujourd'hui, comme à la fin du xvm e siècle, le public entier est attentif aux Modes. Les peintres collaborent avec les couturiers. La parure de la femme est un plaisir de l'œil qu'on ne juge pas inférieur aux autres arts, et les toilettes de ce temps amuseront encore nos petits neveux. La Mode masculine elle-même se renouvelle et s'affine.

La Gazette du Bon Ton sera l'expression de cet art. Comme La Mésangère publiait la suite délicieuse de ses

Merveilleuses et de ses Incroyables, chaque numéro donnera une suite d'aquarelles, qui seront de deux sortes. Les unes seront des idées de toilettes inventées par des artistes : la Gazette demande des inventions de parures à Bakst, à Barbier, à Bernard Boutet de Monvel, à Brissaud, à Brunelleschi, à Carlègle, à Caro-Delvaille, à Drésa, à Abel Faivre, à Gosé, à Iribe, à A. de La Gandara, à Lepape, à Maggie, à Ch. Martin, à A. Marty, à Taquoy, à un artiste aussi illustre que Maurice Boutet de Monvel; et ces peintres charmants modèleront pour elles des silhouettes, qui seront les vrais Génies des saisons et des années.

D'autres aquarelles représenteront des toilettes inventées au contraire par les couturiers, et réalisées par eux; mais ces aquarelles seront de la main des mêmes artistes; elles seront les portraits de ces toilettes, interprétés par des peintres. Ainsi sera plus étroite l'alliance indispensable entre tous ceux qui parent de couleurs ou d'étofïes la beauté de la femme.

Des chroniques, des articles sur tous les objets de la parure et de la frivolité achèveront la gazette. Le théâtre y sera décrit, quand accordant le texte, le décor et les costumes, il sera lui-même par cette unité une école du goût. On voudrait recueillir dans ces pages cette grâce du temps présent éparse au Bois, à la comédie, aux courses, aux thés, à un dîner, à une fête, et la prenant toute vive à l'esprit même de ceux qui la créent, en conserver ici la fraîcheur.

Henri BlDOU.

LETTRE A UNE PROVINCIALE

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Vicence, 5 Octobre 1912.

A chère Amie, le mois dernier, dans cette petite gare où le vent soufflait si rudement, vous m'avez dit : « Nous allons passer près d'une année sans nous revoir; jurez-moi, au moment où nous nous quittons, de m'écrire chaque mois. Je vais mener ici une vie de recluse : c'est par vous que je veux apprendre ce que l'on fait à Paris. Engagezvous à être un correspondant fidèle : vous m'enverrez régulièrement une lettre; vous n'y parlerez pas de choses trop sérieuses, mais robes et spectacles, amours et plaisirs, fêtes, futilités. » Triste de me séparer de vous, Agathe, /ai promis, et, pour la première fois, aujourd'hui, je viens tenir ma promesse.

Toutefois, ce n'est pas de Paris que je vous écris, mais de Vicence, qui le vaut bien. J'y suis depuis une semaine, et compte y rester huit jours encore. C'est, dans un paysage gras et heureux comme ceux des tableaux du Giorgione, une ville remplie de palais magnifiques. Palladio, architecte amoureux de porti-

ques et de colonnades, est né à Vicence, qu'il a toute ornée de ses belles inventions. Pour être parfaitement content, il faudrait porter, dans cette ville si peu moderne, la culotte courte et les bas de soie. Comme je serais heureux, si, lorsque je déguste mon moka devant la basilique palladienne, le soleil pouvait dessiner de moi une ombre où je distinguerais, sous les trois pointes du tricorne, les marteaux réguliers et la queue bouclée d'une élégante perruque !

Mais vous m' allez dire, Agathe au fin visage, que je remplis bien mal mon office, et qu'une lettre où je vous parle de Palladio et d'une perruque à boucles n'est point la lettre que vous désiriez recevoir de moi.

Hélas, les belles dames qui vont passer à Venise les deux semaines de la « Saison » ne s'arrêtent guère à Vicence. Comment donc vous parler de leurs derniers fastes et potins? Je vous entends : j'eusse dû me rendre sur la lagune, au Heu de me morfondre dans le désert de ces vieux palais.

Quoi, vraiment, Agathe! vous eussiez exigé cela de moi? Venise, de la mi-septembre au début d'octobre ! Mais n'est-ce point un véritable enfer ? Ah ! que le ciel où vole le Lion ailé me préserve de jamais poser les pieds sur les dalles de la Place Saint-Marc à l'époque où l'on y rencontre, plus nombreux que les célèbres pigeons, toutes les « figures bien pari-

siennes » dont, à Paris, on s'écarte si volontiers ! Mais où vous êtes et où je suis, dans vos bruyères et dans mes ruines, ne voyons -nous pas tout cela? Voici la belle Aglaure, grande et souple, toute blanche dans ses mousselines, et dont le nez grec est perdu dans une rose penchée ; voici B élise, monumentale et tonitruante, qui manque de faire chavirer sa gondole, toutes les fois qu'elle débarque à la Luna; voici le ravissant Amphrise, qui danse en marchant, et sourit à tous, même au rampino crasseux; voici Parména et Olive, toujours inséparables, l'une poudrée comme un bonbon, l'autre ridée comme l'un des « Quatre Mendiants » ; voici l'aimable Brunissende qui va chanter, la nuit, au-delà de la Giudecca, sur une barque où elle a fait mettre un piano aigrelet; voici rXufin qui promène son grand-duc; voici Pantalis qui tient son « Baedecker » par la main et qui le suit comme un petit enfant; voici Lucinde, qui, faisant avec ses souvenirs une crase hardie, vante à tout venant « Giorgiotto », son peintre préféré ; voici la sournoise Douceline, qui « chauffe » le petit

Gambarin de telle sorte que nous verrons peut-être enfin Mérope, mère de Douceline, éclater d'aise et de chaleur, dans la sacristie de Saint-Philippe, au printemps prochain ;

voici Belle-Poule suivie de Galymatias : Belle-Poule fait le boniment, puis Galymatias commence, et l'on voudrait aussitôt qu'il ne continue pas; voici votre amie la comtesse Floche; voici peut-être la délicieuse Avertie . . .

- Ah ! Si j'étais certain qu'Avertie fût à Venise, je quitterais sans doute Vicence ! Mais Avertie ne peut pas être à Venise avec « la horde ». Elle attendra, pour y venir, que les sauterelles aient été s'abattre à Biarritz ou ailleurs. Alors Venise appartiendra de nouveau aux gens qui l'aiment.

L'automne sur sa fin y mûrira paresseusement les dernières roses; on trouvera facilement des tables chez Florian pour regarder passer les vénitiennes en châle et en cheveux; on fera des découvertes chez les marchands de curiosités; et, au restaurant Vapore, enfin accessible, on dégustera les délicats scampi et les odorantes truffes blanches, avant de regagner sans entrain Paris, d'où je vous enverrai le mois prochain, Agathe, hélas! une lettre aussi garnie de nouvelles qu'une robe l'était de volants à l'époque, où, tout près d'ici, M. de Chateaubriand représentait la France, au congrès de la Sainte- Alliance, en 1822.

Votre fidèle et respectueux ami,

Jean-Louis Vaudoyer.

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