SOYONS DE BONNE COMPAGNIE
ÉCRIVAIS récemment avec quelque mélancolie que toutes les belles traditions s'éteignaient en France et que nous avions de moins en moins le souci des belles manières, de l'élégance et du bon ton. Je suis heureux de reconnaître aujourd'hui que je m'étais montré pessimiste. On raille un peu moins ces idées de l'autre monde, de
celui d'autrefois, du vrai et du meilleur enfin on se
préoccupe du bon ton puisque voici la gazette de ses fidèles, gazette qui veut être à la fois la conseillère des néophytes et des profanes, et résumer les annales des moindres gestes du « smart set » — à la bonne heure ! une telle tentative aurait été téméraire il y a cinq ou six ans, elle est désormais opportune.
La saison d'hiver s'est terminée par une série de fêtes admirables, savamment préparées où tout s'est harmonisé pour la plus grande joie des yeux et de l'esprit : costumes, couleur, musique et parfums. Les salons rivalisèrent de faste et d'ingéniosité; ils firent appel aux décorateurs et aux poètes et l'on a pu se croire, un moment, revenu aux époques charmantes où les réceptions ne s'improvisaient point. Pendant plusieurs mois tailleurs et couturiers se sont
ingéniés à composer des merveilles, les tapissiers ont visité les musées, les coiffeurs ont feuilleté les albums vétustés où se fanaient les visages délicats de nos jolies aïeules.
Nous avons subi même à Biarritz la crise orientale ; la Baronne Pigeard a donné une fête persane en sa villa mauresque, le Maharajah de Kapurthala avait arboré ce soir là un costume d'une richesse inouïe; hélas ! ce ne fut qu'une vision car le Prince se promenait le lendemain sur la plage en flanelle blanche.
A vrai dire, la génération nouvelle a voulu « bouder le monde », comptant ainsi s'attribuer une attitude originale. Cette fugue n'a pas duré plus longtemps que cette mode ridicule adoptée par certains adolescents et qui consistait à paraître indifférents, détachés, lointains et dédaigneux. Cette affectation de la froideur touchait à l'impolitesse et nombre d'esprits chagrins ont pensé que les rites les plus précieux de la galanterie ne seraient pas transmis à nos fils. L'outrance ne va pas avec la distinction. — Et La Bruyère l'a dit : « Il y a autant de faiblesse à fuir la mode qu'à l'affecter ».
Je m'efforcerai dans les chroniques qui suivront cette présente introduction de narrer le fait saillant ou caractéristique de la vie mondaine et d'enseigner ce que nos grand'mères appelaient le savoir vivre et qui n'est en somme que l'une des plus précieuses vertus françaises : la courtoisie.
André DE FouQUlÈRES.
LE GOUT AU THEATRE
\TOUS ne voulons pas, dans ces notes théâtrales, porter des jugements catégoriques sur la qualité intrinsèque des œuvres. Les remarques rapides que publiera cette revue seront rédigées d'un point de vue peut-être nouveau, en ce sens que, pour l'appréciation d'un spectacle, elles tiendront compte, avant tout, de la combinaison des divers éléments qui le constituent.
Voici ce que j'entends :
A la sortie d'un spectacle, nous emportons, bonne ou mauvaise, une impression. Cela, avant que notre sens critique ait trouvé le temps de s'exercer. Il advient fréquemment que notre premier mouvement, le rideau tombé, soit de contrainte ou de malaise et, qu'à la réflexion, analysant les motifs qui déterminent notre mauvaise humeur, nous soyons incapables de la justifier. Souvent, au contraire, notre satisfaction, si nous cherchons à en préciser les motifs, ne nous semble pas plus légitime, et nous retrouvons maint détail qui nous inclinerait plutôt à la sévérité.
Il y a donc souvent mésentente entre notre sensibilité et notre intelligence. Or, comment définir le goût, sinon l'accord de ces deux facultés? Mais nous ne prenons conscience de notre goût que lorsque intelligence et sensibilité s'équilibrent parfaitement. Et à ce moment précis s'éclaire notre satisfaction — ou, plus fréquemment notre gêne : celle-ci provient de ce qu'en nous quelque chose a été blessé — elle provient de ce que les divers modes d'expression destinés à agir, les uns sur notre raison et les autres sur nos sens, n'étaient pas ordonnés ou fondus de façon harmonieuse.
On n'a pas oublié les représentations au Châtelet de l'Hélène de Sparte, d'Emile Verhaeren. Le poème que j'avais lu me séduisait par la beauté de son inspiration, sa poésie sinueuse et robuste à la fois. Je l'imaginais dit sobrement dans un décor aux lignes simples. La musique de M. Déodat de Séverac, pleine et colorée, parfaitement orchestrée, semblait devoir rythmer quelque œuvre de terroir à jouer en plein air. Le décor et les costumes de Bakst, où se mariaient si étrangement les couleurs brutales, suggéraient un conte d'Orient. On a pu juger la disparate. Et là, le contraste était si évident, si immédiatement perceptible, que la réflexion n'était pas utile pour expliquer notre étonnement.
Il n'en est pas toujours ainsi. Les désaccords si frappants que nous fournit une récente expérience sont parfois beaucoup plus malaisés à saisir, à établir. Et ce n'est souvent que longtemps après la représentation, qu'une comparaison fortuite nous donne une brusque révélation de notre mécontentement.
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Or, c'est là précisément ce que nous voulons faire ici : rechercher en quoi notre goût est blessé par une Hélène de Sparte, en quoi il était satisfait par la Pelléas et Mélïsande, de MM. Debussy, Maeterlinck, Jusseaume et Carré, où tout était si exactement assemblé et fondu, que l'ensemble participait de chacun des éléments du spectacle et que, l'œuvre totale, en retour, ajoutait à la beauté du moindre détail.
Quand on voit au Vaudeville M. Sacha Guitry dans la Prise de Berg op Zoom on ne sait exactement si le plaisir éprouvé vient du charme des interprètes ou de l'esprit du dialogue. L'harmonie est parfaite. L'œuvre semble vécue et non jouée. Le spectateur croit assister à une exquise improvisation .
C'est d'ailleurs cette impression de divertissement improvisé qui donne toute sa saveur à la reprise du Malade Imaginaire. Et il faut louer M. Antoine qui, sans diminuer la vigueur moliéresque, nous a rendu toute la fantaisie du comédien-auteur.
René Blum
Tous les styles : mille modèles empruntés à tous les âges, à tous les pays. C'est Conynck voisinant avec Watteau, Romney avec Bertall; c'est l'Écolier de Chardin jouant aux Tuileries avec les Petites Filles Modèles. Un chapeau d'enfant doit être gai comme un joujou. Les ballets russes nous ont légué les rutilants bonnets de peau peinte, les rubans historiés, les fourrures givrées de nacre. Tel minois ébouriffé s'en accommode mieux que dune forme classique. Telle face ingrate s'y égaie d'esprit. L'humour y trouve son compte... et l'ambition maternelle. D'ailleurs le joufflu placide coiiïé de la barrette de Pétrouchka, et Fanchon devenue Infante, n'ont-ils pas l'insouciance adorable et la grâce de l'enfance pour porter les modes et les justifier?