‹ Gazette du bon ton (volume 5)Chapitre 6 sur 41 · CHASSE A TIR · texte numérisé non relu

CHASSE A TIR

1TOUS souvient-il, mon cher Astolphe, de la battue splendide que nous offrit l'an dernier M. le baron de Meizerman? Nous reçûmes, si j'ai bonne mémoire, nos invitations à pareille époque et ce fut somptueux. Il y avait parmi l'assistance S. A. I. la grande Duchesse Mélanie, M. le duc de Trébizonde, le vidame de Bréhat, bref un échantillon de tout ce que la France et l'Europe comptent de plus illustre ou de plus habile.

Enfin quelle profusion magnifique de lièvres et de faisans ! Surtout quels faisans ! En effet si chez les oiseaux la mode consiste généralement à voler, ceux du baron échappent à la règle et s'abstiennent de jamais quitter le sol. Je les vois encore, arrivant sur nous en bataillons serrés, marchant tous au pas et si nombreux que brusquement la couleur des chaumes disparut à nos yeux. Un seul manifesta quelue indépendance et se heurtant à l'affût de S. A. I., fit mine, tant la presse était grande, de vouloir prendre son vol. En moins de temps qu'il n'en

faut pour l'écrire, S. A. l'abattit d'un grand coup de feu.

Si je remarquai ce trait d'adresse, j'avoue d'ailleurs que

ce fut par hasard, chacun de nous à ce moment n'ayant

pas eu trop de ses deux yeux et de son fusil pour tenir tête aux assauts répétés que nous livrait la basse-cour de M. de Meizerman.

La lutte fut chaude et le carnage épouvantable ; mais en fin de compte la victoire nous resta et le soir, dans la cour du château, le nombre des victimes exhibées fut tel que jamais nous n'en vîmes et sans doute n'en verrons l'équivalent.

Spectacle inoubliable, journée charmante et soirée non moins réussie. Mais ce à quoi j'en reviens toujours, mon cher Astolphe, c'est au décor, à la mise en scène.

Vous souvenez-vous seulement de la tenue des gardes, bleue de France et chamois ; surtout avez-vous encore dans l'œil certains des costumes qu'inauguraient les invités? Quelle admirable variété de couleurs et de coupes! Car enfin si l'on chasse pour tirer des oiseaux, l'on chasse également pour s'habiller en chasseur, avouons-le, et convenons que là comme ailleurs il importe de donner les marques d'une fantaisie de bon aloi.

Tel fut après le dîner notre grand sujet d'entretien chez

M., de M.eizerman. On nous avait apporté liqueurs et cigares et l'un et l'autre, commodément assis dans deux des fauteuils de la bibliothèque, nous abordâmes ce chapitre de la mode. Après des considérations d'ordre général, nous en vînmes promptement à tomber d'accord sur ce point qu'à la chasse le seul vêtement possible était la blouse Norfolk.

M.on Dieu, la chose allait de soi ; mais encore fallait-il savoir si ladite blouse exige dans le dos un ou deux plis, et si les soufflets ne sont point de meilleur ton que les plis. Des goûts et des couleurs, j'optai pour les plis; vous donnâtes la préférence aux soufflets; mais nous convînmes que de toute manière la ceinture devait se porter haut, très haut. Ainsi le veut la fashion; taille courte et jambes à n'en plus finir.

Pour la culotte nous fûmes d'avis qu'il la fallait bouffante, toutefois point trop large et serrée au genou suivant la mode des culottes de cheval. A la culotte nous joignîmes des bas de laine, aux bas de laine des souliers jaunes — point de bottines — et sur ces souliers nous disposâmes de petites guêtres en peau de taupe à la manière de celles que portent nos joueurs de golf. Restait le choix des tissus et quel embarras charmant fut donc le nôtre au milieu de

l'abondance actuelle de homespuns de toutes nuances ! En vérité je crois que c'est à ce moment même que donnant libre cours à nos aimables rêveries, ou peut-être vaincus par la fatigue du jour, nous ne pûmes résister aux attraits d'un léger somme. Visions souriantes, projets enivrants! Poursuivant nos chimères, je m'imaginai donc posséder à moi seul de quoi vêtir plusieurs générations de sportsmen, que de richesses! J'avais des complets pour le soleil et pour la pluie, pour les matinées brumeuses et pour les ciels orageux. J'en avais de gris et de verts, de bruns, de bleus, de beiges; j'avais des complets du temps jadis et tels qu'en portaient nos arrières grands-pères, lorsqu'ils s'en allaient tirer la perdrix, coiffés d'un haut de forme en paille, avec la poire à poudre et le fusil à pierre. Enfin j'avais des guêtres, tout un lot de guêtres dont même quelques-unes en fer blanc spécialement destinées aux chasses présidentielles. Car, mon cher, vous l'avouerai-je? je me voyais en rêve m' encanaillant chez M.. Fallières et chaque fois que le bonhomme m'envoyait du plomb dans les jambes, ce qu'il ne manquait peint de faire à tout instant, mes guêtres se mettaient à résonner de la façon la plus irrespectueuse. A ce tintamarre j'ouvris les yeux et de loin j'entendis la voix de M. le duc de Trébizonde qui disait : « Lorsque l'an dernier je partis en Ecosse pour chasser le grouse... » Oh! bonheur, j'étais bien toujours chez le baron de Meizerman.

Roger BOUTET DE MONVEL.

V^HAPEAUX D'HIVER

Tp\E longtemps, paraît-il, de tout l'hiver, du moins, qui se prépare, nous voici condamnés à ne plus voir s'orner de fleurs les coiffures des femmes.

C'était une des rares traditions qui se fussent conservées depuis le jour immémorial où, sous les arbres émerveillés du Paradis terrestre, Eve eut l'idée charmante, se voulant plus belle, de mêler à ses cheveux des corolles et des feuillages, et, comme elle contenait en elle toute la beauté et toute la coquetterie et tout l'instinct de plaire de toutes les femmes à naître, je suis sûr qu'elle sut aussitôt les disposer, les arranger de manière à ressembler tour à tour aux joueuses de flûte du Banquet, à la Primai Kra de Botticelli, aux promeneuses des Fêtes gâtantes et à cette petite fille d'Abel Faivre, que l'on voit sourire, dans la vitrine des marchands d'estam-

pes, sous son mignon chapeau de roses rouges et qui souvent m'a fait songer, je ne sais pourquoi, à l'amie de la Bérénice, de Maurice Barres, que l'on avait surnommée

Bougie Rose.

Et je suis sûr aussi qu'Eve,

lorsque la bise fut venue et

avant même qu'elle fut venue,

car étant femme elle aimait la

nouveauté et se lassait vite de

ses propres caprices, imagina

de se façonner des chapeaux du goût

de ceux que vont porter les Parisiennes

du vingtième siècle, cet hiver.

D'aucuns déjà, parmi les hommes,

les trouvent laids, ces chapeaux ; ce

qui signifie seulement que la femme

qu'ils aiment ne s'en est pas encore parée et que vous les

entendrez d'ici peu les proclamer les plus

délicieux du monde.

Seraient-ils donc, par hasard, plus étranges ou plus étonnants que d'autres? Non point; tout autant, voilà tout.

Certains affectent la forme du béret de nos étudiants et de nos chasseurs alpins; d'autres rappellent celle du feutre replié qu'affectionnait Louis XI ; d'autres celle des pittoresques coiffures qu'arborent les personnages de certains primitifs italiens ou que l'on voit se bomber, dans les miniatures de la Perse et de l'Inde, sur la tête des héros de légendes. Ils sont faits ou recouverts de velours ou de

satin d'un seul ton brillant et franc, ou de velours et de fourrure, ou de fourrure seulement, mais de plusieurs fourrures mélangées, singe et loutre, civette et karakul, otarie et astrakan, que saisie? et toujours des aigrettes, contrariées ou non, les parent et leur donnent l'envol et cet air décidé, un peu militaire, ères «réveil de l'énergie française», qu'aiment à voir de plus en plus aux choses qu'elles portent les Françaises d'aujourd'hui. Tout cela demeure bien encore un peu . . . beaucoup oriental, persan surtout, russo-persan serait peut-être plus exact, mais tout cela, en somme, risque de ne pas être déplaisant du tout, et n'empêchera pas qu'un peintre fasse du portrait d'une femme ainsi coifîée un chefd'œuvre, pas plus que tout cela

n'empêchera une femme ainsi coiffée de plaire et d'être aimée ; ce dernier point acquis, qu'importe le reste !

Gabriel MoUREY.

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