LE MARI DANS L'ILE TORQUATE
F E Seigneur de Cholière, dans « La Forêt Nuptiale », livre qui lui est attribué et dans lequel est "représentée une variété bigarrée non moins émerveillable que plaisante de divers mariages ainsi qu'ils sont pratiqués par plusieurs peuples et nations étranges ", ne dit pas un mot, bien qu'il paraisse très informé, sur les coutumes torquatiennes en cette circonstance. Il ne faut pas s'étonner outre mesure de ce silence en songeant que la découverte de l'Ile Torquate, qui est comme une des actions les plus
notables des navigateurs de notre temps, est encore de date récente et qu'il appartient à nous, chroniqueur de l'expédition fameuse, d'ajouter un chapitre nouveau à cette « Forêt Nuptiale ».
Personne ne peut supposer, malgré la merveilleuse originalité de cette île, que les indigènes se reproduisent par la seule force d'une élégante pensée. C'est un charme de Torquate que de ne pas s'éloigner sur ce point des autres pays où seule l'originalité de l'esprit est considérée comme un vice de conformation. Les filles de Torquate se marient toujours pour connaître le plaisir d'aimer, celui de réaliser leur désir très vif de jouer à la maîtresse de maison, et quelquefois pour avoir des enfants, ces enfants qui sont l'héritage du peuple et, par la suite, changent de caste, selon leur valeur, en s'élevant jusqu'aux situations les plus honorables. Les élégants et les élégantes ne s'acharnent pas à cette besogne, leurs origines ne sont donc point douteuses. Tout indigène de Torquate,
quel que soit son sexe, sort du peuple, ce qui lui permet, avec le temps et le bon vouloir de sa fortune, de renier ses père et mère avec moins de cérémonies que Judas l'Iscariote n'en mit pour renier Jésus son maître.
A Torquate il n'existe pas, à proprement parler, un type unique de cérémonie nuptiale, si ce n'est pour la basse société. Pour celle-ci la pompe en question rendrait une lice jalouse de ses mœurs. Mais pour l'élite de la race les cérémonies sont diverses selon la multiplicité des individus, des caractères et l'humeur des fiancés. La cérémonie du mariage n'est pas pour une blonde ce qu'elle est pour une brune. Il existe de même des mariages mélancoliques, des mariages scientifiques, des mariages universitaires et des mariages militaires, des mariages de pure poésie et des mariages mal assortis.
L'amour du disparate fait, parfois, rechercher ceux-ci. Le décor du temple, l'ornementation de la salle des fêtes s'inspirent de l'architecture des deux jeunes gens. Il y a des
salles de mariage pour bossus, unijambistes, culs-de-jatte, chauves et boiteux. Ce principe donne naissance à des arrangements pittoresques accueillis avec faveur par les étrangers. Nous avons assisté pour notre part à « un mariage mélancolique». Rien de plus distingué. Une jeune fille pâle, un jeune homme à la tête inclinée sur le col comme par la faute d'un furoncle, une musique légèrement hawaïenne, tels étaient les principaux éléments de cette fête délicate. Chacun sortait de sa poche un petit vase lacrymogène de proportion discrète, et pleurait deux ou trois larmes, pas plus, une quatrième suffisant à faire déborder le vase, tout en célébrant son auteur pour son manque de tact.
Voici donc nos gens mariés. Avec l'accomplissement du dernier acte de ce grand jour, l'originalité des mœurs torquatiennes disparaît. Trois mois à peine après son mariage, une Torquatienne de qualité n'est pas très différente d'une fille sacrée des vieux pays. Et c'est ici qu'intervient l'amant prédestiné, ses erreurs et ses charmes, et ce je ne sais quoi de subtil qui, de même que le duvet léger d'un beau fruit, disparaît avec la réalisation de la propre cérémonie nuptiale du héros - Pierre Mac Orlan.
T\AT Ue NicOLETTE — quatre ans — et M. Philippe — six ; ont été invités au mariage de leur grande ce
: ans — mariage de leur grande cousine Jacqueline... Connaissez-vous des mariages sans enfants? Moi pas. Au besoin, on en commanderait en temps utile aux parents éloignés... Donc Nicolette et Philippe ont été invités. Ce fut un événement. On a commandé pour Nicolette une robe de style — ce qui prouve que le style n'est pas
toujours l'homme, — et Philippe s'exhibe en un Eaton exactement ajusté, avec un faux col en ripolin, d'où sort sa tête d'api aux yeux constamment étonnés.
Au défilé, Philippe et Nicolette ont, suivant l'usage, un succès fou.
— Oh ! cet amour ! dit-on en voyant Nicolette.
Et la petite passe, sereine, aux côtés de Philippe, écarlate de plaisir... Ils sont heureux, ils sont extrêmement heureux, et ils sont le symbole du bonheur qui près d'eux se conclut. Maeterlinck a confié jadis à deux enfants la conquête de l'oiseau bleu. Maeterlinck sait bien ce qu'il fait. Philippe et Nicolette sont ici avec leur innocence qui est le secret de la félicité, et leur béatitude qui en est l'immédiate et simple expression. Et ils figurent encore la
promesse du bonheur qui appartient», à ce qu'on dit, aux fâimiles^nombreuses, si bien qu'ils sont en somme un présage et une fin...
Mais, comme vous le pensez bien, ils ne s'en doutent guère... L'instant de la quête est venu.
Philippe s'embarrasse dans son chapeau, ses gants blancs, et la main que lui tend Nicolette.
Enfin il se débrouille. Nicolette, au passage, lui a lancé :
— Godiche !
Ce qui l'a rendu confus. Et ils commencent. Nicolette sourit avec grâce et salue gentiment de la tête en recevant à la fois les hommages et les pièces blanches . Philippe s'applique, et il salue aussi avec un sourire en pavois d'une oreille à l'autre. Il salue même tellement que Nicolette, agacée, a dû rectifier de nouveau:
— Toi, t'as rien à faire. Pense à autre chose!
Alors, il s'essaye à l'indifférence et prend un air gentleman. Philippe et Nicolette sont encore le symbole des petits orages dans le bonheur. Il n'est pas de ciel sans nuages, pas de ménage non plus. Philippe a pris le bon parti, qui est de laisser faire, et Nicolette, la quête terminée, l'a remercié d'un :
— Tu es un
aon gros
Qui l'a tout ragaillardi.
Maintenant, Philippe et Nicolette assistent à la réception. Il y a un buffet magnifique et qui contient toutes les merveilles du monde. Tous deux lui font honneur, un tel honneur même qu'il se passe des événements étranges. Nicolette se sent le coeur un
La bile à Bon Dieu.
peu lourd et des envies de s'esclaffer à tout propos, et Philippe voit tourner autour de lui les gâteaux, le buffet, les lustres, les beaux messieurs et les dames élégantes, la cousine Jacqueline elle-même. En même temps, Philippe sent s'épanouir en lui des sentiments très tendres, et il embrasse Nicolette qui se laisse faire et qui rit drôlement.
Philippe et Nicolette sont le symbole des imprudents. Ils ont voulu trop prendre à la vie, plus qu'ils ne pouvaient raisonnablement en attendre. Papa et maman les emmènent. Au demeurant leur tâche est terminée. Dans le domaine des présages, Philippe et Nicolette doivent maintenant laisser la place à un petit bambin charmant, le bambin au carquois, et qui, les yeux débandés, fixe d'une flèche sûre un bonheur que deux êtres au moins espèrent durable.
Louis Léon-Martin.
Le meilleur porle-bonbeui
éâtre
J L y a vingt ans, au dernier acte d' Amants, Vétkeuil disait : « En somme, c'est une jolie pièce : ça finit par deux mariages. » Telle était la loi inexorable des anciens dénouements, selon que la pièce était comique ou tragique : le mariage ou la mort. Des temps plus doux sont venus. Les armes sont prokikées sur la scène, et le dernier coup de feu que nous ayons entendu était tiré dans la coulisse, il y a un an, au dernier acte de l'Animateur. Quant au mariage, il est tout à fait passé démode; et Vétkeuil aurait kien de la peine à trouver «une jolie pièce». -Mais Vétneuil a aujourd kui soixante ans et ne va plus guère au tkéâtre.
Quelle diilérence entre les pièces de son temps et celles-ci. Il y a seulement dix ou quinze ans, nous avons vu la petite ckocolatière se marier, et aussi la nièce de l'arckevêque de Paris, dans la Folle enchère, et Primerose, et tant d'autres. Le dernier grand mariage qu'on nous ait montré, c'était dans la Belle aventuie. Les auteurs avaient tien fait les ckoses, car il y en avait un au dékut, un autre à la lin, et quelque ckose qui y ressemblait keaucoup vers le mikeu.
Ces mariages étaient ckarmants, et le plus souvent pittoresques. Et plus ils étaient kêtes, et plus le puklic était content. L,es rois épousaient les kergères, les lilles de ducs épousaient les roturiers, las EL d'atkées épousaient les couventines,
les Américaines épousaient les officiers d artillerie, les vieux viveurs épousaient les petites souris, et les liommes vierges épousaient les Elles mères. Et il n'y avait rien de plus agréable ni qui chatouillât plus gracieusement la vertu. Ils étaient de trois quarts tous les deux. Elle mettait la main dans celle qui lui était tendue. Quelquelois elle laissait toute la tête sur cette épaule prochainement conjugale. Le bonheur se peignait sur leurs traits. Tous deux, incapables de paroles, murmuraient un nom, un mot. Lui, la baisait au front. Et le rideau tombait lentement. Depuis la guerre, c'en est uni de ces heureuses épousailles. On dirait que la Providence a tout à coup retiré cette bénédiction au peuple de la rampe. C'est d abord 1 ingénue qui a disparu. Au Conservatoire on en fabrique à grand'peine une ou deux par an. On les amène au début de juillet, en robe blanche, devant un jury de vieux messieurs, à qui elles disent, d'un air étonné : Le petit chat est mort. Après quoi, elles jettent leur innocence par-dessus l'Odéon, et courent jouer des pièces de M. Gandera. Elles ne sont plus mariables. Vous dires que, faute d ingénue, 1 on peut épouser aussi une amoureuse. Je 1 avoue ; mais ce mariage, toléré par les lois, est réprouvé par 1 usage. Les amoureuses sont toujours un peu des veuves : veuves d une illusion ou d un désir. Pour un bon mariage, il faut une voix perchée, une perruque blonde, un petit nez et des petits yeux ronds. On n'épouse jamais de brune, saul Mademoiselle Lély. Et encore les mariages qu'elle fait
sont difficiles et mouvementés : rappelez-vous le Rubicon ou la Belle Aventure.
L ingénue disparaît, et le jeune premier aussi. Presque tous ceux qu on voit au Conservatoire sont des nabots hideux, avec de grosses têtes sur lesquelles Hotte leur chevelure, comme une herbe aquatique. Alors qui marierait-on '. L amoureuse avec 1 amoureux ! Alais comment conduire sans accident jusqu au dénouement blanc des personnages si tumultueux, si enclins à la frénésie et au désespoir, et si fortement accoutumés à tomber dans les bras 1 un et 1 autre 1 Comment leur Iaire attendre le dernier acte .' Et au lait pourquoi les marier .' Ils divorceraient. Le mariage n'était un dénouement que tant qu'il était définitif. JJans le tliéâtre contemporain, je ne vois guère que les duègnes et les pères nobles qu on puisse conduire à 1 autel. Que risquent-ils f Leur vie est laite, et qu est-ce qu un serment de plus à qui a les cheveux gris !
.M.ais les auteurs n osent plus marier même les vieillards. Ils se contentent de leur donner de petites amies ; et pour celles-ci ces vieux Anacréons représentent une faveur inespérée du sort. Ils sont le reluge contre le hasard. V oyez dans la pièce de Ni.. Coolus, au théâtre JMichel, comment NL e Renouardt quitte NL. Etchepare, qui a encore toutes les boucles, pour Ni.. Tarride, qui paraît rassis. Et pareillement dans 1 M/Cole des Cocottes, Ni. c <Spinelly qui a pour amant, au premier acte, le même
JVi. l/tcnepare, atteint au dénouement à i amour d un ministre. Comment expliquer une prélérence si marquée pour les Saturnes et les Anchises ! C est, 11 en doutez pas, un efiet sur les petites âmes de 1 inclémence des temps. Lies graves événements ont d étranges et prolonds éclios dans les esprits Irivoles, qui semblaient devoir en être le moins touchés. On sait que les tremblements de terre épouvantent les poules. 11 est impossible de prendre une comparaison de plus près. Nous venons de passer par le plus épouvantable des tremblements de terre. 11 en est resté dans nos mœurs une prudence générale et une appréhension universelle. C est pourquoi vous n entendrez plus au théâtre d liyinnes en 1 lionneur du jeune amour; il comporte trop d aventures. 1/ armistice est signé, et le traité de paix 1 a suivi. Gloire au vieux monsieur, esprit pacifique ! Et c est aussi pourquoi il n y a plus de mariages au théâtre. Le mariage, c est tout de même le départ pour 1 inconnu, 1 embarquement à deux. On ne veut plus eilrayer le public en lui montrant de tels risques. Il resterait sceptique et méfiant. 11 ne suivrait pas la barque enchantée. Li amour, aujourd hui, e est le débarquement de C-ythère.
Henry BIDOU-
e«7tui>«t«f
-p\N hésite à se marier, et l'on a tort. On se dit que l'on est ^J mieux dans les bas côtés que dans les chics bancs d'ceuvre, avec les douairières qui occupent le premier rang, tandis que s amusent dans les coins les bons jeunes gens avec les petites dames sans conséquence... Seulement la société ne tolère qu'un temps ces fariboles. Passée la juste limite de l'indulgence, elle exige qu'on opte, qu'on prenne parti : c'est-à-dire une femme mariée ou une jeune fille à marier. Il faut faire un sort à l'un des membres de l'association. Celui qui résiste, elle l'élimine, comme doit le faire tout organisme soucieux de sa conservation, le renvoie aux demoiselles, et le prive d'avantages sans nombre.
Mariez- vous donc, jeunes gens ! Que si la crainte seule vous retient de trouver dans l'union légitime trop de banale
sécurité, et l'absence du tentant imprévu, n'hésitez plus. Le mariage n'est plus qu'une variété dans l'ordre sentimental, une épreuve — la plus piquante de toutes — qui ne doit pas manquer à une véritable expérience. Vous croyez acquérir, en prenant une jeune fille, une fade certitude de bonheur domestique. Quelle erreur ! La jeune fille fait patte blanche. Elle prend l'allure de commande, joue le piano qu'il faut, vous accorde le visage convenable, ne délivre qu'à la chambre à clef la vierge orageuse qui couve sous sa robe simple. Les coudes au corps, elle mange, boit, ne dérange pas les plis de sa jupe pour n'en pas faire évaporer les parfums, par sa mère complice préparés, sourit — mais cette bouche, Monsieur, rira., tandis que se soulèvera cette gorge prisonnière — marche, avec aux talons la chaînette de Salambô, pour le thé, dans l'appartement, mais contracte la mâchoire, veut, patiente, s'interdit de bondir. . .
Prenez-la, vous la découvrirez. Ebahi, vous assisterez à la captive délivrée. Vous aurez eu la plus belle minute, et, dans l'avenir, quoi qu'il arrive, sa sympathie. Elle suivra peut-être une route différente de la vôtre. Mais vous aurez été son premier compagnon — qu'elle ne pourra oublier.
Et vous, Mesdemoiselles, mariez-vous, et utilisez, en somme, un corps transitoire dont la jouissance ne vous est "concédée que pour un court terme. N'ayez pas peur de la vie — qu'il faut troubler; sans cela en quoi différerait-elle de la mort ? Ne contrariez pas votre cœur (ce qu'il y a de meilleur dans la nature humaine) conformez-vous aux avis de cet ingénieux organe, origine de toutes les savantes combinaisons de sentiments, qui prête son unique charme à l'existence. Allez ! et trouvez-nous, précieuses collaboratrices, toutes ces subtiles complications et tous ces beaux cas psychologiques que nous vous rendrons ensuite dans nos
livres, et dont nous ferons les sujets de pièces émouvantes que nous vous convierons à voir, pour vous demander : Est-ce bien cela ?
La société, pour sauver le mariage utile à sa conservation, lui accorde toutes les revendications qu'il veut. Quel avantage présente maintenant contre lui l'union libre, si fière jadis de ses fameuses portes de sortie ? On se marie comme on fait une pièce : en collaboration. Tant que les deux esprits se complètent, en s'opposant, tant que se produit, comme l'explosion du contact de l'étincelle et du mélange gazeux, entre les deux natures la réaction nécessaire au mouvement — qu'on me pardonne ce langage emprunté à l'automobile — on ne change pas de carburateur...
... Je veux dire : de collaborateur.
Marcel AsTRUC.
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Voici une telle lune toute neuve, de fraîche couleur d'or. Elle possède^ chers amis, l'éclat et la forme de l'anneau (non moins neuf) que l'on vient de vous passer au doigt. Si vous le voulez, vous pourriez mettre chacun cet anneau devant votre œil pour regarder au travers, comme on fait au travers de ces petits trous rusés pratiqués dans les porte-plume d'ivoire ( ou d'os ) que l'on vend sur la montagne et sur les plages. Dans ces porte -plume, on voit la Dent du Midi ou le Mont Saint-Michel, aussi lointains qu'un rêve. Mais dans vos luisants anneaux d'or, c'est la très prochaine et très chère réalité qui vous apparaîtra. Vous découvrirez, grâce à ces miraculeux et légers télescopes, les pays où vous serez demain: les pays de la lune de miel! Ces pays sont vastes et vagues, à la fois dociles et alléchants. Pour y atteindre, vous n'avez pas besoin d'employer le tapis magique du conteur persan, ni le carrosse de Cendrillon, ni cette monture suspecte qu'une basse vêtue de rouge offre, comme moyen de transport, à ce ténor qui salue, chaste et pure, ô Marguerite, votre demeure 1 II suffira, Monsieur, de vous y prendre, comme l'on dit, un peu à l'avance. Vous vous rendrez dans un magasin des boulevards, placé entre un confiseur ( qui jadis s'occupa des
amis de Cicéron ) et un libraire ( qui reçoit toujours fort bien les amis de livres ) ; là, vous obtiendrez peut-être, contre des sommes résolument obèses, de longs papiers plies en trois. Ces papiers vous permettent de monter, le soir de vos noces, dans l'un de ces confortables wagons que les anglais appellent bed-car et les français i'oiture à dormir...
Mais n'oubliez pas, Monsieur (ni vous, Madame) que notre globe n'est point du tout la salle des Pas- Perdus. Les frontières ne sont plus des coutures défaites; elles ont été solidement recousues, depuis près d'un lustre, par les soins d'une police internationale, et cette police exige que
vous vous munissiez d'un passeport.
Sur ce passeport, vous devez faire coller votre
photographie et celle de «votre dame». Les photographes
pour passeports pullulent à présent. Ce jsont des êtres
indifférents et expéditifs. Ils vous font entrer dans un
local moins grand
qu'un petit ascenseur, où tous les
murs sont décorés
de nuages blancs
et bleus. Là, du
plafond, tombe un
our féroce ; ce
our vous donne
air très vieux,
très laid et très
méchant.
L'appareil qui est en batterie devant vous se chargera de vous donner l'air très commun; de telle sorte que, sur votre image officielle, au coin de ce passeport, vous ressemblerez à un garçon boucher qui a eu des malheurs et qui, comme l'ogre, fait peur aux petits enfants.
Prenez garde à ceci : comme Celle avec qui votre voyage de noces portait, la veille de ces noces, un autre nom que celui que votre— 3ST avez donné, il faudra ^ju^vOTS trouviez le
moyen •de.w ^^&,' \' l «faire établir» le
passeport de votre femme entre l'heure du mariage à la mairie et celle de votre train ; sinon votre femme aura un passeport « établi » à son nom de « demoiselle », et la police des frontières vous soupçonnera de balader une jeune fille enlevée.
Le pays de la lune de miel est l'Italie. Vous le saviez? Est-ce possible ! Il se peut qu'un souci d'originalité assez lâche vous pousse à ne pas vouloir «faire comme tout le monde», et que vous renonciez à l'Italie, parce que les autres n'y renoncent pas assez. Alors, traversez la Mer : c'est-à-dire la Méditerranée. Vous serez très facilement tuyauté sur le Maroc (les frères Tharaud, André Chevrillon, etc. ). L'Egypte est aussi très bien portée :
Allez, allez toujours !
Etjilez
Au temple de Philé
Le parfait amour!.. .
Ainsi chantait Antinea, dans la première version de l'AtlanliJe et à ses moments perdus. Il y a aussi les Iles. Celle de Crète est à éviter : depuis Hélène, on ne part plus pour la Crète. Si vous choisissez les Canaries, allez-y au printemps, époque où les oiseaux de l'île sont encore verts comme les feuilles (ils ne jaunissent qu'en automne). Peut-être, si vous vous mariez prochainement, ne ferez-vous pas mal d'aller aux Baléares ; l'hiver y est doux, agréablement bercé par les palmes; de grands jardins, le long des pentes, unissent la mer au ciel; et la nuit, parfois, Chopin, qui y fut guidé par George Sand, laisse errer dans l'île son âme sensible, toujours musicale; ce qui fait que, lorsqu'on ne ferme pas ses fenêtres, un prélude, une valse, une polonaise viennent mollement mourir au bord de votre lit.
fean-Louis Vaudoyer.
Conj-idérah'on Jur/& (grandeur, la forme, et l'ameublement d une Chambre Huptîa le
Y E matin de mes noces, je m'en fus d'un saut chez ma vieille amie la voyante extra-lucide, qui dévoile l'avenir d'après le filigrane des billets de banque.
— Madame de Cumes, je vais me marier tout à l'heure. Vous qui savez tout, et aussi le reste, mon ménage sera-t-il heureux ?
Mais M me de Cumes a l'habitude de ne point ouvrir la bouche qu'une certaine cérémonie propitiatoire n'ait été au préalable accomplie. Cela fait partie du rituel. Je m'empressai donc de dissiper les hésitations de la respectable devineresse en lui montrant que j'avais apporté à son intention quelques-unes de ces gravures historiées que Luc- Olivier Merson « delineavit ». M me de Cumes, qui aime les objets d'art, est très sensible à ce genre d'attentions. Après avoir serré ces menus papiers dans son secrétaire, elle tomba en catalepsie et prononça ces mots, d'une voix qui me parut venir des entrailles mêmes du Vésuve.
— Dites-moi comment est votre chambre à coucher? et je vous dirai ce que sera votre destinée conjugale.
— Vous vous moquez !..
— Je n'ai pas coutume de plaisanter. Il faut être 1 bien ignorant pour ne pas savoir que l'horoscope d'un hymen se déduit de la forme, des dimensions et de la décoration de la chambre nuptiale.
Nostradamus l'a dit : Telle descente de lit, tel mari ; tel oreiller, telle mariée. C'estfaute de connaître cette loi élémentaire de la science divinatoire que l'on voit à présent tant d'unions imparfaites, et tant de divorces par le monde. Le mariage aujourd'hui, c'est l'échange de deux signatures et le contact de deux coffresforts. Aussi bien, l'amour estil rarement la conséquence du mariage. Mais il arrive que le mariage soit la conséquence de l'amour. Dans ce cas-là, le rôle du futur époux est comparable à celui d'un poète qui serait son propre metteur en scène : s'il a quelque souci du succès de
sa pièce, il ne saurait apporter trop de soin au décor du lever de rideau.
Je vous répète donc : Dites-moi quelles tapisseries vous avez choisies, dites-moi de quel bois est la coiffeuse ? et je vous dirai ce que ni la sybille de Panzoust ni la dive Bacbuc ne révélèrent à Panurge.
— Mais je dois vous avouer qu'aussitôt après la cérémonie, nous volons vers C... où mon oncle met à notre disposition son château, de sorte que...
— Tant pis ! votre destinée conjugale aura donc la forme d'un sleepingcar... Je vois... Je vois...
beaucoup de traverses... des retards... des signaux d'alarme... des accidents... un chef de gare... Ah! j'aurais préféré pour vous l'horoscope de la chambre sédentaire, qui est celui des ménages popotes et sans aventures : la pièce est parallélipipédique ; le lit de milieu, bourgeois et Louis- Philippe à souhait, bombe
ostensiblement son édredon ventripotent; l'armoire à glace... eh ! oui, il y a une armoire à glace ! Croyez-m'en, c'est dans ces chambres-là que se font les mariages solides, les mariages résistants, les mariages à chaux et à sable. »
Je n'osai pas confesser à M me de Cumes ma préférence pour la pièce discrète et le mobilier sobre, et me tus, craignant que la pythonisse jugeât mon goût peu «distingué». Mais comme ses révélations avaient attisé ma curiosité, je lui posai quelques questions sur la destinée incluse dans les chambres en forme de tétraèdres, de pentaèdres, de rhomboèdres.
Le silence de M me de Cumes est éloquent. Je compris que pour pénétrer plus profondément dans les arcanes de la divination prénuptiale, il faudrait faire un nouvel appel à l'influence médiumnique de Luc-Olivier Merson. Mais l'heure de la mairie approchait; ce matin-là je n'en sus pas davantage.
Georges-Armand Masson.