‹ Gazette du bon tonChapitre 11 sur 38 · AJ RIDICULE DES CORTEGES ' ET DES REMÈDES A Y PORTER · texte numérisé non relu

AJ RIDICULE DES CORTEGES ' ET DES REMÈDES A Y PORTER

JE ne vois jamais un cortège de mariage monter l'allée centrale d'une vieille église sans penser à la plaisante description de la table à écrire de Madame de Genlis, selon Barrière, le spirituel fossoyeur des Mémoires historiques :

« C'était une table noircie par le temps et l'usage. On y voyait pêlemêle des brosses à dents, un tour en cheveux, deux petits pots de confiture entamés, des coquilles d'œufs, des peignes, de la pommade, un demi-rouleau de sirop de capillaire, un reste de café au lait dans une tasse ébréchée, un bout de chandelle, une guirlande commencée à l'aquarelle, un peu de fromage de Brie, deux volumes bien gras et deux carrés de papier sur lesquels étaient griffonnés des vers. »

Eh bien, ce terrible ménage reste le symbole inanimé de tout cortège matrimonial. Donnez la vie à cette nature morte. Mettez la brosse à dents en forme de moustaches au père de la mariée; ajustez le tour en cheveux sur la tête de la vénérable tante à héritage; prêtez au fromage de Brie le grouillement de Madame la présidente ; calmez la toux du marié avec le sirop de

capillaire; agitez tout cela en grand désordre sur les dalles du temple et vous aurez un beau mariage en mouvement vers les autels.

Depuis la pureté des âges primitifs jusqu'à la charmante putréfaction de nos temps civilisés, les peuples ont fait le nécessaire pour monter sur un appareil ridicule l'amour légitime. Toute la beauté de l'autre — de l'illégitime — tient dans le mystère dont il est entouré. L'adultère même cette

chose inutile et démodée — garde le charme des volets clos, des voitures hermétiques, de la porte et des baisers dérobés.

Le mariage est au contraire l'étalage d'un accident prévu, la parade de mardi gras où le bœuf est remplacé par le marié, où les voiles de dentelle couvrent la victime pour la bien désigner au rire des marmitons, à l'erotique excitation des messieurs graves qui passent.

Si le cortège est indispensable à la joie des invités, s'il est destiné à mettre de la bonne humeur dans une triste cérémonie, on pourrait au moins le régler et l'ordonner. Une répétition générale, en costumes, suffirait peutêtre. Elle éviterait l'horreur des couleurs opposées; car pour l'ordinaire, si la mère de la mariée est en vert, la mère du marié se pavoise de violet. Inévitablement le témoin de l'un a deux mètres d'altitude avec la sécheresse d'un peuplier sans feuilles, si le témoin de l'autre est énorme en largeur, court surla hauteur. Celui-ci mène le cortège au pas de charge; celle-là se traîne et souffle à tous les pas. Les uns et les autres regardent à droite et à

gauche avec des yeux effarés. Quant à la mariée, elle lutte avec vaillance contre les deux petits pages qui tirent son voile au risque d'arracher la tête ou les cheveux.

Un bon metteur en scène éviterait ce désordre en une leçon et donnerait au cortège cette bonne tenue artificielle qui représenterait la bonne harmonie conventionnelle des ménages futurs.

Réglé comme une entrée de théâtre, le cortège révélerait les vanités, les besoins de paraître, le trompe-l'œil de la société bourgeoise. Mais il aurait le mérite de ne pas être laid, de la laideur qu'a l'infernal péché sans agrément.

Le voyez-vous le père de la mariée aux gros yeux béotiens d'animal en travail, dans le pénible effort de sa fonction : il donne le bras à sa fille pour l'aller; mais au retour il est délivré, il est allégé. Il a passé la demoiselle au nouveau répondant et vraiment il semble dire à ceux de droite et à ceux de gauche : « Mesdames et Messieurs, je viens d'écouler mon stock. »

Il est un moyen, un seul, de supprimer le ridicule des cortèges matrimoniaux; il faudrait supprimer le cortège. Mais le ridicule ne fléchit pas, quand autour de lui tout s'éboule. Le cortège survivrait au mariage : une dame de lettres, adversaire des noces légitimes, n'a-t-elle pas éprouvé le besoin de donner un fête préparatoire à son union provisoire avec un très jeune Seigneur. Elle a formé la longue procession de ses amis, qui pour la conduire à

l'hôtel, sans passer par l'autel ou la mairie, ont traversé le bois de Boulogne, les avenues de gloire et la place de la Concorde.

Combien sont-ils les poètes, les peintres et les musiciens qui savent se marier en silence dans la discrétion d'une mairie de village, dans la douceur romane d'une chapelle? Quelle est la première jeune fille parmi les vraies, les incontestables et les très pures, qui aura le courage de supprimer dans la parure du mariage cette fleur d'oranger, enseigne mal odorante d'une vertu qui cesse d'être à l'instant ou elle se montre ? Cette jeune fille-là, cette audacieuse, aura la grâce victorieuse réservée aux grands précurseurs, si du même coup elle refuse de mener le cortège où personne ne garde la grâce de la jeunesse, où personne ne prend le bénéfice de la vieillesse; car les têtes collectives sont sans poésie avec unanimité.

Les cortèges avaient leur raison d'être quand ils étaient organisés par la magnificence d'un Louis XIV ou l'orgueil en tunique antique de soie blanche d'un Napoléon. Et encore ! Le cortège du Sacre de Napoléon était tel que les généraux riaient et croyaient à une parodie. Si le mariage de l'Empereur et de la France avait du comique, que peut devenir le défilé des demoiselles Benoit et des Messieurs Durand ? Un cortège élégant, un sur mille, ne prouverait rien si ce n'est que certains êtres privilégiés peuvent mettre les plus ordes indécences sous des transparences de cristal.

Jean de Bonnefon.

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