‹ Gazette du bon tonChapitre 16 sur 38 · BARCLAY · texte numérisé non relu

BARCLAY

TAILOR & 18 et 20, Avenue Je l'Opéra, 18 et 20 ^ PARIS

|ÛOl de plus musical, quoi de plus doux aux lèvres que le mot jardin? Jardin 1... Cela fait le bruit d'un baiser. A vrai dire, cette particularité n'est nullement fortuite : le mot jardin est une onomatopée. £n effet, qu'est-ce qu'un jardin, je vous prie? C'est un endroit où l'on s'embrasse.

Mais entendons-nous bien. Il ne s'agit ici ni du parc ni du jardin de campagne ou de banlieue plus proprement appelé verger, cour ou potager. Si je rassemble mes souvenirs du temps où je sortais quelquefois de Paris, — j'avais peut-être douze ans à cette époque — et où il m'arrivait de voir des jardins, de ces petits jardins noués bien correctement autour d'une villa comme une cravate autour d'un faux-col, le jardin de banlieue m'apparaît sous les espèces d'un minuscule ovale ou losange de terreau, qu'encadre une bordure de sédums ou d'héliotropes, et que surmontent trois squelettes de rosiers sans roses ; ajoutez à cette image quelques sureaux, dont les fleurs sentent l'ammoniaque, et une tonnelle où l'on organise

des courses d'escargots. Quant au mot parc, tout le monde sait bien qu'il désigne une chose qui n'existe plus aujourd'hui que sur les couvertures illustrées des romans à un franc quatrevingt-quinze ; on y voit des arbres géométriques, montés sur rondelles comme ceux des bergeries de bazar, des clairs de lune en aluminium, des sapins en sapin verni, et des pelouses de taffetas, avec de beaux paons brodés dessus. Au temps des poètes romantiques, il existait encore des parcs ; mais ils ont tous été lotis.

Quand je dis jardin, c'est donc du jardin public que je veux parler. Si l'on analyse le concept de jardin, l'on constate qu'il est inséparable de l'idée de grille. Je n'avais jamais vu que les arbres du square Montholon quand mes parents m'emmenèrent au bois de Verrières. Je leur demandai, voyant tomber la nuit et que nul garde ne nous chassait : « A quelle heure ça ferme-t-il donc, la campagne? » Et voici qui nous permet de compléter notre définition de tout à l'heure, à la vérité insuffisante : « Un jardin est un endroit où l'on s'embrasse, et que l'on ferme au coucher du soleil.» Un jardin se compose essentiellement d'un jet d'eau, de deux chaises, d'une loueuse de chaises, et d'un gardien. Les deux chaises sont là pour vous permettre de vous asseoir et de vous embrasser. Les autres éléments au contraire constituent les obstacles. Le jet d'eau, parce qu'il vous applique une gifle mouillée au moment le plus inopportun. La loueuse de chaises, parce qu'elle vient réclamer ses quatre sous juste au milieu d'une confidence laborieuse. Les gardes, parce qu'ils viennent vous déloger.

Ils se mettent à plusieurs pour organiser leurs battues. La plupart du temps ils sont munis de sifflets et, cachés derrière les bosquets, se font des signaux lugubres. Pourquoi rie leur donne-t-on pas des cors de chasse, ce serait plus

décoratif. L'un deux s empare d'un tambour et en joue, sur une cadence mélancolique : c'est la retraite.

Imperturbable, suivi d'une meute de petits polissons, le gardien passe, improvisant sur sa peau d'âne des variations sur le thème de la retraite. Son imagination rythmique n'a pas d'égale. Il passe du binaire au ternaire et quand il a épuisé les cadences du Forgeron harmonieux, il passe à celles à' Ah ! vouj dirai-je maman.

Et c'est le signal de la battue. Les coups de sifflets retentissent, éloignés d'abord, puis de plus en plus proches, et alternent comme des chants amœbées. Allons ! il faut partir... Encore un dernier!... Ah! le vieux colonial à moustaches a surgi, ses clefs à la main, et contemple, goguenard, le couple tout penaud. Il faut partir. Et le garde referme, avec un grand bruit de chaînes, les lourdes portes. C'est le Paradis perdu. Lui et Elle s'enfuient, — n'osant même plus se tenir par la taille, « parce qu'on est dans la rue », — tels qu'autrefois Adam et Eve devant le fameux Ange au coupe-choux flamboyant, que l'historien est en droit de considérer comme le plus ancien des gardiens de square.

Georges-Armand Masson.

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