MOI
Les Grands Magasins
JUoi — Ainsi, vous vous plaisez dans les Grands Magasins? Elle. — Moi! quelle horreur! l'idée d'y pénétrer me rend malade. Moi. — Alors, n'y allez point.
Elle. — Est-ce possible ? D'abord il n'y a que là que l'on ait tout sous la main, c'est tellement pratique...
jUoi. — Il faut croire qu'il n'existe plus de ces belles boutiques bien
astiquées et vernies, où l'on vous souhaite le bonjour à l'entrée, où l'on est prié courtoisement de s'asseoir, où une employée ni trop laide ni trop jolie, polie et calme, improvise pour vous seul, sur le comptoir large et solide comme la raison sociale de la maison (fondée en 18...), un étalage de choses fraîches et vierges d'attouchements suspects ; où la cliente peut choisir posément, et sans crainte de recevoir dans la poitrine le coude d'une chercheuse d' " occasions ", ou bien, dans les narines, l'avertissement qu'une forte dame est auprès, qui transpire.
Elle. — Mais c'est du dbopplng cela, mon cher ami...
Mol. — Peut-être, puisque la promenade à pied est le footing, à présent que l'on a honte d'être inoccupé au point de n'oser plus flâner que sous le couvert de l'hygiène et de l'argot sportif. Donc, pour mes achats personnels, je préfère le shopping. Dans les grands magasins, sitôt l'entrée, j'oublie quelle chose je suis venu chercher là.
Elle. •— Justement, c'est cela qui est excitant, ce brusque réveil des caprices oubliés.
Mol. — Si je vous entends, vous avez le grand magasin en horreur à cause d'une sensation délicieuse que vous éprouvez en y pénétrant ? Elle. — Vous vous moquez de moi.
Moi. — Au contraire. Je vous envie et je vous admire. J'admire avec quel visage d'aventure vous franchissez le seuil tournant et comme, à travers la broussaille noire des dames, vous marchez sûrement vers le centre lumineux de la fièvre obsidionale qui règne ici, fièvre qui est faite de convoitises enfermées ensemble, et qui s'aiguisent par le frottement, et brûlent de se satisfaire avant la catastrophe, c'est-à-dire avant la fermeture — car on arrive toujours en retard au magasin, comme chacun sait.
L'image de la ruche, et de l'abeille que vous êtes, ô butineuse de nouveautés, a vieilli ! On ne dit plus un rayon on dit une propoàilion. Le mot est charmant. Vous allez donc de proposition en proposition. Toutes vous nattent, chacune vous émeut. L'œil brillant, le sourire fondu dans une crispation inquiète, vous regardez, vous maniez, vous caressez des coupons doux comme des projets, vous prolongez jusqu'à la souffrance un plaisir énervant et trouble. Mais tout plaisir a une fin, et le flirt même ne trompe pas infiniment le désir de la possession. Je vous vois faiblir ; vous cédez enfin. Et c'est le premier objet venu qui profite d'une minute de vertige. Comme en amour !
Elle. — Oh !
Moi. — Bref, les grands magasins sont les lieux saints de notre époque. Dans une église vous pensez à un enterrement, à un mariage; ce n'est pas gai.
Les thés ? Des gens qui se regardent manger des tartines, c'est un peu ridicule; les courses... il y a les chevaux qui empêchent de voir; les cafés,
c'est un peu vieux jeu depuis le bar américain. Le grand magasin, c'est le cercle ouvert à tous, le vrai théâtre populaire où chacun est acteur et spectateur, où la musique même, comme celle des sphères, n'est qu'une harmonieuse gravitation de désirs. Il enferme plus de passions qu'un tripot géant, qu'un palace de deux mille chambres. On les voit éclore, ces passions secrètes, au hasard des visages levés, lorsque l'ascenseur transparent vous élève au-dessus des remous qui assaillent les îlots défendus par des vendeuses casquées d'or.
Je sais bien que la verrière de Primavera fait un peu "brasserie d'art", que les escaliers des Galerieà Peréhing ont des courbes de manèges forains, que les Tuilerie*) sont cossues comme une pension de famille du Second Empire, que La Bonne affaire exhale un relent de sous-préfecture et de sacristie, qu'enfin la Cbananéenne a l'air d'une araignée monstrueuse évadée d'un plat de nouilles, et qui étirerait en tous sens des fils de parmesan... Je sais que les artistes décorateurs et les architectes décorés sont bien coupables, mais j'aime le grand magasin pour son incomparable atmosphère.
Vous disiez, comme un député parlant de son projet de loi, " qu'il répond à tous les besoins". Parlez -en mieux, dites qu'il en crée de nouveaux, qu'il est lui-même une volupté inédite. Pour moi, je lui sais gré de donner aux visages des femmes cette fébrilité fardée, plus touchante que le hâle des sports et plus piquante que les fraîches couleurs de l'oisiveté.
Elle. — Ah! voilà donc pourquoi vous y allez, vous, dans les grands magasins.
Moi. — Oui, mais c'est avant tout dans l'espoir de vous y rencontrer.
Roger ALLARD.
-I— j -f- f- '— *-U commencement était la fleur. Tout n'est que
i- fleur, tout provient de la fleur et tout revient à
— f- la fleur. L'univers est une rose compliquée. — f - Les planètes sont des tournesols mélancoliques, — et la voie lactée s'effeuille au vent de l'infini comme les pétales d'un verger. La lune est une belle-de-nuit, et le soleil... est un soleil.
Je livre ces découvertes cosmogoniques aux méditations des astronomes et des métaphysiciens. S'ils rejettent ma théorie, je prendrai ces vieux messieurs sur mes genoux et leur raconterai cette histoire :
Le bon Dieu, un matin, s'ennuya d'être tout seul. Il avait lu tous les livres... Les cinémas étaient fermés (ou plutôt ils n étaient pas encore ouverts, me dites-vcus; mais cela ne revient-il pas au même?) Or donc, ne sachant que faire, il s'ennuyait transcendantalement et bâillait à s'en décrocher la mâchoire. Mauvais présage, quand un dieu bâille ! C'est signe qu'il va faire une bêtise. Elle ne se fit pas attendre. En effet, tout en bâillant, l'Eternel pensa : Je vais créer le monde. Or, il n'y avait jamais eu de mondes jusqu'alors, de sorte que le bon Dieu manquait, comme on dit dans les ministères, de précédents, et ne savait trop comment s'y prendre. Il alla
donc faire un tour dans son jardin, et, ayant bourré une pipe, réfléchit profondément.
Mais rien ne venait.
Dieu s'aperçut alors qu un grand iris ouvrait devant lui sa gueule bleue. Comme il le contemplait, l'inspiration le prit : il créa le ciel, avec sa corolle d'azur et son pollen d'étoiles. Unparterrede violettes lui donna l'idée de la mer. Un lys impudique lui suggéra la femme.
Cette dernière tâche fut la plus malaisée. Heureusement il y avait dans le jardin de l'Éternel une merveilleuse profusion de fleurs, qui voulurent bien aider au chefd'œuvre. Dieu prit un peu de rose à la rose, et du blanc aux anémones; du lilas au lilas pour faire le cerne des yeux; au Sceau de Salomon ses grappes pâles, pour les dents; pour les lèvres, il écrasa la rouge fleur de l'hibiscus ; pour les joues il choisit l'azalée, et la rose thé
pour la nuque. A force de soins et d'ingéniosité, il façonna ce quelque chose d'étrange et d'amusant que l'on rencontre au bois, dans les dancings, et parfois ailleurs. Avec les laissés pour compte, il créa l'homme, mais ce n'est pas ce qu'il fit de mieux.
Tel est le vrai récit de la Genèse. Il ne figure pas dans la version vulgaire, mais je l'ai trouvé dans un manuscrit rarissime, tracé de la main même de Moïse, que j'eus la bonne fortune de dénicher l'autre jour à l'Hôtel Drouot.
Lorsqu'il eut terminé sa besogne, le bon Dieu tint à remercier ses collaboratrices et leur promit pour récompense d'exaucer leur premier désir. Les fleurs alors, s'étant réunies en conseil, émirent le vœu qu'à tout jamais, dans l'esprit des hommes, leur image demeurât fiée à celle de la mer, de l'azur et des femmes.
Poètes, peintres et sculpteurs reçurent mission de réaliser le souhait de la gracieuse assemblée. Comment ils s'en acquittèrent au cours des âges, c'est ce que je n'ai pas à vous apprendre. Les anthologies (antboj veut dire fleur) vous le signifieront mieux que je ne le saurais faire. J'ajouterai seulement que les modistes et les couturiers eurent à cœur de s'associer à la reconnaissance divine. Et c'est chez eux surtout que tout est fleur, ou allusion à la fleur. Sur sa peau de bête, Eve suspendit des grappes de cytise. Ses arrière-petites-filles brodent aujourd'hui ces guirlandes, les brochent ou les impriment; ou encore, car il paraît qu'ainsi le veut la mode prochaine, les portent spirituellement accrochées à l'épaule ou à la ceinture, comme la glycine à la grille d'un parc.
Ainsi, tout le long, le long du temps, l'imagination des gens de mode ne cessa d'illustrer les femmes avec des fleurs. Et je veux voir, en ce phénomène, la preuve que ma légende est véridique : car remarquez-le, jamais encore on n'a eu l'idée de décorer une fleur avec des femmes.
Georges Armand Masson.