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FANTAISIE SUR DES GILETS DE FANTAISIE

C'est un souvenir très lointain, un souvenir d'avant la guerre, quand les femmes de trente ans n'avaient pas alors autant de goût que vous, mesdames, qui précisément depuis un lustre ou deux avez toujours vingt-neuf ans...

Certain après-midi de Mai, mon adorable amie — nous ne saurions ici écrire amie sans le qualificatif adorable — mon adorable amie, ayant enlevé chez moi son tailleur, m' apparut avec un gilet d'homme, à la lettre, sans manches et sans corsage. Je suis évidemment ou fort innocent, ou fort maniaque, mais je ne saurais vous dire à quel point ces bras tout nus sous ce tailleur me choquèrent. Je m'en accuse avec d'autant plus d'humilité que (je puis le dire — c'est le passé) les bras de mon adorable amie étaient ravissants. Mais je vous dois la vérité... J'eus soudain la révélation de la manière dont les femmes peuvent être habillées sans l'être, ce qui tout

de même est un manquement à l'élégance. Et /allais, sinon faire une observation, pour le moins exprimer ma surprise, lorsque mon amie me tendit ces bras délicieux en un lent et défaillant appel... Alors... vous direz que je n'ai pas de suite dans les idées, alors je pensai à toute autre chose...

Ce souvenir m'est revenu devant les aimables figurines de Pierre Brissaud lesquelles me montrent que, si vous allez de nouveau porter des gilets, mesdames, du moins vous vous mettrez comme nous en bras de chemise, pardon! en bras de chemisette, je veux dire. Et, cette fois-ci, c'est très bien. Toutes les susceptibilités, même les miennes, sont respectées, et

quant à vos bras, on en voit tout

autant, détail certes essentiel. Mais

il en est de vos bras comme de ces

plaisanteries un peu

vives qu'il faut savoir

voiler, et qui gagnent

à n'être plus que des

allusions . . . transparentes.

Maintenant, je

vous dois un aveu. On

m'aurait dit : « Les

femmes se mettront en

gilet cet été », que

j'aurais poussé les

hauts cris. Un colla-

7>»^-.,ca .

que

borateur au bon ton de ce temps ne peut se plaire

au débraillé. Mais personne, heureusement, ne

m'a dit chose pareille, personne même

pas, surtout pas mon rédacteur en chef

qui a du tact et qui sait admirablement

faire. Si bien qu'en définitive, envoyant

les dessins de Pierre Brissaud, j'ai tout

d'abord pris vos gilets pour des corsages. Je vous le dis sans fard. C'est

j'avais compté sans votre ingéniosité qui est

surprenante et sait accommoder décorati-

vement les vêtements les plus futiles. Toutes

les époques vous sont bonnes, mesdames, et

tous les pays aussi, et voici que vous pliez à

votre fantaisie l'histoire et la géographie. Ce gilet-ci n'est-il pas Louis XV et cet autre tchéco-slovaque?

Ah! l'admirable façon d'utiliser ses connaissances, et comme il est heureux, mesdames, que vous ayez appris tant de choses.

Et voici que soudain le sujet s'élève. M.a parole, il se hausse à la philosophie et j'en suis bien aise, car il est agréable de ponctuer philosophiquement une fantaisie. J'aperçois, oui j aperçois l'utilité

des fortes études et de l'enseignement secondaire. Q. uan d ma filleule, qui a quinze ans, pâlit sur la chronologie des rois de France ou sur l'extraordinaire Macédoine qu'est devenue l'Europe, je suis tenté de la plaindre. J'ai tort. La science est bonne puisque vous en faites enfin un intelligent usage et que vous lui permettez de collaborer à votre beauté. Pour moi, lorsque je vous verrai cet été vous efforcer à des « rétros » savants en gilets historico-fantaisistes, j'apercevrai enfin, dans une clarté jusqu'ici ignorée, la haute vertu du baccalauréat ou du brevet supérieur.

Patrice.

inventaire

IL n'est pas seulement d'un esprit soigneux de faire l'inventaire de ses plaisirs ; ce souci classe encore les délicats, de qui nous sommes tous, vous et moi. L'occupation est à la fois profitable et de qualité, puisqu' aussi bien la révision de nos sensations les remet à leur place exacte et que, pour celles dont la valeur est certaine, nous éprouvons à les revivre un plaisir renouvelé. Souvenes-vous de certains mots d'amour prononcés voici tant d'années... Mais là je sors du domaine où je veux me tenir, qui est dramatique, et j'entre bien indiscrètement dans le vôtre...

Donc je ferme les yeux et tâche à me souvenir. Voici qu'une église d'Espagne se dresse et que, dans la forêt des piliers parallèles, m'apparaissent les dames de L'Homme a la Rote, spectacle de choix en vérité et dans lequel le poète, ce jour-là discret, s'effaça devant le costumier, à moins que, plus vraisemblablement, ce dernier ne l'emportât naturellement sur lui. Au demeurant, qu'importe? L'essentiel n'est-il point que, par la grâce de Poiret, je revoie encore aujourd'hui, M me Delza si fine et ses compagnes si belles ? En ce temps, le costumier est poète et nuit au poète point autant poète qu'on le croit...

Mais quels sont ces fantômes ? — comme on lit dans les feuilletons de la troisième République — et pourquoi veulent-ils jouer de nouveau la Nuit

deé Roid? Non, non je m'y refuse. Je sais bien que la presse entière s'extasia, mais j'attache peu d'importance aux extases de la presse qui retarde assez communément dans ses manifestations. J'aimais tant le Vieux-Colombier quand il n'était point comble tous les soirs! Apostrophe : M. Copeau, le snobisme et le succès vous gâtent et aussi M. Lhote et ses théories périmées. J'admire votre intelligence dans l'instant que je déplore vos réalisations exagérément schématiques. Que nous voici loin aujourd'hui des tableaux évocateurs d' Une femme tuée par la douceur, où l'ombre et la lumière, se jouant dans les draperies, créaient exactement l'atmosphère ; que nous voici loin même de cet adorable Carroâ<se du Saint- Sacrement, lequel ne date

pourtant que de l'an passé !...

Le film se déroule et de nouveaux souvenirs émergent. J'assiste non sans ironie au triomphe de Parade, dont je hais à présent le décor démodé et si laid auprès du puissant et fin \T rie or ne de ce même Picasso... Puis, de nouveau, des grisailles sur lesquelles brusquement s'inscrivent ce masque de Séverin jailli soudain d'un Olympia banal, ou ce métis aux Folies-Bergères soufflant avec un art cocasse dans une flûte fausse et comme

Poùuet

désespérée, ou ces danseurs inouïs : Mitty reçue au vol par Tillio jonglant avec le corps abandonné et frêle de sa compagne 1 . . .

Et soudain enfin, ce sont, dans leur vivacité étonnante, les images de M. Balieff. Je revois les porcelainej d'une lumière si fine ; cette folie : Ué jïancéeà de Jlloôcou avec ce groupe des deux femmes au lever du rideau qui fait songer à Manet ; le pur, composé et

discret — oui, discret — romantisme des chanàoiu de Giinka; le chœur de paysannes russes étrangement décoratif; la puissante évocation des huéàardé noir*; la térébrante mélancolie de cet officier et de cette gitane, fredonnant tous deux en un cabaret de nuit une czarda lointaine, elle tout apitoyée et prête charitablement à l'amour, lui grisé de mélancolie, s'en saoulant en désespéré dans cette nuit dernière avant le départ au combat; cette admirable tragédie U Roi a fait battre tambour où il est tant de couleur, tant^ de charme, tant de grandeur et une si brutale épouvante ; et cette

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délicieuse KaLinka à laquelle, grâce à la spirituelle

et jolie Nikitina, tout Paris s'est follement diverti !

Le merveilleux spectacle en vérité, à quoi tout

concourt, l'intelligence, la sensibilité, l'art de

peindre et dont le premier collaborateur est la

lumière; la lumière captée, asservie, disciplinée et qui, à elle seule, avant que

les acteurs aient prononcé une parole, a déjà créé le drame ou la comédie!...

Je vous entends :

Eh quoi? de tant de souvenirs dramatiques, car en voici tout de même quelques-uns, pas un qui soit littéraire ?

Je baisse la tête confus. Pas un. Pardon ! un seul : le Cocu magnifique, à quoi M. Cromelynck, bien à tort, ne s'est pas tenu... C'est peu? Hélas! je n'y puis rien. La littérature et le théâtre n'ont plus rien de commun. Et, si je suis désolé de vous le dire, vous ne sauriez être étonné d'en avoir l'assurance, car voici tout de même quelque temps que vous vous en doutiez...

Louis Léon-Martin.

Lingerie e i

Rioai

^I au moment d'écrire sur la lingerie (ce qu'on appelle sans poésie les dessous) j'essaye de préciser les souvenirs qu'un tel sujet ranime en moi, il ne m'en vient pas d'uniquement libertins comme on pourrait le croire. Je revois simplement une maison de campagne où encore adolescent une dame amie des miens m'avait emmené pour les vacances. Une brave femme de paysanne l'aidait à défaire ses bagages, et je m'y employais avec une bonne volonté touchante, une docilité de début de congé. Cette dame me donnait sa lingerie et j'allais la porter jusqu'à la paysanne, qui la rangeait dans une immense armoire aux charnières longues et luisantes courant tout le long du bois roux. Cette dame avait beaucoup de linge. Je transportais des combinaisons, des pantalons, de petites chemises. Tout cela était léger, aérien, parfumé, d'une toile fine rehaussée de petites faveurs roses et mauves. Tout cela paraîtrait peut-être aujourd'hui d'un goût affreux ou suranné; mais ce devait être alors

d'une parfaite élégance. La paysanne

en était éberluée, un peu choquée.

— Encore... En voilà ti... En

voilà ti... Et ça pèse pas lourd.

Cela ne pesait pas lourd en effet.

Cette légèreté m'impressionnait, me

donnait un rien d'émotion — émotion

innocente, mais qui me fait assez comprendre comment cette paysanne en

arrivait à conclure, sans doute, à la

légèreté de la parisienne par la légèreté

de son linge. Les paysans et la vieille bourgeoisie ont un culte

pour le linge solide, de toile blanche et drue, un peu lourde,

et c'est un culte sévère où ils mêlent vivement de la réprobation pour ceux qui ne le partagent pas.

Voilà un premier souvenir. En voici un second plus récent. Une mère provinciale guidait sa fille, fiancée, pour acheter son trousseau, à Paris. La mère avait été élevée dans la tradition du solide, du linge accumulé dansles armoires, des chemises voisinant avec des piles imposantes de draps, comme à l'abri de forteresses inexpugnables ; mais des chemises

«d'honnête femme», des chemises qui n'étaient pas d'une petite batiste transparente, et grandes comme un mouchoir de poche. Dans le magasin de vieille renommée où j'avais accompagné ces dames par courtoisie, la mère s'arrêtait aux modèles de son goût. La fille faisait la grimace, invoquait la mode, les tendances modernes. La mère s'offusquait.

— Que restera-t-il de tout cela après trois blanchissages ?

Ah ! la pauvre dame ! Que dirait-elle à présent! Et qu'eût-elle dit si elle m'avait vu aux prises avec de charmantes lingeries, tel que je le fus il n'y a pas trop longtemps.

C'est le troisième souvenir, frais comme une jeune peau. Je n'ai guère rencontré de jeunesse plus soucieuse et plus ingénieuse pour ses dessous.

Elle les veut personnels, c'est-à-dire

qu'ils ne s oient pas ceux de tout

le monde et qu'on ne puisse

se tromper tant qu'on les voit

sur la personne qui les porte. Elle

a beaucoup usé des soies avec son

nom inscrit dans des cercles à la

japonaise. Elle a parsemé des toiles

très légères, de fleurs ingénieusement Z>rbrodées. Elle a presque abusé des 1 \

béguins et des coiffes à l'abri desquelles elle prenait un petit air ingénu et fermait ses yeux avec un tel abandon qu'on ne savait si elle était lasse de plaisir ou de vous. Et maintenant voilà qu'elle en est aux rubans — des rubans larges qui pendent autour d'elle comme des pétales. — On dirait une grande fleur exotique. C'est un délice ; mais quelle fragilité. Cela se fane, se froisse, se déchire.

— Ah ! le ruban de ma chemise a craqué !

Vous l'avez entendu bien souvent. Mais ici, la chemise n'est plus que rubans. On ose à peine approcher. Et J^/^ "\ dès qu'on approche,

en effet, la catastrophe se produit. Ne faut-il pas beaucoup de gentilles manières, de séductions habiles pour faire oublier ces catastrophes.

Cela ne fera pas trois blanchissages, disait la dame pratique. Si cela faisait seulement la fin d'un jour!

Hamilton.

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