A PAILLE
VE était blonde et parlait le sanscrit. Tandis que son bon mari Adam tâchait à lui enseigner les rudiments de cette langue si malaisée qu'elle n'est plus entendue aujourd'hui, dans le monde entier, que par six ou sept savants très savants, elle ne prêtait nulle attention à la leçon, mais regardait tout le temps dans son pupitre, où elle élevait, dans une boîte en carton, des vers à soie dont elle espérait naïvement qu'ils lui donneraient assez de soie pour se confectionner une robe du soir.
Car Eve était coquette, très coquette. Quand, se promenant l'après-midi dans le Paradis Terrestre, elle rencontrait l'autruche, elle s'approchait de l'inoffensif volatile sous couleur d'échanger avec lui quelques paroles indifférentes en sanscrit. Et, soudain, elle arrachait à l'autruche qui se sauvait en criant de douleur une pleine poignée de plumes, qu'elle disposait ensuite dans ses cheveux blonds.
Ou bien, si elle croisait sur son chemin un renard, bleu de préférence, dont le pelage lui plaisait, elle lui offrait complaisamment de le porter sur ses épaules s'il était fatigué,
et il était rare que le renard, qui est un animal qui se croit très malin, refusât la proposition. Après cela, quand elle tenait le renard, Eve ne voulait plus le lâcher.
Il fallait qu'il fût toujours autour de son cou, et cela, à la longue, ennuyait le renard qui réclamait en vain sa liberté.
Cela faisait des drames dans le Paradis Terrestre; et Adam, en sa qualité de viceroi, était obligé d'intervenir, ce qui le contrariait beaucoup de donner tort à sa jeune femme, qu'il aimait uniquement car il n'y en avait pas d'autres.
L'amour de la parure faillit faire commettre à Eve la faute capitale, avec un ami de son mari qui habitait un cocotier juste en face de leur maison. Il lui avait promis, si elle cédait à ses désirs, la moitié de son pelage, une belle frange de singe pour garnir un tailleur du matin.
Très adroite de ses mains, Eve se faisait elle-même, et sans consulter les journaux de modes, de gentilles petites
robes en feuilles d'arbre ou de vigne, des bracelets de galalithe en tiges de roseaux, des couronnes en clématites ou en seringa, des colliers de perles en marrons d'Inde, se décolletait en cœur, en carré, en bateau, par devant, par derrière, par en bas, et venait se montrer dans ses transformations à Adam, qui, en langage sanscrit, lui disait : Ne t'agite donc pas, ma petite Eva; et viens plutôt faire une partie de dominos avec moi.
C'est depuis ce temps-là que le s filles d'Eve commettent toutes sortes de déprédations dans le Paradis Terrestre de ce temps-ci, où l'on va par les gares du Nord et Saint-Lazare, les dimanches d'été, mangent des pommes vertes tout comme leur première mère, cueillent les roses dans les propriétés
privées, et sont cause que nous sommes mordus aux mollets par le chien de garde, en protégeant leur retraite.
C'est depuis ce temps -là qu'elles courent en robes blanches dans les blés, dans les romans de Mùrger et les poésies de Musset, mettent des coquelicots dans leurs cheveux pour faire tomber à leurs genoux les fils d'Adam, qui jurent dans ces moments une amour éternelle à des petites filles qui n'ont rien dans la tête, mais, dessus, une chevelure dorée ainsi que les moissons.
Nous serons toujours les mêmes. Elles aussi. Mais que fallait-il dire en cet. article ? Que l'on va faire des robes garnies de paille tressée, des franges de paille, des gilets de paille qui protégeront de la casse, comme un cristal contenant une exquise liqueur, nos fragiles compagnes . . .
...Voilà qui est fait. Marcel Astruc.
» «• h^- Une harmonie
TkToiR et blanc... Blanc et noir... En matière de décoration -*■ ' intérieure, il faut beaucoup de tact, de goût, de finesse, de mesure, de doigté, pour employer ces couleurs avec succès et de façon originale. L'essentiel est d'y adopter un parti pris. Une harmonie noire et blanche diffère étrangement d'une harmonie blanche et noire :
tandis qu'ici le noir jouera le premier rôle, là, au contraire, comme dans le cabinet de toilette de M me Serge André, c'est le blanc qui le jouera.
Les murs sont blancs, blanc le plafond, blanches les boiseries, blancs les rideaux de la fenêtre et de la large porte qui fait communiquer le cabinet de toilette proprement dit avec ce que l'on pourrait appeler la chambre de parure, ou plus poétiquement,
la chambre de beauté. Blancs aussi sont les abat-jour des deux lampes qui flanquent la coiffeuse. JMais les coussins de pied sont noirs, et noire la coiffeuse elle-même avec la glace au tain noir qui la recouvre, et sur la surface ténébreuse de laquelle les objets de toilette, d'ivoire et d'argent, se reflètent avec de subtiles lueurs, et noirs aussi les œils-de-bœuf ovales des petites armoires suspendues dans les angles de la chambre de beauté : et noirs encore, ébène et velours noir, le bois et le siège de la chaise à coiffer, et noir enfin le fond |du damas chinois à sujets blancs qui garnit le fauteuil de repos, tandis que le tapis à carreaux noirs et blancs combine, en sa
géométrie, les
deux couleurs contraires.
Et là-haut, parmi les blancheurs finement amorties qui descendent du plafond, les murs s'ornent d'une frise — due au pinceau de Tigre de Régnier, le fils
du poète des Médaille*) d'Argile — où Pierrot et Colombine, Arlequin, Scaramouche, Pantalon se poursuivent en une théorie joyeuse :
évocation noire et blanche fixée là en gestes du plus piquant modernisme.. .
Et, le soir, des guirlandes au bout desquelles s'allument des lampes blanches aux corolles noires, scintillent au milieu de toutes ces blancheurs et prolongent dans les miroirs un souvenir de fêtes surannées.
Gabriel