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AVENUE DU BOIS

Les nurses envoilées de bleu poussant les voitures où les enfants' de riches tiennent dans leur menotte — et c'est ce qui étonne — la pelle de bois et le seau de fer blanc peinturluré : les mêmes jouets que les enfants pauvres des squares.

Et puis les Espagnols et les Portugais, petits, secs comme leurs havanes, pinces, froncés dans des vestons accusant leur petite taille qui se cambre, se redresse, avantageuse ; et qui ont des pantalons si bien coupés, plats de chaque côté du pli comme quatre lames de couteau rapprochées par leur tranchant.

Et puis les Américains vêtus de large, de clair, et qui ont une élégance bien spéciale qui est peut-être l'élégance tout court, les Américains aux longues enjambées rebondissant à chaque pas sur leurs semelles de globe-

trotter, les Américains en mains et face rouges, en chapeau gris pâle, en regard ingénu, en épaules larges, et qui, ailleurs, entrent avec tant de facilité dans les boutiques de bijoutiers, pour retrouver sur les tablettes de verre les gemmes qu'eux mêmes, prospecteurs, ont découvertes.

Et puis des femmes petites et brunes, porteuses de la moitié des plus beaux diamants du monde, figures expressives et mobiles vues ailleurs autour des tables de jeu et des salles à manger de palace, bien chaussées, marcheuses excellentes, parties des Sud-Amérique pour entreprendre le tour du monde.

Et puis les dames d'âge, souverainement distinguées, vêtues de noir, et qui ont sur leurs cheveux blancs et brillants comme de la soie, coiffés en rouleau sur le front comme en 1900, de drôles de chapeaux fragiles comme des soufflés, de tulle, et tels qu'ils les faut pour ne pas affaisser un beau rouleau de cheveux contemporain d'Helleu et Boldini.

Et puis, bien faits pour affliger le regard de ces dernières, des promeneurs

nouveaux comme il n'y en avait pas dans les chers romans de Paul Bourget, historiographe et peintre d'une époque extrêmement intelligenie et dont on doit se contenter de sourire, sans en médire : Des dames habillées d'un deuil invraisemblablement tenace et rigoureux depuis la lointaine guerre, et qui ne se permet aucune atténuation dans ces longs voiles, dans ces blanches toiles qui vont si bien à une peau rendue plus mate par l'emploi savant de la poudre, qui font paraître plus rouge cette bouche avivée, plus brillants ces longs yeux endeuillés eux aussi d'un noir tirant sur le bleu, plus blonds ces cheveux d'or ramenés en copeaux fins s'échappant de chaque côté du voile. ... Des hommes jeunes et beaux — trop beaux pour être véritables . — qui ont dans le regard et dans la façon de porter la tête une singulière mobilité, qui ont un teint livide un peu et comme abandonné par le sang, une élégance indéniable, mais particulière en ceci qu'elle les distingue infailliblement et les aide à se reconnaître à coup sûr entre congénères.

... Des fillettes habillées court qui portent puérilement encore sur leurs frêles épaules, crespelés, ondes, bouclés, des cheveux trop abondants semblet-il et couvrant trop richement leur dos, qui font songer, on ne sait pourquoi, à des plantes que l'on ne peut nommer mieux que luxuriantes, comme celles qui poussent au soleil des terres chaleureuses et des pubertés en avance sur les prévisions... des fillettes au regard long, aux jambes bien formées pour leur âge, expérimentées sur certains points plus peut-être que leurs mamans, fruits appétissants, ma foi, d'une génération qui ne se paiera pas de mots et traitera le Code comme Zerbine un barbon.

Et c'est là que l'on rencontre ces femmes très belles, but légitime de l'ambitieux, inaccessibles, souveraines et dédaigneuses, modèles proposés pour les drames subtils du Français au talent de .nos grandes artistes, et superbes natures pouvant seulement se complaire dans les cycles supérieurs où florit, loin du vulgaire et pour l'élite, l'aliment pur des complications sentimentales.

Marcel Astruc.

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