LES
V îlles d Eau
SOYEZ franche : Avouez que lorsqu'on vous a pour la première fois ordonné une cure dans une ville d'eaux, vous en avez ressenti plus de secret orgueil que de visible ennui.
Vous avez dit dans ce langage familier : « Quelle scie ! il faut que j'aille à Vichy pour mon foie; ou bien encore ! à Divonne pour mes nerfs, à Evian pour mes reins, à Royat pour mon cœur. » Et vous vous êtes efforcée de prendre un air contrit, comme si une catastrophe imprévue venait soudain bouleverser le cours ordonné de votre vie... Mais au fond de vous-même, vous n'étiez pas autrement
fâchée; cela sonnait agréablement à vos oreilles : Aix, Vichy, Evian, Royat ; et vous oubliiez votre foie trop dur et votre tendre cœur, vous lanciez ces noms avec une aimable satisfaction comme s'il se fût en quelque sorte agi d'une grande saison, d'un Bayreuth de vos viscères, d'une Tétralogie de vos organes — ô ma beauté ! C'est que c'est bien cela en vérité. Pour une Parisienne, une saison, qu'elle soit artistique ou médicale, c'est une « saison » — avant tout.
Ces premiers enthousiasmes sont
peut-être éteints, vous connaissez maintenant tout le jeu des aventures, le rythme exact de vos journées, les excursions, les ressources du lieu, vous savez que le spécialiste a un pied charmant et qu'il n'y a pas mieux que Victor pour la douche et le massage. Toutefois vous recommencerez sans lassitude les promenades en auto, vous reverrez avec un intérêt renouvelé les sites et les points de vue, vous vous soumettrez à tous les usages parce que c'est le meilleur agrément d'une saison.
Faut-il vous rappeler vos devoirs ? Le matin vous irez à la buvette. Vous ne serez pas vêtue comme vous le serez l'après-midi :
c'est-à-dire que vous aurez de ces petits
tailleurs nets, gris clair, une jupe sport, une chemisette, enfin tout ce que vous voudrez de simple et d'uni. Vos perles? Non... Nous savons qu'on est fort enclin, présentement, à mettre des perles le matin.
Mais cet hiver, à Cannes, les Anglaises et les Françaises vraiment élégantes se rappelaient les vieux usages : le cou nu, le matin, strictement. L'après-midi, pareillement, si vous allez en excursion, si vous remontez jusque sous les sapins d'où vous apercevez votre palace grand comme cette petite maison
chinoise où vous mettez vos cigarettes, à Paris. Buvez avec grâce, même si ce n'est pas ÏÏr bon. Nous nous souvenons d'une bien jolie personne qu'une saison nous fit connaître dans une ville d'eaux de Savoie. On y absorbait une eau infâme qui sentait les œufs pourris, mais qui avait paraît-il de grandes vertus pour les bronches. Cette jolie personne ne fit jamais une grimace en vidant son gobelet, elle semblait le déguster, à petit coups, sans ombre dans ses yeux, sans amertume au coin de ses lèvres. Et on voyait remuer sa gorgerette comme une tourterelle. Ah! la charmante enfant! Vos après-midi? Correspondance, manucure, coiffeur, les journaux de Paris, promenade :
Les jardins du Casino, les « courts » de tennis, la rue du Maréchal, tous les endroits enfin, où on parle, où on se montre, où l'on apprend les pertes de la veille au soir, les nouveaux flirts, les ruptures. Exposition générale des nouveautés d'Eté. Cinq heures, le thé ou la « cabane hindoue »
(dancing). Pourtant le thé sans danse vaut mieux.
Vous savez comment on joue à la
boule, n'est-ce pas, et au baccarat? Vous
avez dé; à entendu JUadame Butterfly et vous
avez vu Sacha Guitry dans le Veilleur de nuit ?
Vous n'ignorez rien de
ce que peut reserver une longue station sur la terrasse du Casino avec ce jeune ami, noir, blanc et souple dans ce smoking. Ce jeune homme vous murmure des choses charmantes... Ecoutez-les. Cela comporte autant de bienfait et d'importance que l'eau que vous buvez. Et vous n'êtes là que pour vingt et un jours... Voilà vos soirées.
Méfiez-vous de la ville d'eaux où on vous soigne les nerfs. Ce sont celles où on devient amoureux pour tout de bon. A quoi toutes les eaux de cette terre ne font rien.
Hamilton.
Ç^ EST au mois d'avril, dans les champs, que les pommiers font leur première communion. Dans les villes, au printemps tardif, nos demoiselles sont plus lentes à fleurir : la mi-mai seulement les voit éclore, en beaux atours blancs, l'œil baissé, Taumonière au flanc, le paroissien sous le bras, le chapelet en bracelet. Tendre émotion, ferveur, pâleur... Après on ira chez le photographe, en avalant une brioche. Et puis les petites amies viendront goûter. Elles admireront le voile, et la couronne de roses blanches, les petits souliers de satin, la robe aux innombrables plis, ses fronces, ses ruchers. Et puis, il faudra la quitter, cette robe, au soir du plus beau jour de votre vie, ô Marguerite, ô Primerose, ô Marinette... Moi, je n'ai jamais compris ça, ces robes que l'on met une fois. Une fois, cela va si vite... Et dans un jour pareil, où l'on est si distrait des contingences... C'est comme les robes de mariées — à peine mises, aussitôt ôtées, pauvres chattes ! Comme si on ne pouvait pas vous laisser faire joujou avec, un peu plus long-
temps... Heureusement, voici bientôt l'été ( i pleut à seaux tandis que /écris , vacances, plages, campagnes, tennis, croquets, vertes pelouses!... Jeux charmants, pour l'œil, des jweaterj couleur de sorbets, grands chapeaux de paille onduleuse... Au fait, pourquoi pas ? C'était charmant, au temps passé de nos grand'mères, ces estivales lingeries si pures aux regards,
si fraîches, si légères... Comme elles sentaient bon, ces robes de toile blanche aux mille plis bien tuyautés ; et sous le grand catalpa fleuri, en attendant que le soleil fût un peu tombé pour aller faire un éinglt sur le court, comme elles étaient naïves, et irritantes, nos cousines si bien repassées qu'elles n'osaient même pas s'asseoir ! Et nous, petits garçons engoncés dans nos cols marins des dimanches, nous n'osions pas non plus les embrasser, ces jours-là, ces cousines
tentantes. Mêlé à celui du linge transparent, le parfum de leurs corps d'enfants s'élevait doucement autour d'elles ; c'était agréable. Mais nos mères étaient inquiètes ; elles nous trouvaient énervés, cela finissait parfois par des giffles.
Doux souvenirs de nos enfances, nous allons vous retrouver bientôt! Moins l'innocence, hélas ! (Après tout, pourquoi « hélas ! » Plutôt « Dieu merci ! » ) Nous allons vous retrouver, les mois qui viennent, où, tous les jours, nos petites amies les plus délurées sembleront, lâchées dans les champs, des premières communiantes au voile enlevé, toutes blanches, l'âme exceptée. Et cela sera délicieux, car le Satanisme n'a qu'un temps. On se lasse de la perversité presque aussi vite que de la vertu, et l'on ne peut pas toujours s'attiffer en sultane ou en bayadère pour vous
satisfaire, Baudelaire et Malikoko. La pureté a sa saveur aussi, surtout dans le temps des grandes chaleurs. Aussi voici venir le triomphe du blanc. Une vague de candeur va vous submerger, vieux messieurs, mes frères. Tulle, dentelles, organdi, et vous, pongé si doux à prononcer, que votre
règne arrive
Nous avons soif de grâce tendre et de ferveur naïve, et les jeunes filles vont enfin prendre leur revanche. Déjà le mariage est à la mode et l'hymen est ce qui se porte le plus cette année. Du voile blanc des premières communiantes au voile blanc des épousées, il n'y a qu'un pas, d'autant plus aisément franchi que les demoiselles le dansent. Dommage qu'elles grandissent dans l'intervalle : le même pourrait resservir.
Nicolas BONNECHOSE.