L'A MO U R
TO RQUATE
F 'ÉLITE la plus sensible de Torquate est d'avis que l'amour, à la manière des pièces un peu brutales de Ben Jonson, et par la suite, celles d'Otway, doit être joué dans un décor extrêmement réduit et pour ainsi dire inexistant. Il est curieux d'entendre une Torquatienne, de culture moyenne, déclarer dans un groupe que le théâtre perdit sa valeur littéraire le jour même où l'art des décorateurs atteignit à la perfection.
En somme, dit la Torquatienne, quand le décorateur peignit la forêt, il créa en quelque sorte l'atmosphère du drame ou de la comédie, aux dépens de l'auteur qui se vit obligé de négliger dans son œuvre ce détail important.
Autrefois, quand représentée par teau : Ceci edt une devait créer ce dans sa prose ou
la forêt était un simple écri- Forêt, l'auteur détail sensible dans ses vers, à
1 aide de cette fameuse syrinx dont on fit toujours grand cas en cette matière.
Ainsi l'amour se combine dans l'esprit de ces femmes plus subtiles que sensibles.
C'est la seule manifestation sociale qui, dans les coutumes torquatiennes, soit réellement simple. L'amour et l'art théâtral sont intimement liés. On s'aime devant un décor nu, l'amant et l'amante apportent dans leurs paroles et dans leurs gestes, les lumières et les embellissements.
En supprimant de son art passionnel le cabaret curieusement pittoresque avec le décor un peu répété des matelots groupant des filles autour d'un accordéon, le Torquatien ou la Torquatienne évitent de donner à l'exaltation de leurs sentiments la solution procurée par les jeux du couteau.
De même l'absence de bergeries peintes en camaieu, de houlettes et de treillages aux roses conquérantes enlève aux premiers serments l'aimable et perverse duplicité si chère à Choderlos de Laclos, manœuvrier consciencieux.
Le décor conjugal absent n'impose donc aucune discipline. La mer et la frégate
gonflée n'interviennent point pour ,<> obliger deux beaux yeux à verser V; ces larmes chères qui permirent au romantisme tant d'images vulgaires ou charmantes, selon le goût du jour et l'exigence de nos relations.
Pour deux amants de Torquate rien de ce qui peut influencer leurs attitudes n'intervient à l'heure exacte où le rideau se lève sur la représentation qu'ils se donnent, de franc jeu et à leur profit. Peut-on considérer cette humeur comme un bienfait de la nature ou comme une diminution de leur sensibilité ? C'est une question d'atmosphère et d'éducation. Bien que l'absence de décor permette d'évoquer un retour puissant aux enseignements de la nature, un Torquatien et son amante ne peuvent être comparés à Daphnis cherchant avec Chloé l'énigme essentielle.
Il nous semblerait que l'amour, loin d'être un commencement, tenterait plutôt d'être considéré comme une fin.
Car n'oublions pas, qu'ici, les amoureux portent en eux-
mêmes les éléments nobles du plus fin de tous les libertinages. Il faut se méfier des peuples cérébraux et ceci nous conduit au souvenir de cette sorcière de Bruges qui vécut jusqu'à sa mort — après avoir été géhennée — en sainte, dans le plus pur style des « fioretti ». Elle confessa cependant, pour avoir été mise à la question, que le Diable lui avait donné le goût du bien, par perversité. Ce pourquoi elle fut étranglée et brûlée. Méfions -nous donc de la simplicité amoureuse de Torquate, car s'il est exact qu'au XV e siècle par exemple le décor n'embellissait point le jeu des acteurs dans les farces amoureuses, il n'en est pas moins vrai qu'un poète, qui pourrait être Henri Baude, écrivait ces conseils précis et charmants :
Jeunes espritz, qui ne sçavez comprendre
Comment il faut gaigner le jeu d'aymer,
Le jeu de paulme à tous vous peulfc apprendre
Que amour se doit pour l'esteuf estimer :
Etc..
A Torquate, comme ailleurs, il suffit de gagner le jeu
tout entier. Pierre Mac Orlan.
cnapeaux à translormations
LA Vie n'est pas du tout un songe. C'est une heure de récréation entre deux éternités de nuit, un tout petit canton de l'Univers, mais fastueusement aménagé en une sorte de Magic City à attractions innombrables toutes plus amusantes les unes que les autres. Malheureusement, on n'y peut rester longtemps ; on n'a pas le droit de s'arrêter. Il y a foule dehors pour entrer et il faut faire place aux suivants. On nous promet bien, à la sortie, en nous mettant poliment dehors, un paradis encore plus beau. Mais, moi, je n'ai pas confiance; je le dis avec tristesse : je me méfie.
Alors, voyez-vous, comme on n'est pas ici pour longtemps,
il faut en profiter. Une Direction qui ne vous traitera jamais si bien dans la suite de votre vie éternelle vous donne pour une fois tout à gogo, comme en un magasin dont ce serait aujourd'hui le pillage. Servezvous sans perdre une minute.
Pas de sot orgueil ; vous le regretteriez après.
Ce qui importe, c'est de se hâter ; et de varier les formes
de la vie de telle façon que pas une ne ressemble à l'autre.
La redite d'une parole, la répétition d'un geste, le même
chapeau porté deux fois, voilà l'erreur, le désastre...
Surtout, changez de robe infatigablement. Il n'y a pas
de meilleur emploi d'un temps mesuré. Une robe... enlevez-la ;
une autre robe... allez, allez, passez à une nouvelle. Mon
Hé
Dieu, que tout cela est lent... c'est l'issue, qui m'empêche de me tenir en repos, cette porte de sortie que je sais là, toute proche... Jamais nous n'aurons le temps de faire tout ce que nous avons à faire.
Que si votre modiste ne vous « alimente » pas en chapeaux, on vous donne le moyen de ne pas vous arrêter entre deux livraisons. Transformez celui que vous avez sur la tête. Improvisez. Imitez ces girU des «ensembles», qui ne doivent jamais rester en repos, et dansent, dansent, remuent, dans les feux des réflecteurs et la rafale des orchestres, jusqu'à la dernière minute tant que le dernier coin du rideau n'a pas recouvert entièrement la scène.
Un chapeau de feutre, ou de paille, vous n'avez pas idée des combinaisons que cela offre à une imagination stimulée par un zèle égal au mien. Des cocardes, des pompons, des plumes ne les garnissent-ils pas? Ce sont ces cocardes qui vont retenir sur le dessus la « passe » rabattue en carré d'un large canotier; ces pompons attacher le revers d'une cape redressée en forme de haume ; cette grande plume retirée de dessous un feutre en épingler le bord cavalièrement relevé.
Pour Dieu, ne gardez pas plus de quinze minutes le même chapeau. Le désespoir s'empare de moi à la pensée que vous pourriez ne pas essayer tous ceux auxquels vous avez droit. Si vous ne voulez pas modifier la forme, du moins variez l'aspect ; faites quelque chose; ne restez pas ainsi. Si vous partez à onze heures avec un chapeau garni de ruban, ça va bien pour le matin. Mais à partir de midi, vous savez, c'est l'après-midi. Remplacez presto le ruban trop peu « habillé » par une dentelle, et courez chez votre modiste commander quelques nouveaux chapeaux.
Celio
Crêpe africain
Crêpe touaregs