‹ Gazette du bon tonChapitre 7 sur 38 · APPARENCES · texte numérisé non relu

APPARENCES

/^ORISANDE se penche avec ironie et détachement sur la V>< grille du balcon. Elle tourne le dos à la rue, où ne passent que des gens de peu. Des nuages, semble-t-il d'ici, l'enveloppent, et lui font un décor magistral, comme les "gloires" qui entourent dans les bons tableaux (ceux qu'il convient de payer îioo.ooo francs) les madones...

Elit a l'air angélique, c'est-à-dire complètement indifïérent. C'est qu'elle sait qu'on la regarde. Elle, cela présente, peu d'importance. Mais on regarde sa robe nouvelle.

C est une longue tunique, une jaquette, un appelez moi-cela-comme-il-vous-plaira. Aj you Llke et ! eût dit Shakespeare. Et toutes les femmes présentes de s'écrier, principalement celles qui n'en pensent pas un mot :

— Ah! que j'aime votre jaquette!

Ce qui veut dire :

— L'idée m'en semble agréable.

Et si c'était moi qui la portait, comme j'en modifierais l'élégance ! Elle n'aurait plus l'air d'un sac de noix...

Mais Corisande soupire.

— Ce n est pas une jaquette, ditelle...

Elle était sûre de son effet, comme on dit au théâtre. Et, comme on dit en co uture ,

c était un effet — en effet ! C'était une simple robe tailleur, construite, bâtie comme un tailleur, et qui n'a que l'air extérieur d'une jaquette.

Toutes les femmes se rapprochent, curieuses. Et c'était vrai ! Elles comprennent la ruse, tout à coup, comme en regardant ces dessins, vous la comprendrez vous-même immédiatement.

Comment ne pas se réjouir d'être la première à lancer une idée si nouvelle ?

Corisande, du balcon, et du

cinquième étage, tourne le dos aux autobus méprisables, qui transportent une foule, dont les robes ont l'air de ce qu'elles sont. . .

Iris, légère et le nez au vent, se promène au Bois sous un petit manteau. Mais elle est plus légère que d'habitude. Il n'y a rien de si léger qu'un manteau neuf. Et pourquoi ce nez au vent et cette fière insolence ?

O charmante comédienne brune qui, dans une pièce récente, promeniez d'acte en acte un " petit manteau ", venez ici et prenez des leçons ! Le manteau d'Iris est un faux

manteau. C'est encore un tailleur plein d'astuce...

Quant au boléro que porte, pour recevoir ses amies, Florise, est-il utile de vous dire qu'il ne s'agit point d'un boléro? C'est encore un tailleur, mais plus dissimulé que la jaquette ou le petit manteau...

La malice des femmes est infernale, et si le démon venait sur terre et cherchait une place dans la couture, »y- il n'y réussirait guère, car il

manquerait, auprès d'elles, d'imagination. Jadis, on m'apprit à ne point juger les hommes sur la mine. Et juger les femmes sur la mine est également dangereux, depuis l'invention du rose en poudre. Sur quoi donc les jugerons-nous?

Est-ce que vraiment le monde — et je parle du "monde", du vrai — est une usine de tromperies, une manufacture de maléfices, comme les écrivains évangéliques nous le laissent entendre ? Je me promène, homme timide, dans ces rues hostiles. Je vois un boléro, une jaquette, un manteau. Et ce sont trois personnes en tailleur.

JVLais alors? ce monsieur qui passe en auto est-il riche, cette pièce dont on affiche le triomphe est-elle bonne, ce nègre est-il bon teint?

Et cette jeune femme blonde... Est-elle jeune?

Est-elle blonde? Hervé Lauwick.

ARTS - MODES - FRIVOLITÉS

Rédacteur en Chef, MARCEL ASTRUC.

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