Gazida
Depuis six mois, j'ai suivi bravement ton amical conseil, le conseil que l'on donne également à ceux qui souffrent d'une gastrite, et à ceux qui sont atteints d'une maladie morale : « Voyagez, voyagez ! » Pour ceux-là, les docteurs de la Faculté comptent sur l'efficacité d'un changement d'air et de climat; pour ceux-ci, les médecins du cœur, s'il en est, les amis
à qui nous confions nos douleurs impalpables, espèrent une heureuse diversion.
C'est ce dernier moyen de guérison que tu m'as prescrit, avec l'autorité de ta vieille affection, mon cher Georges, après avoir longtemps écouté mes tristes récits, assisté aux orages de mon désespoir et contemplé mon morne affaissement. Je me rappelle encore le jour où tu me conduisais au chemin de fer, et le moment où, au son de la cloche annonçant le départ, tu m'embrassais en me disant : « peu à peu de nouvelles émotions détourneront ton esprit de ce point fatal auquel il reste si obstinément attaché ; peu à peu par un effort de ta volonté, par le mouvement, par l'action, par l'effet naturel de l'éloignement et du voyage, tu oublieras la trahison qui a bouleversé ton existence, et tu reviendras guéri. »
Voilà ce que tu me disais en me serrant la main, et tu me rappelais à nos bons jours de jeunesse, et tu m'encourageais par une vive parole d'espoir.
Hélas! mon cher Georges, si tu avais réellement l'espérance que tu m'exprimais si bien, elle ne s'est pas réalisée; je ne suis pas guéri. J'ai vainement cherché à m'affranchir de l'implacable pensée qui m'obsède.
Oh! memory, m'écriais-je avec Byron!
Oh! memory torture me no more! Mais à cette invocation, ma mémoire se réveillait plus cruelle avec son aiguillon.
J'ai été dans des pays que je ne connaissais pas encore, et qui me semblaient devoir m'occuper vivement par leur nouveauté, et je les ai parcourus avec une froide indifférence; j'ai voulu revoir des lieux où j'avais passé d'heureux jours, où j'espérais retrouver quelque reflet lumineux d'un autre temps, et il m'a paru qu'ils étaient voilés d'un nuage gris et lourd, que les oiseaux n'y avaient plus le même chant joyeux, ni les fleurs le même éclat, ni les bois la même ombre rafraîchissante !
Mil ar som forr. Tout est pourtant comme autrefois, dit le poète finlandais Runneberg, mais moi, je ne suis plus le même.
J'ai erré de côté et d'autre, tantôt dans une langueur maladive, tantôt dans un état de colère contre ma faiblesse, de révolte contre l'injustice du sort, d'indignation contre le monde et la société, qui n'en peuvent mais. J'ai cheminé deçà, delà, comme ces pauvres poissons de Geylan,qui, au temps des grandes chaleurs, abandonnent leurs étangs desséchés, se traînent sur la plage, etpar les sables arides, par les jungles épineux, s'en vont à la recherche d'un autre gîte.
Quels bons petits nids j'ai cependant possédés, l'été, dans nos chères montagnes de Franche-Comté, l'hiver, dans ma modeste retraite de Paris! Je ne comprends pas que je sois tombé si bas, quand je songe à la douce quiétude avec laquelle je suivais mon humble sentier.
Peu soucieux de ce qu'on appelle, dans le monde, le bonheur, c'est-à-dire une grande fortune, ou la réalisation d'un grand désir d'ambition, je me faisais à moi-même journellement, sans effort, tout un chapelet de petits bonheurs. J'aimais le travail et l'étude, les voyages, les rêveries indolentes, les causeries amicales. L'achat d'un livre de choix était pour moi tout un événement ; une statuette ou une aquarelle égayait mes regards ; le sourire d'un enfant, la parole affable d'un vieillard, me dilataient le cœur ; le moindre témoignage de sympathie ou d'estime me semblait une glorieuse conquête. Un rayon de soleil, au printemps, dans les champs reverdis, me pénétrait d'un sentiment de gratitude envers Dieu. Quelques mauvais vers que, de temps à autre, je m'en allais rimer dans mes promenades solitaires, résonnaient à mon oreille comme un harmonieux écho de mes émotions, et un orgue de Barbarie, soupirant sous mes fenêtres, suffisait pour me transporter par la réminiscence d'une mélodie dans des régions idéales.
Quelquefois, dans ce pays où je m'en vais si tristement, étranger parmi les étrangers, je m'asseois dans ma chambre d'auberge, et la tête entre mes mains, j'évoque les images du passé, surtout celles de la famille, les plus pures, les plus vraies, les plus ineffaçables. Je me revois tel que j'étais autrefois, arrivant avec un battement de cœur dans la sainte
demeure où m'attendaient mon père et ma mère, où tous deux pleuraient de joie en m'embrassant. Je revois la table couverte de bouquets de fleurs, comme pour célébrer le retour de l'enfant prodigue. Je m'asseyais là, en qualité d'aîné, à la place d'honneur, à côté de mon père, et le dîner était fini depuis longtemps, que nous restions encore des heures entières à causer, comme si nous ne devions pas nous revoir le lendemain, et chaque fête était pour nous un joyeux épisode dans la calme régularité de notre vie. J'entends encore vibrer les cloches du village qui nous appelaient à la messe du dimanche, aux solennités de Pâques et de Noël. Ma bonne mère craignait toujours de ne pas arriver assez tôt à l'église, et quelquefois, mon père et moi, nous faisions semblant de vouloir la retarder, mais ni lui ni moi, nous n'aurions pu lui causer une telle peine. Avant que le prêtre fût à l'autel, nous étions à genoux dans notre banc, et à notre rentrée au logis, nous voyions briller sur une nappe blanche la bouteille de vieux vin de Salins, réservée pour ces grandes circonstances. La semaine dernière, dans cette ville de Hambourg, les cloches des temples protestants et des églises catholiques proclamaient dans les airs la fête de Pâques : Krisïos vos tires, s'écrient ce jour-là les Russes en s'embrassant. Resurrexit, sicut dixit, dit l'hymne religieuse, et en ce temps de l'année, la nature, ensevelie dans son linceul d'hiver, semble
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aussi ressusciter. Par les quais, par les rues étroites, par les ponts des canaux et les larges places, toutes les familles de la cité septentrionale allaient gaiement célébrer la résurrection de la terre et celle du ciel.
Moi, j'étais seul, sans ami, sans famille. En entendant le son de ces cloches qui me rappelaient celles d'un autre temps et d'un autre lieu, je me suis senti le cœur serré, et mes yeux se sont gonflés de larmes.
Que Dieu te garde tes parents, mon cher Georges! Mon amitié n'a pas un meilleur vœu à f adresser.
Il est des hommes qui, vers la fin de leur vie, grandissent comme l'ombre du passant au déclin du soleil. Ainsi mes parents grandissaient à mes yeux, dans leurs dernières années, par leur sérénité et leurs vertus.
Quand la mort me les eut enlevés, je vis un jour rayonner sur moi, dans la douleur de mon deuil, le regard attendri de Marguerite. Comme les lianes des tropiques, dont la tige mutilée enfante de vivaces filaments qui s'inclinent vers le sol et y implantent de nouvelles racines, les racines déchirées de mon cœur se ravivèrent et s'attachèrent à cette femme qui m'apparaissait, dans mon abandon, comme un appui providentiel.
Tu la connais et tu as été frappé de sa beauté. Dono infelice di bellezza.
Mais ce qui me liait intimement h elle, ce n'était pas tant la magique expression de ses yeux, le charme de son sourire, l'éclat de ses cheveux noirs encadrant, comme un cercle d'ébène, sa blanche et suave figure, que l'agrément de son esprit et les attractions de sa beauté morale. Je lui avais fait une place unique dans mon estime. Je la croyais dotée de tous les sentiments les plus purs, les plus généreux, les plus élevés, inaccessible aux mesquines combinaisons de la vanité mondaine, inébranlable dans ses promesses et ses résolutions.
Elle m'aima. Elle me le dit du moins, et moi j'accueillais avec une foi sans réserve chacune de ses paroles. Au printemps nous devions nous marier. Tu te rappelles avec quelle ardeur j'attendais cet accomplissement de mon rêve idéal.
Woman, thy name is frailty.
Un autre, plus riche que moi, s'est présenté, et l'appât d'une maison à Paris, d'un château à la campagne, d'une petite couronne de baron, a suffi pour m'enlever ce qui m'avait été si solennellement, si saintement promis.
Comme j'avais mis toute ma vie en cette âme débile, quand mon amour fut trahi, je ne savais plus que faire de cette vie, dont elle était devenue le mobile, la lumière, l'espoir, et il s'opéra en moi une transformation qui n'est pas encore finie.
Ah ! la fatale action de la femme à qui nous avons confié notre avenir et qui trompe notre espoir ne s'arrête point au cœur de sa victime. Nos amis, nos protégés en reçoivent souvent le contre-coup. Par la déception quelle nous a fait subir, elle éveille dans notre esprit une défiance universelle ; elle comprime en nous la tendance aux libres et affectueux épanchements; elle ferme la source des sentiments de sympathie, de bienveillance et de libéralité qui se répandaient comme une bienfaisante rosée au dehors.
On a dit quelquefois que j'étais charitable, et l'on a dit aussi que j'étais ce qu'on appelle un bon garçon. Mais après ma catastrophe j'ai cessé démériter ces deux qualifications. Je suis devenu sombre, taciturne, soupçonneux, irrité du bonheur des autres, et indifférent aux misères qui autrefois excitaient à coup sûr ma pitié.
Jamais, grâce aux doux enseignements de mon père et de ma mère, et à mon humble vie, dégagée de toute fiévreuse ambition, jamais je n'avais connu ni l'envie ni la haine, et l'envie et la haine me sont entrées dans le sein, comme ces pointes de pierre barbelées dont les Indiens du Rio-Colorado arment leurs flèches qui, par leur vibration, se détachent de leur tige et entrent dans le corps qu'elles ont atteint, dans la plaie qu'elles ont ouverte.
Tel est, mon cher Georges, le triste état de celui
dont tu as admiré l'égalité d'humeur et la placidité. Le désordre de cette lettre te laisse assez voir celui de mon esprit.
Souvent, par la fatigue de la pensée, j'arrive cependant à une sorte de torpeur, voisine peut-être de la résignation. Je m'imagine alors que tout homme a sa part de bonheur en ce monde, Les uns la reçoivent plus tôt, d'autres plus tard. Les uns la ménagent prudemment, comme les vierges sages ménageaient l'huile de la lampe qui devait les conduire au banquet nuptial; les autres, au contraire, la prennent avec avidité et l'épuisent en peu de temps. Peut-être ai-je ainsi épuisé ma portion de félicité? Peut-être, comme la couronne dutalipot, le cœur humain ne fleurit-il qu'une fois, et le mien, n'a-t-il pas fleuri, ne s'est-il pas pleinement épanoui dans le printemps de ma jeunesse, dans les joies du foyer paternel, dans les illusions de mon amour?
A présent, te le dirai-je? l'idée me vient que, pour me soustraire aux déceptions, aux mensonges, aux fâcheuses péripéties de la vie, je pourrais bien me retrancher derrière un solide rempart d'indifférence. Les Groenlandais se construisent, en hiver, une hutte de glace et y résident paisiblement. Dans l'hiver de notre cœur, entre la cruelle atmosphère du monde et nous, pourquoi n'établirions-nous pas un pareil mur de glace? Le complément de cette précaution doit être une bonne, ferme couche d'égoïsme dans la-
quelle on se niche, comme un limaçon dans sa coquille. Que de belles phrases n'a-t-on pas écrites contre l'égoïsme ! Que d'apostrophes virulentes, à l3âge des vives expansions, des élans de générosité, des prodigalités de sentiments ! L'égoïsme est profondément insensible à toutes ces pompeuses déclamations, et un temps vient où il se venge de ceux qui l'ont le plus injurié en les soumettant à ses rigides leçons.
Moi qui l'ai souvent maudit, je me sens parfois très-disposé à lui faire amende honorable et à reconnaître sa sagesse. Et vraiment n'est-ce pas un trèssage emploi du temps que de nous occuper affectueusement de nous-mêmes, sans nous soucier des autres, de nous bercer complaisamment dans nos rêves, de nous dorloter dans nos fantaisies, d'écarter de nous avec une vigilante attention tout ce qui pourrait nous occasionner quelque impression désagréable, et de saisir avec habileté tout ce qui peut contribuer à notre fortune, ou simplement à notre bien-être journalier! C'est ainsi que les Anglais, qui sont des gens éminemment pratiques, éloignent d'eux la mendicité, qui les troublerait dans la jouissance de leur comfort, et renferment le pauvre dans le workhouse, pour ne pas voir sa figure décharnée et ne pas entendre ses tristes supplications.
J'ai lu dans le livre d'un homme d'esprit cet axiome, qui mérite d'être gravé sur les tables d'ai-
rain de l'égoïsme: & Ce qui est autour de nous doit nous servir comme servent diversement les choses physiques, mises par la nature à notre portée et à notre usage. Que fait-on des arbres? On les abat et on en fait des ponts. Il y a des êtres qu'il faut abattre, les coucher, puis passer dessus ; ils sont nés arbres. »
Il paraît que je suis né arbre. Un jour je me suis trouvé sur le chemin d'un habile homme qui aspirait à faire un riche mariage, dans une maison où l'on avait confiance en moi, et très-innocemment je lui ai servi de pont. A l'aide d'un beau petit masque de vertu et de désintéressement et de plusieurs jolies scènes de comédie, il a décroché la dot, décroché le trousseau, quelque chose de plus encore. Le tour a été vraiment bien joué. Mon homme doit être satisfait de son succès; il a une maison, des domestiques; il se promène dans sa voiture, et quelquefois il rencontre des gens qui le saluent. Je suppose qu'il n'en demande pas plus.
À mon tour, ne puis-je pas sentir se développer en moi une de ces belles ambitions de fortune, employer à mes projets tous les êtres naïvement candides qui voudraient bien me servir, et fouler aux pieds tout ce qui gênerait mon égoïsme?
Vois comme je suis déjà avancé dans l'âpre sentier de l'égoïsme! Dans toute cette longue lettre, je ne te parle que de moi, comme si je n'avais plus à
me soucier de ta propre situation, de tes désirs et de tes sollicitudes.
Pardonne-moi, cher Georges; je me délivrerai, Dieu aidant, des sombres pensées que je traîne avec moi; j'en reviendrai -aux saines notions, sans lesquelles je ne mériterais pas de conserver ton amitié.
Si seulement je pouvais oublier ce qui m'a fait tant de mal! Si je savais où trouver quelques gouttes du fleuve mythologique des Grecs! Mais il existe, dit-on, dans les régions tropicales un oiseau dont le chant est si mélodieux et pénètre si doucement dans l'âme, qu'en l'écoutant on perd, peu à peu, le souvenir de toute injure et de tout ressentiment. Peut-être irai-je de par delà les mers chercher cet enchanteur.
Qu7ai-je à faire de mieux? Je me désolais, ou m'ennuyais dans votre vieille Europe. Je vais voir si les savanes du nouveau monde ne peuvent me rendre quelque énergie.
Demain je pars; et sur le bâtiment où je m'embarque et dans les lieux ou je m'arrêterai, je t'écrirai, je te raconterai mon incertaine odyssée. Hélas! je ne puis te dire comme le pigeon de La Fontaine :
Mon voyage dépeint Te sera d'un plaisir extrême.
Mais j'ai pris depuis longtemps l'habitude de t' associer à toutes mes émotions; je suis sûr que tu accor-
deras encore à mes lettres ton affectueuse indulgence, et ce sera pour moi une consolation de songer que, de loin, tu me suis dans mon voyage avec une fraternelle pensée.
A bord de VElbe, 10 mai 18...
Dans les heures que tu as passées à écouter mes lamentations, tu m'as souvent dit, mon cher Georges, que si nous pouvions voir les plaies secrètes de ceux qui nous paraissent jouir pleinement des dons de la vie, ou que, si nous abaissions nos regards sur les misères visibles répandues autour de nous , nous nous trouverions moins affligés de nos malheurs, et nous remercierions peut-être la destinée de n'avoir pas frappé sur nous, comme sur d'autres, à deux mains.
Je ne voulais pas alors accepter ce soulagement de comparaison. Il est des heures de désespoir où, comme la farouche Gunhilde des sagas islandaises, nous entendons d'une oreille impassible les récits des douleurs humaines, où, comme Rachel, nous ne voulons pas être consolés.
Tu avais raison pourtant. Depuis quinze jours, j'assiste à un spectacle qui m'a fait faire un grave retour sur moi-même, et m'a ramené à des sensations que depuis longtemps je n'éprouvais plus.
VElbe est un paquebot américain employé au commerce des États-Unis avec le nord de l'Europe, et destiné particulièrement à transporter, à chacun de ses voyages dans le gouffre de New-York, une légion d'émigrants, que d'habiles agents recrutent dans toutes les contrées de l'Allemagne, pour la grande arène agricole et industrielle de l'Amérique.
A la place réservée sur notre navire pour les passagers de première classe, il ya une quinzaine d'individus dont je n'ai point à m'occuper ; ce sont des négociants que l'espoir d'une fructueuse spéculation conduit dans le nouveau monde, qui possèdent dans leur portefeuille une bonne liasse de billets de banque ou une ample lettre de crédit, et ne songent, quant à présent, qu'à se distraire, par tous les moyens possibles, des ennuis de la traversée. Ils font de longs déjeuners et de plus longs dîners, jouent aux cartes, boivent de nombreux verres de grog, et fument des quantités de pipes ou de cigares. A diverses reprises quelques-uns ont essayé d'entrer en conversation avec moi. Peut-être me prenaient-ils pour quelque sournois concurrent, ou quelque mystérieux inventeur d'une nouvelle ma-
chine. En découvrant que je n'étais associé à aucune entreprise industrielle, que d'ailleurs je ne manifestais aucun goût pour leurs bruyants banquets, ils m'ont abandonné à mon inutilité.
Sur l'avant du bâtiment sont les prolétaires, les ilotes de cette maison flottante, les ouvriers de cette fourmilière, et ceux-là font un triste trajet La compagnie d'émigration les transporte d'un endroit à l'autre à très-bas prix ; mais, pour le minime tribut qu'elle leur impose, elle les charrie comme des bestiaux, dans les wagons ouverts. à tous les vents ; elle les entasse sur ses navires, pêle-mêle avec des amas de marchandises; elle leur donne le plus rude moyen de locomotion, et ne s'en occupe plus.
Quel contraste entre la situation de ces pauvres gens, auxquels les premiers éléments de bien-être sont mesurés avec tant de parcimonie, et les patriciens du quartier aristocratique du navire, qui occupent une bonne cabine, disposent de plusieurs domestiques et s'asseoient deux ou trois fois par jour à une table richement servie. Matin et soir les plébéiens nomades de la colonie voient défiler devant eux les volailles rôties, les quartiers de bœuf fumés de Hambourg, tandis qu'ils n'ont à partager entre eux qu'un morceau de pain noir et une parcelle de lard rance. Souvent, à la courte distance qui les sépare de la salle à manger de leurs riches compagnons de voyage, ils peuvent entendre sauter
les bouchons des bouteilles devin de Champagne, et respirer l'arôme odorant des tasses de café, tandis qu'ils n'ont pour toute boisson que l'eau jaunie dans les caisses de fer.
Quelques centaines de markbanko m'ont fait inscrire au nombre des privilégiés du navire. Autrefois mes regards se seraient naturellement dirigés du côté de la gent souffreteuse, et son aspect aurait éveillé mes sympathies ; mais ma fatale tristesse m'a détourné de ce sentiment d'humanité, et je suis resté pendant plusieurs jours froidement indifférent à ces misères, si voisines de moi. J'ai passé une partie de mon temps enfermé comme un sauvage dans ma cabine, une autre à me promener à l'écart sur le pont, concentré en moi-même et m'atcendrissant pieusement sur les infortunes de ma chère personne.
Ah! Georges, quelles chétives et mauvaises créatures nous sommes ! L'homme s'appelle le roi de la création, se pavane dans son orgueil, et il est si faible dans sa royauté que, par une erreur de son amour -propre, il devient aisément ridicule ; que par un élan d'exaltation il est emporté jusqu'aux limites de la folie ; que par un malheur inattendu il s'absorbe dans ses regrets, comme un enfant qui a perdu son jouet favori.
C'est le hasard qui m'a conduit près de ceux dont j'aurais dû me rapprocher par un mouvement natu-
rel de charité. Un matin le capitaine nous parla à déjeuner d'un de ses passagers malades, dont il ne comprenait pas la langue et qui ne comprenait pas davantage l'allemand. « Je crois, ajouta-t-il, que c'est un Suédois, et je ne sais comment faire pour m'entendre avec lui. »
Un de mes plus agréables souvenirs est celui d'un voyage que je fis, il y a quelques années, en Suède, J'ai conservé pour cette romantique région une prédilection particulière ; j'ai appris sa langue, et je crus pouvoir offrir au capitaine de lui servir d'interprète, ce qu'il accepta avec empressement. Un instant après nous descendions ensemble dans les profondeurs de l'entre-pont.
Dans les plis d'une toile de hamac, sans matelas, sans oreiller et presque sans couverture, était étendu un jeune homme, dont la pâle figure m'est apparue comme une des plus touchantes images de la pauvreté.
Il souffrait d'une fièvre de langueur, produite par le défaut de nourriture ou par des aliments indigestes et par une atmosphère malsaine. Aux questions que je lui adressai, il répondit d'une voix débile quelques mots qui ne pouvaient me laisser aucun doute sur les privations qu'il avait endurées. Le capitaine, dont j'invoquai la commisération, et qui, lui-même, sous sa rude écorce de marin, se sentait attendri à l'aspect de ce malheureux, le fit
transporter dans la dunette, et me promit de le confier aux soins d'un attentif sommelier.
Nous n'avons point de médecin à bord ; mais une couche meilleure, un air plus pur et un bon régime suffiront peut-être pour relever les forces de ce jeune émigrant; il m'inspire un vif sentiment de pitié; j'irai le revoir, et autant que je le pourrai, je ferai en sorte que les prescriptions du capitaine ne soient pas oubliées.
Après avoir rempli ma première tâche d'interprète, je rentrai dans le gîte d'où l'on venait d'enlever le malade, et me mis à observer cette sombre retraite avec une émotion dont je voudrais, s'il se peut, te donner une idée.
Figure-toi une espèce de grotte ténébreuse en bois, si basse qu'un homme de taille moyenne ne peut s'y tenir debout ; l'air n'y pénètre que par la porte de l'escalier, la lumière par l'écoutille ouverte à l'une de ses extrémités, et çà et là, par les verres opaques des hublots. Une quarantaine de personnes seraient étroitement logées dans ce sinistre endroit, et près de cent cinquante individus, hommes, femmes, enfants et vieillards y sont entassés avec leurs couchettes, leurs vêtements, leurs bagages et leurs provisions.
Les Anglais et les Américains parlent avec une tendre componction de la rigueur des négriers. Je ne pense pas que sur les navires employés à la traite
des noirs on puisse voir un aménagement plus cruel que sur ce clipper américain, qui s'honore de faire la traite des blancs.
Depuis notre départ de Hambourg nous avons eu , presque chaque jour, un mauvais temps, tantôt des brumes froides , tantôt des rafales violentes et une mer houleuse. La plupart des pauvres gens, casernes dans cet entre-pont, n'en peuvent sortir par ces fatales intempéries. Les femmes sont malades, les enfants pleurent , les vieillards grelottent, appuyés contre les ais du bâtiment, par où suinte une froide humidité. De quelque côté que je tourne mes regards, je distingue dans l'ombre des visages blêmes, des corps amaigris , des êtres languissants. On dirait une salle d'hôpital, et n'est-ce pas l'hôpital des pauvres, des déshérités de la terre" des vaincus et des blessés dans la bataille de la vie.
Je suis resté là je ne sais combien de temps, dans une sorte de sinistre enlacement qui me retenait captif comme un cercle magique, dans un saisissement de cœur qui paralysait en moi la parole et l'action.
Lorsque enfin je suis sorti de cet antre ténébreux, lorsque je me suis retrouvé sur le pont, respirant l'air libre, contemplant le vaste horizon du ciel et la mer ondulante, je me suis senti honteux de mes vaporeuses tristesses et de mes lamentations.
25 mai 18. . .
Le temps s'est adouci. Le ciel s'est épuré. Le vent impétueux qui, selon l'expression intraduisible de nos matelots français, nous faisait bourlinguer, s'est changé en une brise régulière, à l'aide de laquelle nous filons paisiblement nos six à sept nœuds à l'heure, dans la direction de l'ouest.
La colonie d'émigrants est sortie de son atmosphère méphitique, et peu à peu s'est rangée sur le pont, qui deçà, qui delà, au pied du beaupré, autour du mât de misaine, et jusqu'auprès du grand mât, que les règlements ne lui permettent pas de franchir.
En songeant à tout ce qu'elle a dû souffrir dans son étroit réduit, par les roulis et les tangages, j'éprouve un agréable soulagement à la voir se récréer au grand air et se réchauffer aux rayons du soleil.
Les vieillards fument tranquillement leur pipe ; les jeunes gens, plus actifs, aident aux manœuvres des matelots ou causent bruyamment entre eux ; les enfants courent étourdiment de côté et d'autre, et quelquefois trébuchent, tombent et se relèvent en riant; les femmes sont assises le long des bastingages, leur aiguille ou leurs ciseaux à la main: mères
de famille ou jeunes filles, toutes ont leur tâche d'ouvrière : un vêtement à réparer, une robe à coudre, un tricot à finir.
Peu à peu, j'ai pris l'habitude de visiter plusieurs fois dans la journée cette humble population. Pour m'y faire amicalement admettre, je porte aux enfants les débris de nos desserts : des biscuits, des noix, des raisins secs. Déjà les petits diablotins connaissent le moment de mon apparition et l'attendent avec impatience, et courent éperdument à ma rencontre, puis s'en vont tout joyeux montrer à leurs parents ce que je leur ai donné. Les mères me remercient par un regard ou un sourire. J'acquiers par là une sorte de droit de bourgeoisie au milieu de cette ambulante colonie qui, par sa variété de costumes et de physionomies, attire ma curiosité, et par sa situation, excite mon intérêt.
- Il y a là des gens de diverses contrées de l'Allemagne et de diverses conditions : des fermiers qui, après avoir longtemps cultivé les champs de leurs maîtres, se sont laissé entraîner par l'idée de devenir à leur tour propriétaires, avec un petit capital, dans les terrains encore incultes du nouveau monde; des ouvriers séduits par ce qu'ils ont entendu raconter des gros salaires que l'on gagne, avec deux bras vigoureux, à New-York; de naïfs utopistes qui, croyant avoir découvert un nouveau moyen de fortune, s'imaginent que leurs rêves ne peuvent nulle part mieux se
réaliser que dans la vaste arène américaine ; enfin, il faut le dire, des marchands en déroute, des industriels d un aloi plus ou moins équivoque, qui, à la suite de différentes crises, vont chercher un refuge dans les populeuses cités de l'Amérique, et y seront probablement un jour enrôlés dans les plus mauvaises castes, s'ils n'y meurent de misère.
En faisant cette nomenclature, je ne puis m'empêcher pourtant de songer que tous ces gens, quels qu'ils soient, ont eu dans leur bourgade ou dans leur village d'Allemagne l'asile du foyer paternel, le toit béni de la famille, et ils dénouent ou brisent violemment les liens qui les unissaient à la terre natale, pour aller au hasard sur une terre lointaine, au sein d'une race étrangère , et jamais peut-être ils ne reverront ni la maison où s'écoula leur enfance, ni le terfre de gazon et la croix en bois du cercueil de leur père. Par quelles vicissitudes, par quelles amères déceptions, ou par quel vertige ces gens en sont-ils venus à se résoudre aux rigueurs d'un exil sur lequel ils s'abusent peut-être, mais où, peut-être aussi, un grand nombre d'entre eux subissent le sort si tristement décrit par Ovide ?
Êxul, inops erres, alienaque limina lustres Exiguumque petas ore tremente cibum.
En lisant des romans, nous nous attendrissons sur des infortunes fictives ; au théâtre , nous assistons à
des drames imaginaires ; mais autour de nous combien de romans vivants et de drames réels qui restent ignorés !
Quelques-uns des événements domestiques qui ont déterminé ces ouvriers et ces paysans d'Allemagne à leur migration se révèlent à moi d'une façon naïve. Avant-hier je m'arrêtai près de deux Mecklembourgeois assis à l'écart sur un mât de rechange. A en juger par la gravité de leur physionomie, ils traitaient entre eux une importante question; mais habitués, comme tous leurs compagnons, à me voir sans cesse errer de leur côté, ils n'interrompirent point à mon approche leur entretien. L'un d'eux avait la tête baissée, le regard pensif; l'autre, à qui il venait de faire ses confidences essayait de le raisonner : « Écoute, Hans,lui dit-il, si tu avais lu comme moi la Bible, tu aurais appris par là combien il est dangereux de livrer son cœur à la femme. Écoute ce qui est écrit aux premières pages de ce saint livre : « Dieu sépara la terre des eaux, la lu- « mière des ténèbres et vit que c'était bon. Il fit sortir « du sol les plantes, les arbres, et vit que c'était bon. « Il répandit les astres dans le firmament ; il créa les a animaux, et vit que c'était bon. » Mais, lorsqu'il eut créé la femme, la Bible ne dit pas : il vit que c'était bon. Cela prouve bien qu'il ne faut pas trop nous fier à la femme, et ne pas être trop surpris des chagrins qu'elle peut nous faire éprouver. »
Celui à qui s'adressait cette singulière admonestation se leva en silence, passa la main sur ses yeux, comme pour y essuyer une larme, et alla s'asseoir tout seul à l'extrémité du pont.
Je pense qu'il a . comme moi, sa Marguerite infidèle, et à ses souvenirs bibliques,, son conseiller aurait pu ajouter cette méchante épigramme que j'ai lue, je ne sais où, et qui en ce moment m'est revenue à l'esprit :
Dans la nuit, Dieu tira du corps du premier homme La femme, qui perdit l'Éden pour une pomme. Adam dormait en paix sous les arbres nouveaux, Et son premier sommeil fut son dernier repos.
Mais un autre drame plus sérieux, est celui d'une famille saxonne qui dès le premier jour de son apparition sur le pont m'a vivement frappé par son caractère particulier de physionomie et de dignité. Cette famille se compose de quatre personnes : le père, un beau vieillard, comme ceux des tableaux de Greuze; la mère, dont la figure régulière, mais amaigrie, et pour ainsi dire macérée, me rappelle les austères images des anciens peintres allemands; un garçon, d'une vingtaine d'années, d'une taille et d'une force peu ordinaires, et une jeune fille qui a le pur éclat et la fraîcheur de la fleur des champs, • d'un liseron ou d'un bluet.
Tous quatre, vêtus d'habillements rustiques, mais
d'une propreté extrême , montent ensemble , de bonne heure, sur le pont, y cherchent une place où ils puissent s'asseoir l'un à côté de l'autre, aussi isolément que possible, et y restent ordinairement tout le jour. Ils prennent là leurs modestes repas; ils travaillent à la fois, les deux hommes à des ciselures en bois qui révèlent en eux un instinct artistique ; les deux femmes à des mantelets en tricot. De temps à autre, ils échangent entre eux, à voix basse, quelques paroles accompagnées d'un regard mélancolique, puis reprennent en silence leur besogne. Deux fois par jour le vieillard tire de sa poche une Bible, et en lit, d'une voix fortement accentuée, cinq ou pages que sa femme et ses enfants écoutent avec recueillement. Quelquefois aussi la jeune fille lit un livre de maximes religieuses. Lorsque j'en suis venu à leur inspirer assez de confiance pour pouvoir m'asseoir auprès d'eux sans les effaroucher, et causer même familièrement avec eux, un matin, la pieuse et timide Saxonne m'a laissé voir un des passages de ce livre qu'elle apprenait par cœur :
In dieser bosen Zeit, Verieih uns Herr Bestàndigkeit, Lass uns in guten, stillen Ruhe Das zeitlich Leben bringen zu.
Und wenn das Leben neiget sich Lass uns einschlafen seliglich.
« Dans ce malheureux temps, donne-nous, Sei-
gneur la fermeté; accorde-nous le calme dans notre vie^passagère, et lorsqu'elle touchera à sa fin, fais que nous nous endormions heureusement. »
Cette prière était comme une révélation d'un état de tristesse et de pieuse résignation qui, d'ailleurs, se manifestait par le grave maintien et par les sévères habitudes de cette famille.
Sans qu'on puisse l'accuser de fierté ou de dédain, elle ne s'allie point au mouvement des autres; elle se tient à l'écart et paraît tout entière concentrée en un même sentiment. Ceux qui ont un service à lui demander ne sont pourtant pas mal accueillis ; mais il ne faut pas se hasarder à prendre avec elle trop de liberté. Un émigrant étant un jour venu, sans façon, s'asseoir près de la jeune fille, et ayant commencé à lui parler d'un ton un peu évaporé, elle se rapprocha de son frère, qui aussitôt, se levant de la hauteur de ses six pieds de taille, darda sur l'imprudent un tel regard que celui-ci se retira en toute hâte, sans prononcer un mot. J'assistais à cette scène, et il me semblait voir quelque frivole citadin de Londres essayant de s'associer à l'un des groupes de ces austères puritains qui au temps de Charles Ier s'embarquèrent pour l'Amérique, sur la Maiflower, et qu'on appela les pères pèlerins.
Ce n'est que peu à peu, et à l'aide de toutes sortes de ménagements, que j'ai pu parvenir à me faire admettre comme un visiteur parmi ces braves gens
qui éveillaient en moi un vif intérêt, et ce n'est point par leurs confidences que j'ai appris leur histoire, c'est par un de leurs compatriotes, qui parle d'eux avec respect.
Le vieillard, nommé Bauer, habitait avec ses enfants le village de Schônfeld, près de Leipzig, et y était considéré comme un homme d'un caractère un peu rude, mais d'une probité et d'une rectitude de conduite à toute épreuve. Propriétaire d'un bon' patrimoine, qu'il cultivait avec soin, investi des fonctions de schultheiss , c'est-à-dire de maire, marié à une femme que l'on citait comme un modèle de vertu, père de trois beaux enfants, il devait être, et il était en effet très-content de son sort. Par malheur, sa fille aînée prêta l'oreille aux compliments d'un gentilhomme qui, après l'avoir séduite, la quitta sans pitié et alla voyager en Italie ; le frère voulait lé poursuivre; le père l'en empêcha : « Laissons, dit-il, la vengeance à Dieu, et nous,, courbons la tête, humilions-nous. » Mais il ne put se résigner à l'idée de vivre avec la flétrissure de son nom, dans le pays où ce nom était toujours resté sans tache. En dépit des remontrances de ses amis, des pleurs de sa femme, des prières de son fils, il vendit ses champs, sa maison, et annonça qu'il se rendait en Amérique. Sa malheureuse fille s'était réfugiée chez une de ses tantes. Il lui envoya sa part d'héritage et partit inflexible, implacable, sans vouloir lui per-
mettre de rentrer sous le toit qu'elle avait profané. Elle y rentra pourtant un soir, à la dérobée, elle embrassa son frère, sa sœur, sa mère, puis on la vit passer dans le village, la tête voilée, marchant précipitamment et sanglotant.
Le jeune Suédois malade a aussi son drame; il s'appelle Eric, comme les anciens rois de son pays ; mais je ne pense pas qu'aucune royauté lui soit réservée en ce monde. Il est le fils d'un bûcheron de la Smaland ; il n'avait que trois ou quatre ans, lorsque sa mère mourut. Quelque temps après, son père se remaria ; il croyait lui donner une nouvelle mère, et ce fut une marâtre, avare, rude, cruelle, comme celle dont les Danois ont fait une émouvante légende dans leurs Folkviser. Cette femme traita sans pitié le pauvre enfant confié à ses soins, le priva de nourriture et de vêtements. De là vient sans doute que ce garçon, qui a près de dix-huit ans, ne paraît pas en avoir plus de douze, tant il est faible. Subjugué, dès sa première enfance, par sa redoutable belle-mère, il vécut dans une telle crainte qu'il n'osait même se plaindre des rigueurs qu'il endurait. Quelquefois cependant son père, en revenant de la forêt, le trouvait pleurant et grelottant à la porte de sa cabane, et intervenait en sa faveur ; mais alors la méchante femme accusait le pauvre être débile de toutes sortes de vices, et le bonhomme, pour avoir la paix du ménage, cessait son plaidoyer, et l'enfant craintif
baissait la tête comme un coupable. A dix ans, en vertu de la loi suédoise qui oblige tous les parents, sans exception, à donner à leurs enfants l'instruction au moins élémentaire, il fut envoyé à l'école du village, et y apprit promptement à lire et à écrire. Sa belle-mère, irritée de l'éloge que l'instituteur faisait de lui, mit bientôt fin à ses études, et pour ne plus le voir, chercha à lui procurer, dans quelque ferme éloignée, un emploi de domestique; mais, à l'aspect d'Eric, si petit, si grêle, les paysans déclaraient qu'ils ne pouvaient l'employer à aucun de leurs travaux ; l'un d'eux enfin consentit à le prendre pour garder ses moutons. « J'étais très-bien dans cette ferme., me dit Eric, d'un ton de voix touchante. Mon maître ne me battait pas, et il ne voulait pas que j'eusse faim, et au commencement de l'hiver, il me fit faire un chaud vêtement complet avec ses vieux habits, et il nie donna des chaussures. Jusque-là, je n'avais eu, dans la dure saison, qu'un pantalon de toile, et le plus souvent, point de bas ni de souliers. » Malheureusement une nuit les loups pénétrèrent dans le bercail et y enlevèrent deux moutons ; le lendemain, deux encore; le fermier furieux le renvoya, et le pauvre Eric n'ayant pas d'autre refuge, fut obligé de retourner dans la demeure paternelle. Sa belle-mère, qui croyait être à jamais délivrée de lui, poussa un cri de rage à son aspect, et s'élançant sur lui un bâton à la main, lui causa une telle frayeur qu'il
n'osa franchir le seuil de la porte. Il s'enfuit dans l'étable. Quelques instants après, son père, qui avait vainement essayé de le défendre, vint le rejoindre, lui apportant du lait caillé et des pommes de terre. « 11 était bien triste, dit Eric, qui me faisait ainsi son récit; et comme il m'appelait avec douceur son cher enfant, je lui pris la main pour la baiser, et je vis deux grosses larmes rouler dans ses yeux. »
Dans la nuit même, son père partit pour Wexiô ; il en revint le jour suivant, ouvrit la porte del'étable où Eric s'était tenu renfermé, et s'asseyant à côté de lui sur une botte de paille : « Il faut nous quitter, mon cher enfant, lui dit-il; je vois que tant que tu resteras ici il n'y a nul repos à espérer ni pour toi ni pour moi. J'ai un cousin qui est établi à New- York, un habile menuisier qui fait, dit-on, de bonnes affaires; j'ai pensé qu'il pourrait te prendre comme apprenti : c'est ce qui te conviendrait le mieux. J'ai été chez le marchand de bois pour lequel je travaille, et lui ai soumis mon projet, qu'il a approuvé; il m'a lui-même tracé ton itinéraire, il m'a avancé l'argent nécessaire pour payer ton voyage. Voici cet argent, voici une lettre pour notre cousin, et un sac où j'ai mis plusieurs choses qui te seront utiles. Pardonne-moi, mon cher enfant, ce que tu as souffert, et puisse aussi ta bonne mère me pardonner, si elle voit ce qui se passe ici! Mais le Seigneur, je l'espère, te récompensera de ta douceur, de ta pa-
tience, et un jour, tu me remercieras de ma cruelle résolution. »
« Alors, ajouta Eric, nous nous sommes embrassés en pleurant. Le lendemain, je suis parti. Le marchand de Wexiô n'avait pas justement calculé mes frais de voyage. Après avoir payé à Hambourg le prix de mon passage, je n'avais plus qu'une douzaine de skellings1, avec lesquels j'ai acheté dix livres de pain noir. Quand vous êtes venu me voir dans mon lit, il y avait deux jours que ma provision était épuisée.»
Voilà, mon cher Georges, l'histoire que j'abrège et dont je ne puis reproduire le naïf caractère. Eric me Ta racontée sans fiel, sans amertume, tout naturellement, comme si c'était une chose toute simple qu'il fût né dans une si triste condition, qu'il fût haï de sa belle-mère, et banni par la commisération dé son père, au delà de l'Atlantique. En l'interrogeant et en l'écoutant, j'éprouvais une émotion qu'il ne pouvait pas même deviner.
Dans notre monde chrétien, il est des êtres relégués au dernier rang de la société, comme les parias enfantés par les pieds de Brahma, des êtres qui dès leur naissance semblent frappés d'une sorte d'invincible fatalité, qui sans cesse seront opprimés dans leur faiblesse, outragés dans leur innocence, con-